25/05/2021

Saint Louis par-delà la Tapisserie

0000000000 (2).jpgDans le dernier épisode de cette série sacrée, nous avons laissé le roi saint Louis alors qu'il s'approchait, avec ses compagnons, d'un arbre divin qui se dressait sur une colline sainte.

Louis en admira les feuilles fines, leur trouvant un air métallique, mais s'apercevant, en approchant, qu'elles avaient une transparence inattendue, comme si elles fussent faites de fine émeraude. Et il les toucha en ayant peur de se couper, mais elles étaient légères et molles, et dès qu'il les effleura elles se retirèrent en frémissant, comme si, douées de sensibilité, elles eussent eu une répugnance à se laisser toucher par sa main. Solcum sourit, et son œil lança un éclair. Louis curieux tourna vers lui un œil interrogateur, mais Solcum continua à marcher sans y faire attention, tournant autour de cet arbre comme s'il cherchait un endroit précis. Ostön le suivait de près, il se hissa même rapidement à sa hauteur, partageant ses connaissances, son assurance, et semblant savoir ce que faisait Solcum, où il se dirigeait et dans quel but. 

Louis les suivit, de nouveau méfiant. Il précédait le fidèle Alphonse de Poitiers, qui, lui, se fiait à l'homme dont il suivait les pas, ne doutant point du Roi, auquel il était voué complètement. Imbert de Beaujeu, restant en arrière et n'avançant qu'à pas lourds, avait toujours l'impression qu'un mauvais sort s'était irrémédiablement emparé de son âme, et que son corps était dirigé de l'extérieur par une force inconnue.

Solcum parvint jusqu'à un endroit où les branches faisaient comme une arche, avant toutefois d'être encombrées d'autres branches très feuillues, entre lesquelles luisaient des fleurs, tandis que des fruits brillaient à une hauteur plus grande, plus proche de la cime – et saint Louis se dit que sans doute l'arbre fleurissait et fructifiait par paliers, et non d'une façon 000000000.jpgdésordonnée et erratique, comme de loin il lui avait semblé. Et Solcum leva la main, et d'autres branches s'écartèrent, comme si, son commandement, elles le laissaient passer. Et Louis s'attendait à voir, derrière, le tronc de l'arbre, mais il n'en fut rien.

Car soudain Solcum fit un geste étrange, dessinant dans l'air comme un cercle barré d'un éclair, et entre les branches comme un voile se tendit, montrant, comme brodé, un paysage inconnu, aussi étrange que singulier. Le feuillage enroulé sur lui-même traçait de nouveau une arche, au-dessus de ce voile, qui était aussi comme un rideau, une toile peinte. Mais une curieuse qualité était en lui. Il miroitait, et la clarté qui était sur lui se mouvait, comme s'il était vivant. Il avait quelque chose de vaguement ondoyant, comme si en réalité il s'était agi d'une nappe d'eau, reflétant un paysage qui n'existait pas, que Louis ne pouvait pas voir derrière lui. Du reste, elle ne renvoyait aucunement son image, ni celle de ses compagnons, comme on peut s'en douter.

Soudain Solcum jeta en arrière, vers Louis et ses deux compagnons, un regard rapide, puis regarda Ostön dans les yeux, et sans mot dire s'enfonça dans cette image, où il disparut.

Louis poussa un cri, et Ostön se tourna vers lui, et lui montra Solcum qui, en haut d'une colline lointaine, dans l'image, se tenait debout, face à eux. Louis sursauta, en voyant ajouté cet élément dans la tapisserie. Même s'il s'était agi d'une réalité, et que l'image ne fût qu'une vitre, il ne comprenait absolument pas comment Solcum avait pu se déplacer aussi vite, était allé, en un instant, aussi loin. Car la colline que montrait Ostön était à plus d'une portée d'arc. 

Mais Ostön, sans rien dire, invita d'un geste Louis à la suivre, et celui-ci s'approcha, partagé entre la crainte et l'envie. Il désirait essayer ce tour, mais avait peur qu'il ne le damnât, et ne l'emmenât dans un monde d'illusion et de tromperie. Toutefois, comprenant que pour revoir et retrouver Robert d'Artois, il lui fallait aller dans ce monde, il se signa, plaça son âme sous la protection de Jésus-Christ, confiant que même parmi les songes mensongers sa lumière saurait le guder, et s'avança, et plongea les mains, le visage et le corps dans l'image, qui l'aspira aussitôt. Un souffle le prit, s'empara de lui, et il se sentit comme tiré vers un étrange tourbillon. Il tourna en volant, et l'instant d'après il était aux côtés de Solcum, debout aussi, comme s'il n'avait point bougé; et le protecteur secret de Paris lui sourit, posant même sa main sur son épaule, tâchant de le rassurer. 

Alphonse n'attendit pas qu'Ostön lui fît signe, mais s'élança vers l'image et, la traversant, se retrouva aux côtés de son roi, joyeux. Imbert resta immobile, mais Ostön leva la main, et Imbert sentit ses pieds le tirer vers l'image, dans laquelle il disparut à son tour, avant de se retrouver auprès des trois autres. Enfin Ostön les suivit, sans hésiter.

Louis, regardant autour de lui, demanda à Solcum comment ils feraient pour retourner dans leur pays d'origine, puisqu'il ne voyait ni l'arbre sacré, ni aucune porte par laquelle ils eussent pu passer. Autour de lui en effet n'était qu'un enchaînement verdoyant de collines à l'herbe tendre et rase, sans arbres, mais traversées de bandes de couleurs qui étaient des fleurs, et en même temps semblaient s'élever du sol comme une brume. Dans le ciel le soleil brillait comme une grosse boule d'or, tout proche de la terre, mais, contrairement à ce qu'il en avait été avant de franchir le seuil de la tapisserie vivante, on ne voyait pas les étoiles ni la lune ensemble. Le ciel était curieusement plus doré que bleu, comme rempli de la lumière du soleil, qui pourtant 0000000000.jpgn'éblouissait pas.

Solcum, en souriant, lui dit, rassurant, de ne pas s'inquiéter, et que lui, Solcum, lui montrerait bien assez tôt le chemin du retour, dès que cela s'avérerait nécessaire. Qu'au reste il était temps, pour lui, de se préoccuper de tout autre chose! Et ce disant, il lui prit le bras, et doucement l'invita à regarder au bas de la colline sur laquelle ils se tenaient, tous les cinq. Il lui montra alors du doigt le fond du val fleuri qui sous eux étendait le serpent argenté d'une rivière riante. Et, là, saint Louis, baissant les yeux, et rendait aigu son regard, vit un homme nu qui poursuivait en riant une jeune fille aux voiles mauves et transparents, et nue sous eux aussi, ainsi qu'il n'était point difficile de s'en apercevoir. Il reconnut, immédiatement, son frère Robert et la belle nymphe Silasán, correspondant en tous points à ce qu'on lui en avait dit. Et ils avaient l'air joyeux, et saint Louis se réjouit, car ils semblaient heureux, et il n'y avait, apparemment, nulle crainte à avoir pour la vie de Robert d'Artois.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette singulière histoire.

17/05/2021

Properce, le lyrisme et les dieux

00000.jpgRudolf Steiner a un jour déclaré que les trois grands genres poétiques antiques étaient liés, dans leurs différences, à leur manière différente d'aborder le monde spirituel. L'épopée, disait-il, était liée à la pensée, aux hautes conceptions qui lient l'histoire humaine et les dieux, ou les êtres humains entre eux dans leurs actions telles qu'elles peuvent être vues d'en haut, pour ainsi dire par l'intermédiaire de la Muse, esprit céleste qui inspirait le poète et prenait la forme d'une femme parce qu'il fécondait en lui des visions. Il engendrait la vision du devenir historique dans son âme, à qui il apparaissait donc sous la forme d'une femme. En soi, néanmoins, il n'avait pas de sexe.

À l'opposé de l'épopée il y avait la tragédie, liée à la volonté sourde, à ce animait les actions humaines depuis le bas, les passions, et cela la liait à Dionysos, aux divinités terrestre, voire infraterrestres. Elle montrait comment les dieux agissaient depuis les profondeurs dans les membres, maintenant l'humanité dans sa destinée destructrice. Si l'épopée considérait l'être humain dans sa partie éternelle, la tragédie le considérait dans sa partie périssable, et montrait son anéantissement fatal sous l'action des divinités infernales. Le christianisme évidemment a mêlé les deux dans les mystères, ne pouvant admettre de regarder l'être humain dans ce qu'il a de périssable, mais admettant que les méchants étaient emportés en enfer.

Steiner ajoute que le lyrisme était intermédiaire: lié au cœur, il chantait le temps présent, les joies de la nature, de l'amour, ou bien ses tristesses tendres, ses larmes voluptueuses. Il n'était ni dans l'espoir religieux, ni dans le désespoir 000000000.jpgcosmique, ni dans la nostalgie des héros, ni dans la peur de l'avenir, mais simplement dans le goût de la vie.

Et cela m'a rappelé ce que j'ai énoncé ici de René Char: la culture européenne, disait encore Rudolf Steiner, était tournée vers le cœur, le sentiment, alors que la culture américaine était tournée vers la pensée abstraite, et la culture asiatique était tournée vers le métabolisme, avec sa vie sourde. Cela peut expliquer pourquoi le genre épique s'est surtout développé en Amérique – même si cela a surtout pris, matérialisme oblige, la forme de la science-fiction. En France, où il est bon ton de se dire agnostique, la perspective épique est détestée, parce que, somme toute, elle fait toujours appel aux dieux, perçus comme animant l'évolution humaine.

Mais j'ai reproché tout de même à René Char de refuser de se lier aux anges et d'orienter le cœur dans le vide, selon la subjectivité du sentiment. Car Steiner a bien dit que l'être humain, même en Europe, devait englober la tendance épique américaine, et lui donner son vrai sens en la liant au cœur. Mais l'obsession agnostique l'empêche, en France. Le lyrisme y reste vide des dieux.

C'était peut-être déjà le cas, en partie, dans la poésie médiévale occitane. Si la France du nord, avec ses chansons de geste, se rattachait bien à l'épopée et aux desseins des dieux, l'Occitanie se plaisait davantage à la subjectivité du sentiment, l'adoration même de la Dame ne garantissant rien, puisqu'elle ne se comportait pas forcément en sainte: seule sa beauté plastique rappelait les anges, pour ainsi dire. C'est peut-être lié au catharisme, et le catholique J. R. R. Tolkien n'aimait pas cela. Il le reprochait même à Dante, qui avait divinisé une Béatrice dont la sainteté n'était en rien reconnue, et qui avait surtout charmé son cœur à lui, de façon subjective. Toutefois, en l'insérant dans un tableau cosmique qui moralisait l'ensemble de l'univers en y plaçant des anges et des démons, il a certainement échappé au subjectivisme, pour 0000000000.jpgl'essentiel. C'est pourquoi, sans doute, il fut plus grand que les troubadours qui l'avaient précédé. René Char, cependant, n'a pas voulu suivre son exemple. Il s'en est quasiment vanté. Je ne pense pas qu'il ait eu raison.

Le lyrisme antique se plaçait volontiers dans les divinités agrestes, comme c'est logique: perçant le voile de la nature, les poètes apercevaient les nymphes, et Horace a fait des chants superbes en ce sens. Il a aussi fait l'éloge des dieux, et a tâché de placer de la substance morale cosmique au fond du sentiment personnel, comme il était de bon ton de le faire à l'époque classique. Il est mon poète lyrique préféré, toutes époques confondues.

Mais j'ai récemment lu les Élégies de Properce, poète de la même génération. Protégé par Mécène, il refusait, toutefois, les grands sujets, et chantait surtout ses copines – en particulier Cynthia, femme belle mais légère, à ce qu'il raconte.

Il narre donc sa vie sentimentale, se réjouit de ses plaisirs et maudit l'infidélité, et on en apprend de bonnes sur la Rome antique, par exemple qu'il était très dangereux de se promener la nuit, que les brigands étaient partout. C'était un monde violent. Properce hésite à aller voir son amie quand elle le lui fait demander après la tombée du jour.

Je ne pense pas que Properce soit à la mesure d'Horace, de Virgile ou d'Ovide, mais, à mesure que je le lisais, j'ai appris à l'aimer, parce qu'il invoquait les dieux avec beaucoup de naturel, les mêlant à sa vie, ayant même des visions. 0000000.jpgUne des plus belles est faite des Camènes, nymphes de l'inspiration poétique, frappant trois fois des mains devant son lit, alors qu'il s'éveille. C'est mystérieux et pur, très étrange, très prenant.

Vénus n'est jamais loin, ni Apollon, ni Bacchus, et ils inspirent des sentiments au poète, qui vit avec les dieux. Cependant, il reconnaît que l'Italie n'est pas propice au merveilleux: la mythologie qu'il évoque, tirée de poètes grecs qu'il imite, notamment Callimaque, est généralement grecque.

À la fin de sa courte vie, lassé de l'amour et pressé par Mécène de traiter des sujets plus nobles, il a chanté la mort de jeunes gens innocents, les mêlant aux figures connues des enfers et priant qu'ils trouvent le chemin des logis des heureux, dans l'au-delà. Mais surtout, il a évoqué l'histoire romaine, dont la figure mythologique la plus franche, si on peut dire, est l'empereur Auguste, vainqueur dans ses vers de la vile Cléopâtre: il le vénère, l'appelle un dieu.

Il chante également les héros de la Rome primitive, montrant que leurs armes sauvages m'empêchaient pas leurs vertus mâles. Il complète Ovide et Virgile, à cet égard. Mais montre alors peu de dieux. Il partageait le réalisme d'un Tite-Live.

Properce est un lyrique qui accepte que le sentiment bute en profondeur sur les dieux, mais qui n'est pas à cet égard dans la piété d'un Horace. Il a quelque chose de naturel, et de déjà européen, si on admet ce que dit Steiner.

Un Français l'a beaucoup imité: André Chénier. Très bon poète. Un des seuls, paradoxalement, qui aient placé des divinités au fond des sentiments personnels, en France. C'est que Properce, poète classique, le faisait encore beaucoup.

09/05/2021

Captain Savoy et la défection de l'Amazone céleste

2a3a5c0125cf83958c93cf9cad436dfd.jpgDans le dernier épisode de cette furieuse série, nous avons laissé Captain Savoy et ses amis de nouveau maîtres de Chambéry après la mort d'Ortacul et la débandade de ses troupes.

Hélas, le seigneur prévu de la cité, j'ai nommé le vaillant Noton bleu, était dangereusement blessé, et il fut sans tarder emmené vers le Grand Bec, pour être soigné par les fées de Tsëringmel. La joie était donc bien loin d'être vive.

Et puis il y eut l'Amazone céleste, qui, rhabillée, resta longtemps muette: elle avait subi un choc. Elle regardait Captain Savoy avec de la haine dans les yeux et de l'écœurement à la bouche. 

Il ne faisait pas attention à elle, s'affairant autour des blessés, venant parler aux habitants innocents de Chambéry qui se demandaient ce qui était arrivé, et comment allait évoluer désormais leur sort!

Finalement, elle s'approcha, et prit Captain Savoy par le bras. Il se retourna, et la regarda. Son regard étincelant ne laissait passer aucune émotion: la clarté qui sortait de ses yeux, derrière son masque, ne montrait point la prunelle. 

Elle lui dit: Captain Savoy, tu as choisi de ne pas me sauver de l'humiliation, alors que tu aurais pu. Je crains que pour toi, simple mâle ordinaire, les femmes n'aient pas la même valeur que les hommes. Tu ne comprends pas ce que les femmes vivent, ou ce qu'elles ressentent, quand elles subissent ce que l'ignoble Ortacul m'a fait subir. Tu as même essayé de le sauver: crois bien que, pour ma part, quand j'ai vu les grosses mains blanches des géants le saisir, je n'ai vu là que juste rétribution. J'aurais voulu arracher son cœur de mes propres mains, et le démembrer de ma propre lame.

J'espère que, là où il est, il subit les justes tortures qu'il mérite, et qu'on ne le reverra plus jamais sur la surface de la Terre. Je bénis son maître maudit, qui le punit certainement de m'avoir ainsi déshonorée, quand toi tu ne faisais rien. Mais rien.

Ayant dit ces mots, elle s'arrêta, attendant que Captain Savoy réponde; car elle espérait une réaction compatissante, et des regrets. Mais Captain Savoy, de son côté, attendait qu'elle continue, ne disant rien non plus. Alors la colère monta aux joues rougies de l'Amazone céleste, et ses yeux lancèrent des flammes.

Et elle dit: Sois maudit, toi, et ton équipe de chevaliers savoisiens qui n'honorent point les femmes comme ils devraient, et qui se mettent au service du règne impudique des hommes sur le monde. Moi, je ne me mettrai évidemment pas au service de Mardon le 161029795_1402697330068007_2227229053218002874_n.jpgMaudit, mais je resterai solitaire et libre – ne prendrai plus position ni pour le Bien, ni pour le Mal, et ne ferai que servir celui qui voudra bien venger les femmes des crimes dont elles ont été et dont elles sont encore tous les jours les victimes! Et s'il s'avère que Mardon prend un tel engagement, et que tu le combats, je te combattrai, Captain Savoy, car, sache-le, tu me dégoûtes, et je te hais.

Elle se tut, et, telle une statue de jugement, demeura devant lui, ferme, debout, immobile. Et tout autour les autres étaient inquiets, ils attendaient avec angoisse de voir ce qu'allait faire Captain Savoy. Mais lui une fois de plus ne dit rien. À peine un éclair fusa de son regard impénétrable. 

Puis il leva la main et tenta de la mettre sur l'épaule de l'Amazone céleste. Mais elle fit un bond en arrière, lança son pied en avant vers le ventre de Captain Savoy, qui en fut touché et en plia: non que le coup fût pour pour lui impossible à soutenir – qu'il l'eût été si un autre, un ennemi, le lui eût donné – mais que, venant de sa disciple préférée, il lui semblait plus amer et plus profond que n'importe lequel de ceux qu'il avait reçus, et que sa moelle des os en souffrit, le faisant frémir de tout son être.

Voyant cela l'Amazone céleste tourna les talons, marcha quelques pas, puis, sautant dans les airs, s'y envola pour disparaître à la vitesse de l'éclair. Se fondant dans le ciel du sud, elle laissa derrière elle une traînée de lumière qui semblait teintée de feu noir, mêlée en tout cas de rougeoiements qui rappelaient la couleur du sang.

Elle s'élança vers les Pyrénées, dit-on; là, dans ces hauteurs sauvages et austères, peu peuplées des hommes, elle s'y bâtit un palais dans une montagne, en aménageant d'abord une grotte, après avoir soumis les gnomes qui vivaient là. Ils tentèrent d'abord de lui résister, mais sa colère ne fit pas parmi eux de quartiers, et ils se soumirent, saisis de peur. Au reste, sage et compatissante avec eux, elle énonça de justes lois, et ils n'eurent pas à s'en plaindre, ils devinrent peu à peu heureux d'avoir été vaincus, et fiers de la servir, car elle était puissante et belle. Ils la regardaient comme une déesse, et les mortels à l'entour eux-beniamino-bradi-birdman.jpgmêmes commencèrent à lui vouer un culte, ce dont elle fut fort satisfaite. Car elle assurait, car elle prétendait que, ainsi guidés vers la lumière par une femme sacrée, ils n'en évolueraient que mieux, sur la voie qui menait à l'accomplissement, et pensait, très sérieusement, que leur peuple s'en trouverait bien, et régnerait sur les plaines, qu'ils en acquerraient une gloire immortelle, sans pareille. Et les nains qu'elle gouvernait en tiraient orgueil et souvent tourmentaient les hommes mortels, exigeant d'eux des offrandes et des soumissions que même l'Amazone céleste ne réclamait pas, devenant de véritables tyrans. Mais l'Amazone céleste les laissa faire, comme si la véritable justice ne l'intéressait plus. Elle ne les arrêta que quand, allant trop loin, ils s'exposaient à la vengeance des protecteurs secrets de ces communautés périssables. Car plusieurs existaient, bénis des dieux, notamment l'Homme-Corbeau, protecteur du Razès, et plusieurs fois il intervint pour protéger les hommes de la tyrannie des Nains. Or elle ne voulait pas l'affronter. Et puis il y avait Sinislën, au sommet du Canigou, qui la surveillait de sa tour haute et blanche, et s'inquiétait de la voir grandir, ne voulant point que son règne souffrît aucune ombre, aucun amoindrissement. Toutefois à distance elles se mirent d'accord pour ne pas se combattre, et garder chacune ses prérogatives propres.

Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette terrible histoire.