19/09/2022

Salman Rushdie et le merveilleux, ou la tradition dérangeante de l'imagination libre

000000000000000.jpgPlus qu'on ne croit, peut-être, Salman Rushdie a été attaqué parce qu'il s'adonnait au merveilleux – qui est le prolongement de la poésie dans le récit, et qu'André Breton prônait. 

Certes, dira-t-on, les textes religieux contiennent aussi du merveilleux. Mais le merveilleux des religions traditionnelles est codifié, figé – restrictif, limité à la tradition et aux concepts que les commentateurs ont, au cours des siècles, accordé aux symboles. Les autorités religieuses ont interdit, en général, à des individus de créer davantage de merveilleux que les textes consacrés en contenaient – surtout s'ils n'étaient pas habilités, surtout s'ils n'étaient pas eux-mêmes des religieux, mais des laïcs!

François de Sales même l'a énoncé: aux laïcs, l'analogie dont naît la métaphore chargée de sens spirituel – et donc le merveilleux – est fortement déconseillée: seuls les religieux en ont le privilège. Mais, à son époque (le dix-septième siècle), même les religieux n'y étaient guère encouragés.

Le dernier symbole à avoir été approuvé par l'Église catholique est le Sacré-Cœur, issu, au quatorzième siècle, d'une vision du franciscain saint Bonaventure, puis répandu ensuite par la peinture allemande. Plus tard, cette même peinture allemande a tenté de répandre un symbole bien connu: la licorne, considérée alors comme le Saint-Esprit en image. On la mêlait à l'Annonciation: l'ange Gabriel chassait la licorne, dans ces tableaux. 

Mais la Bible disait que le Saint-Esprit avait la forme d'une colombe, non d'une licorne – et l'Église a proscrit le cheval cornu à robe blanche, réfugié bientôt dans l'univers des contes et de la fantaisie. Voltaire, provocateur mais amateur de merveilleux – aimant défier les dogmes religieux mais restant spiritualiste et déiste – en mit une dans La Princesse de Babylone. Par la suite, dans King of Elfland's Daughter, l'Irlandais Lord Dunsany raconta en détail une chasse à la licorne qui revenait bien à capturer le Saint-Esprit – c'est à dire, pour lui, à s'emparer de la force de féerie, de sa vertu sacrée de paradis terrestre, de triomphe de l'amour. Il était plus voltairien qu'on en a conscience, prônant un merveilleux terrestre qui rejetait l'abstraction religieuse du christianisme. 000000000000000.jpgChez lui, à Ferney, Voltaire affectionnait les tableaux de Diane nue, baignée des rayons de la Lune. Et c'est indéniablement cette évolution sensualiste qui a créé les tableaux de Gustave Moreau remplis de licornes et dans lesquels les déesses terrestres restent nobles et grandes, d'une façon ambiguë et puissante. 

C'est au fond dans cette foulée voltairienne du merveilleux affranchi des dogmes qu'a placé ses pas Salman Rushdie. La critique nomme le merveilleux de ses romans une forme de réalisme magique – notamment parce qu'il n'occupe qu'une place restreinte dans une action globalement réaliste. Il en va ainsi dans son chef-d'œuvre Midnight's Children – à vrai dire le seul livre de lui que j'aie lu, mais que j'ai aimé infiniment: c'est digne de Tolstoï, et le passage qui mêle le personnage principal aux esprits de la forêt est sublime. Salman Rushdie place naturellement du merveilleux dans ses récits, comme on le fait dans l'Asie dont il est originaire. Mais certains de ses romans sont de la pure fantasy, évoquant des invasions de mauvais génies dans l'Amérique d'un proche futur, et contre lesquels des lignées d'hommes issus d'un djinn féminin doivent selon celle-ci agir, pour sauver l'humanité.

Outre les moqueries lancées contre les dignitaires religieux d'Iran, Rushdie a choqué justement parce qu'il se permettait de faire du merveilleux personnel et fantaisiste, à la manière indienne, à partir de l'histoire du Coran et de sa rédaction, ce qui est interdit – même si, de leur vivant, les prophètes de la Bible ont probablement été considérés comme des inventeurs délirants d'images 0000000000000000000.jpgfabuleuses, eux aussi: Isaïe a été scié en deux, par exemple, à cause de cela. Et Victor Hugo, finalement à leur suite (comme il le disait lui-même), a été traité de fou – de blasphémateur, aussi, mais, certes, il n'a pas reçu de coups de couteau. Voltaire, craignant le bûcher, est venu s'installer aux portes de Genève, comme on sait: on avait tranché la tête du chevalier sacrilège de La Barre, et on voulait tuer aussi Jean-Jacques Rousseau, après la publication de sa magistrale et incroyable Profession de foi du vicaire savoyard

Certains s'en sont encore pris à J. R. R. Tolkien pour de semblables raisons, lui reprochant d'avoir évoqué des vies successives, pour ses Elfes ou pour lui-même – et au fond le philosophe ésotérique Rudolf Steiner choque de même par ce que je nommerai son hugolisme: sa prétention à créer des images fabuleuses qu'il présente comme représentatives du réel invisible. Il n'avait pas, sans doute, l'irrévérence d'un Voltaire ou d'un Rushdie – mais quoi qu'il en soit le merveilleux choque toujours, qu'il soit léger ou profond: il dérange, et l'obligation du réalisme, dans les civilisations matérialistes, rappelle ce que Victor Hugo énonçait, lorsqu'il mettait sur le même plan religion d'État et science d'État: l'universitaire Claude Millet, dans son Légendaire du dix-000000000000000000000.jpgneuvième siècle, a rappelé que c'est ce qu'il faisait.

C'est la liberté qu'on hait, et il n'importe pas de savoir si on hait celle des athées ou celle des voyants, si on déteste l'imagination des sensuels fantaisistes comme Voltaire ou Lord Dunsany, ou celle des mystiques échevelés comme Hugo ou Isaïe, ou même Joseph de Maistre: on n'aime pas que des individus, même géniaux, se mêlent de représenter imaginativement le monde caché, le pays des esprits, cela fait peur, ou scandalise, cela énerve, sans même qu'on sache pourquoi, et c'est encore ce qu'Aristophane reprochait à Socrate, d'avoir inventé de nouveaux dieux, accusation qui sera redite à son procès, à la fin malheureuse pour lui, comme on sait, même si l'accusateur devait rapidement se pendre d'avoir fait tuer un innocent. Les dieux inventés par Socrate agissaient réellement dans la conscience, apparemment: ils ne se contentaient pas de décorer les murs de la cité, comme ceux des temps antérieurs. 

21:17 Publié dans Art, Mythes | Lien permanent | Commentaires (0)