16/05/2022

Le génie du Razès et les monstres du Bugarach, 10: le second combat de l'Araignée

00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante et cruelle série, nous avons laissé notre héros – mélange d'homme et de corbeau et gardien du Razès face aux monstres cachés de la Terre et aux traîtres divins du Ciel – alors que, résistant vaillamment à un assaut des ogres de Zitec dans le système de Zatloc, il voyait à présent se diriger vers lui l'araignée géante que ceux-ci avaient jadis arrachée aux profondeurs terrestres pour soutenir leur infâme politique d'expansion.

Mais c'était un échange. Car si eux voulaient gouverner selon les lumières qu'ils croyaient avoir – selon les clartés qu'ils avaient conservées lorsqu'ils étaient descendus du Ciel – l'araignée gigantesque, quant à elle, elle était trop noire, trop obscure pour avoir des desseins complexes; simplement voulait-elle se nourrir de tout ce qui vit – se repaître de sang, de chair, de lumière, de chaleur, et répandre autour d'elle ses séculaires ténèbres. Aussi les ogres de Zitec eux-mêmes la craignaient-ils – comme ils n'auraient jamais cru pouvoir craindre un être de la Terre. Cependant ils avaient besoin d'elle, car à eux seuls ne pouvaient-ils pas vaincre toute la Terre, souvent trop lourde et trop épaisse pour leurs tridents de feu. Elle était remplie de ces héros bénis que la 277767906_10223763627413328_9190141879844363333_n.jpgLune a fournis, que le Soleil a pourvus de pouvoirs, que les étoiles ont consacrés, les anges et les dieux tout entiers aimant notre planète et ses habitants, qu'ils voient souvent, mystérieusement, inexplicablement, comme leurs successeurs. Roger Maziès, l'Homme-Corbeau, en avait récemment bénéficié, ainsi que nous l'avons montré.

Donc l'araignée géante s'avança, et du Razès le gardien céleste se redressa – et se mit en garde, croisant face à lui ses deux glaives, qui, se sentant l'un l'autre plus proches, jetèrent des éclairs renouvelés. Le monstre octopède s'arrêta un instant, étonné par ces éclairs, qu'il refléta dans ses quatre yeux noirs, profonds, sombres comme l'abîme. Un éclat diffus, signe d'une pensée inconnue, vint de ces puits multipliés, et l'araignée géante reprit sa marche assurée, lente mais inexorable, sûre de venir à bout de l'Homme-Corbeau et d'en faire son déjeuner, salivant déjà à l'idée de dévorer l'énergie qu'elle voyait en lui, transmise par d'anciens dieux. Car à ses yeux de monstre traversant les éons, il était ceint d'une coruscation blanche, traversée de fils mauves, et c'était le signe d'une bénédiction divine. Elle se méfiait, certes, de ce que cela pouvait cacher – des pouvoirs qu'il pouvait dissimuler –, mais elle se réjouissait, surtout, du plaisir voluptueux qu'elle pensait tirer de sa dévoration. 

La menace pesait sur l'Homme-Corbeau, qui la sentait venir vers lui en bouffées de noirceur. Mais le poids de la bête l'empêchait d'être aussi rapide qu'elle aurait voulu, et que lui-même l'était, et il le savait. Il se reprit, secoua les volutes de ténèbres qui tels des serpents tentaient de l'entourer et de l'enserrer, et s'élança vers les hauteurs en déployant ses grandes ailes. Il cherchait à disposer d'une amplitude plus grande, en gagnant le champ des airs. Ainsi serait-il pareil à Persée lorsque, muni des chaussons 0000000000000.jpgde Mercure, il volait dans les airs et attaquait le monstre d'Éthiopie qui s'apprêtait à dévorer Andromède. Ici Andromède était le village de Bugarach tout entier; et certainement il y avait en son sein de délicates jeunes vierges. Mais l'Homme-Corbeau ne conditionnait pas son intervention à son mariage avec l'une d'elles: il n'agissait que pour le bien de la communauté du Razès, et par amour pour l'être humain; d'ailleurs, il avait reçu cette mission d'une fée auguste, et n'avait été arraché de la mort qu'à cette fin: il le devait, à ses sauveurs, et s'il était amoureux, c'était précisément de cette fée – s'il cherchait à se marier, ce n'était qu'avec elle, qu'avec cette immortelle de la forêt de Chalabre, de Puivert et de Nébias – car elle s'étendait jusque-là, en vérité.

Un trait commun toutefois l'unissait à Persée, en faisait son successeur: si celui-ci avait été armé par un dieu, celui qu'en Gaule et à Rome on appelait Mercure, lui l'avait été de même par un immortel vivant sur la sphère de la Lune, et recueillant chaque année dans ses mains l'onction du Soleil, où son peuple était né, jadis. Il était bien de la même race que Mercure, et l'Homme-Corbeau était bien de la même race que Persée: qu'on n'en doute pas. Simplement, son cœur était plus pur, parce que l'humanité s'était ennoblie, depuis les temps où Persée agissait; Jésus-Christ avait donné sa vie pour elle, et son sang avait ennobli celui des hommes. L'Homme-Corbeau en était aussi le serviteur, indirectement, tandis que Persée ne le connaissait pas, tout au plus avait-il pu en avoir le pressentiment, lorsqu'il avait aperçu, derrière la présence ombreuse de Mercure, l'éclat diffus de Jupiter. C'est ainsi que l'amour avait dû le stimuler, l'amour d'une femme s'entend, tandis que 00000000000000000.jpgl'Homme-Corbeau aimait l'humanité d'une façon plus large, et plus désintéressée.

Il volait donc au-dessus de la tête de l'araignée, quand celle-ci fit un bond inattendu, que jamais aucun homme, pas même l'Homme-Corbeau, n'eût cru possible, au vu de sa taille. La pesanteur terrestre aurait dû la retenir. Mais elle n'en sautait pas moins comme une araignée saute, en proportion de sa taille, c'est à dire très haut, ou tout comme; et l'Homme-Corbeau fut frappé par son bec, car elle avait cherché à l'avaler d'un coup, et il n'avait pu que brièvement dévier son propre vol de la direction prise, afin qu'elle ne pût l'engloutir comme prévu: car elle était d'une redoutable précision.

Mais il est temps, chers, dignes lecteurs de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

Commentaires

Effectivement, Bugarach contient ARA comme dans arachnide et aussi arachide, dans la subtilité du 8, n'ombre de Mercure...

Écrit par : baron-de-synclair | 16/05/2022

Tout à fait !

Écrit par : Rémi Mogenet | 16/05/2022

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