22/10/2021

Le génie du Razès et les monstres du Bugarach, 3 – ou l'accident mortel d'un Limouxin imprudent

00000000000000.jpgIl y a deux billets, je racontais qu'un homme nommé Roger Maziès, grand séducteur, traversait à toute allure la forêt de Chalabre, en Occitanie, pour se rendre chez une amie qui l'énervait par ses évocations de Pierre Teilhard de Chardin et du point Oméga.

Et il devait arriver ce qui arriva. Sur cette étroite route forestière où Roger Maziès s'amusait à dépasser allègrement la limite de cinquante kilomètres à l'heure indiquée par son panneau rond bien connu, bientôt un animal se prit à aller d'un fourré à l'autre en traversant la voie goudronnée: prenant peur au son vrombissant de la voiture énergique, il choisit de s'enfuir en allant au-devant du danger, et Roger Maziès ne put l'éviter, il le percuta de plein fouet.

Il s'agissait d'un sanglier, et on connaît la solidité de cette bête forestière, sa force; et si la Subaru lancée à toute allure le fit périr instantanément, elle en fut aussi défoncée et déviée, et la voiture s'enfonça dans le fourré et rencontra un champ d'arbres coupés. Butant sur les souches qui dépassaient du sol elle se souleva et roula sur elle-même, faisant 000000000000.jpgplusieurs tonneaux. Sa vitesse était telle qu'elle ne s'arrêta pas de tourner sur elle-même avant que cinq tonneaux complets eussent été accomplis, et que finalement, en oscillant, elle se posa sur le toit, tandis que l'essence coulait du réservoir rompu, à l'arrière.

Un témoin qui eût vu cet accident n'eût eu aucun espoir pour la vie du conducteur. Dans la voiture renversée Roger Maziès était mortellement blessé. Il agonisait. Du sang coulait de sa bouche, et son bras gauche, affaissé et mort, ne tenait plus à son épaule que par quelques tendons seulement. Il ne sentait plus ses jambes et il ne voyait plus de l'œil droit. Ses larmes coulaient sur son visage, car il comprenait son malheur extrême, et savait que rien n'était plus possible, pour lui, qu'il allait mourir.

Son désespoir était immense. Il était sans limites. Il avait peur. Il tremblait, et il souffrait. Et sans qu'il comprît pourquoi, il se mit à prononcer, à voix haute, le nom de son amie du moment, bien qu'il eût 0000000000.jpgcru, jusqu'à ce moment, qu'il ne l'aimait pas plus que les autres, qu'elle ne faisait que s'ajouter à la liste des femmes qu'il avait aimées, mais superficiellement, sans pénétrer leur personne, sans appréhender leur être profond: Jacqueline, Jacqueline! s'exclama-t-il – car tel était son nom. Elle se nommait en effet Jacqueline Tabiès, et était née à l'hôpital de Limoux il y avait tout juste vingt-deux ans. Jacqueline, oh, Jacqueline, dit encore Roger Maziès, où es-tu? De loin, peux-tu m'entendre, et me joindre?

Ce n'est pas que, d'ordinaire, il crût à la télépathie. Mais dans son désarroi il était prêt à se vouer à toutes les superstitions concevables, et il se souvenait d'histoires racontées par des mystiques de Rennes-les-Bains cherchant à se donner de l'importance et parlant de leurs 00000000000.jpgliens spirituels à distance avec des âmes d'excellence; or, dans ses ténèbres, il lui apparaissait que s'il existait une âme d'excellence dans la région, c'était bien celle de Jacqueline Tabiès sa petite amie.

Car dans son souvenir déformé et transfiguré par la douleur et ses délires spontanés, elle lui apparaissait comme auréolée de gloire. Une douce lumière l'entourait et rayonnait d'elle, et elle le regardait avec une douceur mêlée de tristesse, les yeux humides, la bouche à peine entrouverte, et cette vision le bouleversait, il croyait la voir toute proche de lui. Et il l'appelait, en murmurant, et elle levait la main, mais il ne la sentait pas sur lui: au moment où elle aurait dû le toucher elle disparaissait, et il devait se concentrer pour la faire apparaître à nouveau.

À côté d'elle il finit par voir une bougie, et il la vit prier. Elle ne bougeait plus, elle priait silencieusement. Ses lèvres remuaient mais il n'entendait rien, si ce n'est un souffle aux mots indistincts. Et curieusement une forme lumineuse se détacha d'elle, vers le haut, vers l'arrière de sa tête, semblant grandir de sa colonne vertébrale. Et elle s'éleva, car ses racines étaient longues, infinies, à la façon de filaments de lumière, et elle disparut à son tour, dans les hauteurs; mais quand Roger Maziès voulut concentrer à nouveau l'œil de sa pensée vers l'ombre de Jacqueline Tabiès, elle aussi avait disparu: en fait, il voyait ce qui était physiquement devant lui, quoique à l'envers, le pré mêlé de souches tranchées, et la forêt, au bord; au-dessus des arbres, une étoile, déjà, dans le ciel qui s'assombrissait.

Soudain, du bord de la forêt surgit une clarté qui semblait être le reflet de cette étoile au-dessus. Et elle bougea. Elle glissa vers lui, s'avança au-dessus du sol, mais tout près. Elle allait assez lentement, et plus elle approchait plus Roger 000000000.jpgeut le sentiment que sa forme sphérique, qu'elle avait paru avoir initialement, se déployait: il y avait dans cette clarté aussi une robe, et des bras, et une tête; une femme se tenait en elle, lumineuse et belle, et rappelant quelque chose à Roger Maziès, comme s'il l'eût déjà connue. Mais où, il ne se souvenait pas. Ses yeux de feu n'avaient pas de blanc, effrayants et splendides. Elle marchait, peut-être; mais elle se tenait au-dessus du sol, comme si un autre sol existait, pour elle, que Roger ne voyait pas. Et si tel était le cas, il devait être bien mobile, car elle faisait un pas, et paraissait en faire dix, tant ce pas l'emmenait aisément devant elle.

Elle eut tôt de le rejoindre – puisque tel était clairement son but.

Lorsqu'elle fut près, il vit que ses cheveux aussi flamboyaient, pareils à des serpents de flamme. Et il eut peur, même s'il se savait condamné, car il crut qu'elle était une figure de l'enfer, qui venait pour l'emmener au pays des souffrances éternelles. Mais arrivée près de lui, elle s'arrêta, et sourit.

Ce n'était pas un sourire complètement rassurant, sans doute. Car elle restait droite, ne bougeait pas, semblant attendre que Roger perde tout son sang, et n'en tirant aucune peine, ne s'en inquiétant nullement.

Mais il est temps, chers lecteurs, de renvoyer au prochain épisode, quant à la suite de cette étrange histoire.

10/10/2021

Captain Savoy et le retour au bercail

000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série célèbre, nous avons laissé Captain Savoy et ses disciples à Chambéry reprise aux démons, après que l'Amazone céleste les eut bruyamment quittés, pour partir habiter dans les Pyrénées. 

S'il eut du chagrin d'avoir perdu sa disciple la plus fidèle et la plus puissante, le gardien de l'éternelle Savoie n'en laissa rien paraître. Il le devait, n'est-ce pas, à ceux demeurés à ses côtés!

La ville de Chambéry fut réorganisée, Captain Savoy laissant derrière lui des gardiens fiables que le Noton bleu, malgré ses souffrances, eut soin d'approuver – ce qu'il fallait qu'il fît, Captain Savoy ne voulant point empiéter sur ses nouvelles prérogatives. Puis tous s'en retournèrent vers le Grand Bec et, dans les airs, sur le pont d'émeraude brillant que Captain Savoy matérialisa de son anneau divin, on resta d'abord silencieux, mais le Léopard des Neiges et le Nouvel Hanuman détendirent bientôt l'atmosphère par des échanges joyeux – et les autres disciples et les elfes 0000000000.jpgprésents se mêlèrent à eux, et finalement Captain Savoy fit de même, et c'est dans cette ambiance heureuse que tous revirent leur base du Grand Bec et saluèrent la belle Tsëringmel, venue les accueillir avec ses gens. 

Ils se restaurèrent, se reposèrent, donnèrent une sorte de fête (mesurée toutefois) pour se retrouver dans la joie et la paix, puis chacun se retira dans ses appartements plusieurs jours pour retrouver des forces et le lien intime avec la divinité.

Bientôt cependant, les disciples reçurent un message de Captain Savoy, leur demandant de se réunir le jour des Rameaux de l'année 3547 de la fondation de Jérusalem, qui était onze jours plus tard – et c'est ce qu'ils firent. Restaurés, soignés, ravivés, ils se dirigèrent en même temps vers la grand-salle du château de Captain Savoy sous la montagne du Grand Bec – et furent présents, donc, la Femme de Cristal remise de ses blessures, le Noton bleu également remis 00000000.jpgdes siennes, le Léopard des Neiges toujours vif et fringant, la Femme-Comète constamment étincelante, le Nouvel Hanuman sautillant sous son masque silencieux qui lui couvrait entièrement le visage, la Femme-Faucon triste et grise depuis le départ de l'Amazone céleste sa meilleure amie, le Démon vermeil au panache de feu, la Houri alpine aux jambes en spirale et le Maître au Crucifix aux trois croix d'argent. 

Les trois derniers disciples, on s'en souvient, n'étaient pas encore adoubés, quand la bataille de Chambéry avait été déclenchée par l'Amazone céleste, le Léopard des Neiges, la Femme-Faucon et le Noton bleu malgré l'opposition de Captain Savoy. Et ce jour-là celui-ci annonça qu'ils le seraient à l'heure de none, parce que leur entraînement était achevé. Et il en fut ainsi, et il sembla aux six disciples déjà adoubés que le toit du château s'ouvrait, et que le ciel, pourtant en plein jour, était rempli d'étoiles proches, et qu'elles descendaient en branches scintillantes sur le front des trois disciples, qu'aussitôt une grande lumière entoura!

Et dans cette clarté vive une voix résonna, dont la langue demeurait inconnue, mais dont les mots semblaient solennels et grands, et qu'on voyait à son œil que Captain Savoy comprenait; et les armures des trois disciples étincelèrent, et des armes apparurent dans leurs mains, et après les avoir regardées éblouis ils les levèrent vers les hauteurs, comme en action de grâces, et voici qu'un éclair traversa le ciel, et se posa successivement sur les trois armes, les rendant plus étincelantes que jamais, et que le toit du Grand Bec se referma, sans prévenir quiconque. Et les sept surent que les trois avaient été adoubés – les rejoignant dans le cercle d'initiés suprêmes, dits Chevaliers de Savoie et Élèves d'élite du Captain. 

Ils rirent, et les embrassèrent, mais le Démon vermeil cachait ses sentiments sous le panache de feu qui entourait son visage, et le Maître au Crucifix sous sa capuche sombre. On eût dit, même, qu'ils n'avaient point de visage, qu'il n'y avait là que de la lumière ou de l'ombre. Seules deux taches sombres pour l'un, claires pour l'autre figuraient, ou rappelaient les yeux, au fond du feu ou de l'obscurité. Mais on entendit retentir, sous l'épaisse capuche du Maître au Crucifix, un soupir joyeux, qui fut presque comme un rire, et les huit autres disciples surent qu'il était content. Car il parlait peu, étrangement; on le connaissait mal, et il semblait occupé seulement par sa mission. Solitaire et farouche, il avait toujours, à l'esprit, le but qu'il s'était fixé. 

On ne savait pas, en vérité, parmi les Disciples, que ses parents avaient été torturés et tués sous l'ordre de Malitroc, qui avait su qui ils étaient, parce que, braves mais fous, ils s'étaient vantés qu'ils ne se soumettraient jamais au Maufaé, et que leur mort 00000000.jpgéventuelle serait vengée par leur fils et ses amis. Malitroc avait senti la rage l'étouffer, à ces paroles, mais il avait affecté d'en rire, et avait fait torturer et tuer devant lui et sa cour, ces deux téméraires. Mais le Maître au Crucifix avait appris l'histoire de Captain Savoy même, qui la savait; car des Savoisiens restés fidèles la lui avaient dite, en secret. Et il avait bien, lui – le Maître au Crucifix – juré de venger ses parents! Mais Captain Savoy lui avait recommandé la plus grande prudence, lui rappelant ce qui était arrivé à l'Amazone céleste et ce qui avait failli arriver aux trois disciples qui l'avaient suivie!

Mais il est temps, lecteurs dignes et nobles, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange cérémonie d'adoubement des trois derniers disciples de Captain Savoy le preux gardien de l'éternelle Savoie!