17/05/2021

Properce, le lyrisme et les dieux

00000.jpgRudolf Steiner a un jour déclaré que les trois grands genres poétiques antiques étaient liés, dans leurs différences, à leur manière différente d'aborder le monde spirituel. L'épopée, disait-il, était liée à la pensée, aux hautes conceptions qui lient l'histoire humaine et les dieux, ou les êtres humains entre eux dans leurs actions telles qu'elles peuvent être vues d'en haut, pour ainsi dire par l'intermédiaire de la Muse, esprit céleste qui inspirait le poète et prenait la forme d'une femme parce qu'il fécondait en lui des visions. Il engendrait la vision du devenir historique dans son âme, à qui il apparaissait donc sous la forme d'une femme. En soi, néanmoins, il n'avait pas de sexe.

À l'opposé de l'épopée il y avait la tragédie, liée à la volonté sourde, à ce animait les actions humaines depuis le bas, les passions, et cela la liait à Dionysos, aux divinités terrestre, voire infraterrestres. Elle montrait comment les dieux agissaient depuis les profondeurs dans les membres, maintenant l'humanité dans sa destinée destructrice. Si l'épopée considérait l'être humain dans sa partie éternelle, la tragédie le considérait dans sa partie périssable, et montrait son anéantissement fatal sous l'action des divinités infernales. Le christianisme évidemment a mêlé les deux dans les mystères, ne pouvant admettre de regarder l'être humain dans ce qu'il a de périssable, mais admettant que les méchants étaient emportés en enfer.

Steiner ajoute que le lyrisme était intermédiaire: lié au cœur, il chantait le temps présent, les joies de la nature, de l'amour, ou bien ses tristesses tendres, ses larmes voluptueuses. Il n'était ni dans l'espoir religieux, ni dans le désespoir 000000000.jpgcosmique, ni dans la nostalgie des héros, ni dans la peur de l'avenir, mais simplement dans le goût de la vie.

Et cela m'a rappelé ce que j'ai énoncé ici de René Char: la culture européenne, disait encore Rudolf Steiner, était tournée vers le cœur, le sentiment, alors que la culture américaine était tournée vers la pensée abstraite, et la culture asiatique était tournée vers le métabolisme, avec sa vie sourde. Cela peut expliquer pourquoi le genre épique s'est surtout développé en Amérique – même si cela a surtout pris, matérialisme oblige, la forme de la science-fiction. En France, où il est bon ton de se dire agnostique, la perspective épique est détestée, parce que, somme toute, elle fait toujours appel aux dieux, perçus comme animant l'évolution humaine.

Mais j'ai reproché tout de même à René Char de refuser de se lier aux anges et d'orienter le cœur dans le vide, selon la subjectivité du sentiment. Car Steiner a bien dit que l'être humain, même en Europe, devait englober la tendance épique américaine, et lui donner son vrai sens en la liant au cœur. Mais l'obsession agnostique l'empêche, en France. Le lyrisme y reste vide des dieux.

C'était peut-être déjà le cas, en partie, dans la poésie médiévale occitane. Si la France du nord, avec ses chansons de geste, se rattachait bien à l'épopée et aux desseins des dieux, l'Occitanie se plaisait davantage à la subjectivité du sentiment, l'adoration même de la Dame ne garantissant rien, puisqu'elle ne se comportait pas forcément en sainte: seule sa beauté plastique rappelait les anges, pour ainsi dire. C'est peut-être lié au catharisme, et le catholique J. R. R. Tolkien n'aimait pas cela. Il le reprochait même à Dante, qui avait divinisé une Béatrice dont la sainteté n'était en rien reconnue, et qui avait surtout charmé son cœur à lui, de façon subjective. Toutefois, en l'insérant dans un tableau cosmique qui moralisait l'ensemble de l'univers en y plaçant des anges et des démons, il a certainement échappé au subjectivisme, pour 0000000000.jpgl'essentiel. C'est pourquoi, sans doute, il fut plus grand que les troubadours qui l'avaient précédé. René Char, cependant, n'a pas voulu suivre son exemple. Il s'en est quasiment vanté. Je ne pense pas qu'il ait eu raison.

Le lyrisme antique se plaçait volontiers dans les divinités agrestes, comme c'est logique: perçant le voile de la nature, les poètes apercevaient les nymphes, et Horace a fait des chants superbes en ce sens. Il a aussi fait l'éloge des dieux, et a tâché de placer de la substance morale cosmique au fond du sentiment personnel, comme il était de bon ton de le faire à l'époque classique. Il est mon poète lyrique préféré, toutes époques confondues.

Mais j'ai récemment lu les Élégies de Properce, poète de la même génération. Protégé par Mécène, il refusait, toutefois, les grands sujets, et chantait surtout ses copines – en particulier Cynthia, femme belle mais légère, à ce qu'il raconte.

Il narre donc sa vie sentimentale, se réjouit de ses plaisirs et maudit l'infidélité, et on en apprend de bonnes sur la Rome antique, par exemple qu'il était très dangereux de se promener la nuit, que les brigands étaient partout. C'était un monde violent. Properce hésite à aller voir son amie quand elle le lui fait demander après la tombée du jour.

Je ne pense pas que Properce soit à la mesure d'Horace, de Virgile ou d'Ovide, mais, à mesure que je le lisais, j'ai appris à l'aimer, parce qu'il invoquait les dieux avec beaucoup de naturel, les mêlant à sa vie, ayant même des visions. 0000000.jpgUne des plus belles est faite des Camènes, nymphes de l'inspiration poétique, frappant trois fois des mains devant son lit, alors qu'il s'éveille. C'est mystérieux et pur, très étrange, très prenant.

Vénus n'est jamais loin, ni Apollon, ni Bacchus, et ils inspirent des sentiments au poète, qui vit avec les dieux. Cependant, il reconnaît que l'Italie n'est pas propice au merveilleux: la mythologie qu'il évoque, tirée de poètes grecs qu'il imite, notamment Callimaque, est généralement grecque.

À la fin de sa courte vie, lassé de l'amour et pressé par Mécène de traiter des sujets plus nobles, il a chanté la mort de jeunes gens innocents, les mêlant aux figures connues des enfers et priant qu'ils trouvent le chemin des logis des heureux, dans l'au-delà. Mais surtout, il a évoqué l'histoire romaine, dont la figure mythologique la plus franche, si on peut dire, est l'empereur Auguste, vainqueur dans ses vers de la vile Cléopâtre: il le vénère, l'appelle un dieu.

Il chante également les héros de la Rome primitive, montrant que leurs armes sauvages m'empêchaient pas leurs vertus mâles. Il complète Ovide et Virgile, à cet égard. Mais montre alors peu de dieux. Il partageait le réalisme d'un Tite-Live.

Properce est un lyrique qui accepte que le sentiment bute en profondeur sur les dieux, mais qui n'est pas à cet égard dans la piété d'un Horace. Il a quelque chose de naturel, et de déjà européen, si on admet ce que dit Steiner.

Un Français l'a beaucoup imité: André Chénier. Très bon poète. Un des seuls, paradoxalement, qui aient placé des divinités au fond des sentiments personnels, en France. C'est que Properce, poète classique, le faisait encore beaucoup.

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