13/12/2021

Le génie du Razès et les monstres du Bugarach, 5: la révélation du Héros

00000000000000000.jpgIl y a deux billets, je parlais des visions d'un homme accidenté sur la route qui menait de Limoux à Chalabre, apparemment avant de mourir. Il venait de se voir disperser en mille gouttes dans l'espace, sous l'effet d'un feu bien matériel qui avait gagné sa voiture.

L'instant d'après, il était suspendu dans une obscurité sans limite; il ne voyait rien et n'entendait que de vagues souffles, qu'il sentait aussi sur lui, léger et froid.

Il songea qu'il était mort; car cela durait, et il se trouvait comme au sein d'un désert cosmique. En même temps, ne distinguant rien nulle part, il aurait pu être dans une chambre fermée, s'il n'avait senti aisément l'absence de tout poids défini – s'il ne s'était senti flotter sans prise sur rien, ni sans appui sur rien.

Et puis, soudain – sans transition, comme on dit – il se vit à côté de la dame qui se tenait devant sa voiture, et lui avait fait un clin d'œil. Il était debout, et il se sentait fort, en parfaite santé, les membres épais, et vêtu d'un étrange costume noir, rutilant, et parsemé d'ornements d'or, qui étaient à leur tour sertis de rubis. Une étrange lueur rayonnait de ces rubis incrustés dans des anneaux à ses poignets, à ses chevilles, autour de son front mâle. Elle semblait créée par eux, comme s'ils avaient capté l'éclat d'une étoile, art inconnu des Hommes, mais autrefois connu des Nains.

Il sentit sur ses épaules un poids moelleux et chaud, onctueux et ondoyant, comme palpitant et vivant de sa vie propre, et il sut, d'instinct, il en eut la vision sûre, qu'il s'agissait d'ailes, il les visualisait, il les sentait, il les concevait d'une façon parfaitement claire. Il les habitait de ses sensations, et il sut qu'il pouvait les mouvoir, et qu'effectivement, 0000000000.jpgquoique près de son dos et au repos, de sorte qu'on eût pu les prendre simplement pour une cape, elles ne faisaient qu'ondoyer doucement, comme traversées d'un air chaud, et d'une volonté discrète.

Il en fut bien étonné, et même fort effrayé; il porta la main à ces ailes, à son dos – relativement inquiet. Il sentit, aussi, que son visage était recouvert d'une sorte de heaume très fin, au métal inconnu, à la fois solide et souple, et qui lui recouvrait entièrement le visage, et ne l'empêchait pas pour autant de respirer, comme s'il eût tiré son air de plus loin, de tout son corps, à la manière de certains insectes. Et il se sentait plein de la lumière qui était en lui, gonflé d'énergie et de force. Son heaume avait aux yeux une sorte de fine vitre rouge, cristalline et délicate, mais solide elle aussi, et luisante devant elle d'un éclat également rouge; avec ces nouveaux yeux que l'art avait créées il voyait parfaitement dans la nuit, les choses prenaient une teinte cuivrée et les corps étaient ceints et traversés de lignes d'or; mais de nouvelles couleurs aussi apparaissaient, qui lui semblaient plus vraies que les anciennes, et dans des gerbes de couleurs 00000000000.jpgressemblant à du feu il distinguait des êtres étranges, sans les voir complètement, mais à la façon d'esquisses mystérieuses. Et si tous étaient inquiétants parce qu'ils donnaient des yeux et des âmes à ce qu'il n'avait jamais su en avoir, comme les arbres ou les montagnes, si tous renversaient l'idée qu'il s'était faite du réel, certains de ses êtres pour autant lui paraissaient bienveillants, et d'autres peut-être l'étaient trop, séducteurs et moqueurs, et d'autres encore ne l'étaient pas du tout, agressifs et sombres, et il sursauta.

Il se demanda s'il était fou, mort, ou encore humain, lui-même. Peut-être était-il devenu un spectre, ou quelque monstre – comme disaient certains qu'on devenait après sa mort, quand on avait beaucoup péché durant sa vie. Il ne put faire qu'il ne tremblât de tous ses membres – quoique dans sa sorte de combinaison il n'eût aucunement froid, comme si elle eût créé sa propre chaleur.

La femme se tourna vers lui, et levant la main la mit sur son épaule. Elle était tout près.

Il la regarda, sentit son souffle sur lui – et son parfum, et il contempla son incroyable beauté, il admira son éclat, et la lumière qui venait de ses yeux. Des couleurs mêmes y tournaient, étrangement, comme si le ciel étoilé s'y reflétait tout 00000000000000.jpgentier, comme si des mondes s'y formaient et s'y défaisaient incessamment. Oh, qui était-elle? Ou qu'était-elle? Quelle était cette créature, dont assurément il n'avait jamais vu l'espèce? Il baissa la tête, reprit son tremblement.

Cependant elle lui prit la tête par le menton et la lui releva, et lui sourit, quand il put la regarder à nouveau. Puis, plaçant sa main sur sa joue elle lui tourna la tête jusqu'à la mettre en face de la voiture; et Roger Maziès sursauta et poussa un cri de surprise: car elle ne brûlait aucunement. Elle était simplement renversée, sur le toit, les vitres brisées, les roues encore en mouvement, comme si l'accident venait juste d'arriver. Or, il aperçut, dans la pénombre du soir qui tombait, à travers la vitre brisée de la gauche du véhicule, un homme aux yeux grands ouverts, manifestement mort, et le sang ruisselait sur son visage. Il regarda plus fixement, et reconnut son propre visage. C'était lui-même; il était mort. Ses cheveux se hérissèrent, son cœur battit la chamade. Il voulut hurler, mais la main de la femme se posa sur sa bouche.

Elle se serra contre lui, et attendît qu'il se calmât. Que veut dire? finit-il par prononcer dans un souffle. Sa voix l'étonna; elle était plus mâle, plus virile qu'il ne s'en souvenait, et en même temps semblait venir de loin. Il n'avait voulu que murmurer, mais sa voix avait fortement résonné dans l'air.

La femme leva la paume, écarta les doigts, et il vit à nouveau les êtres lunaires qu'il avait vus en vision, virevoltant entre les tours d'argent, constellées de fenêtres dorées; ou du moins c'est ce qu'il pensa d'abord. Car, en regardant 00000000000000.jpgmieux, il s'aperçut qu'il n'y avait qu'un être de ce type, et qu'il volait en fait entre les montagnes des Pyrénées, ou par dessus les forêts du Razès, et cette figure s'approcha, et il vit que c'était lui. Mais tel qu'il était devenu, et les ailes déployées, immenses et tonnantes. Et il se vit diriger vers le mont Bugarach, et un monstre en sortir, épouvantable, immense, lui aussi, avec des ailes de chauve-souris, pareil à un ptérodactyle mais doté d'une figure humaine; et il brandissait une fourche dont jaillissaient des éclairs et des étincelles, et il se dirigeait vers la cité des hommes. Et lui l'attaquait, et un combat commençait, mêlé de coups et de jets de lumière meurtriers, et il sut, il sut qu'elle lui montrait l'avenir, et sa mission!

Mais il est temps, chers, aimables lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étonnante histoire.

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