22/12/2020

Le mariage de Jésus

00000.jpgJ'ai lu, ici ou là, que l'on aurait des preuves suffisantes que Jésus et Marie-Madeleine auraient été physiquement mariés. À ma connaissance, cela n'est pas le cas, car un seul évangile – celui, apocryphe, dit de Philippe – évoque cette question, et on doit à ce sujet faire deux remarques. La première est l'adage romain: testis unus, testis nullus; un seul témoin ne suffit pas. Tout le monde peut mentir. La seconde est que l'expression évangélique est Épouse du Christ, et non Femme de Jésus, et que cela fait clairement référence au Cantique des cantiques. Or, pour la sagesse traditionnelle juive, il n'était pas question dans ce texte d'un amour terrestre, mais de l'union mystique de l'âme d'Israël à Dieu. On ne peut pas quand même prétendre que l'esprit d'une communauté ait des organes sexuels au sens physique. L'union était seulement mystique.

Et de fait, les esprits les plus avisés parlent d'une union mystique parfaite entre, d'une part, Jésus et saint Jean l'Évangéliste et, d'autre part, Jésus et sainte Marie Madeleine. On ne pourra pas s'imaginer, tout de même, que Jésus et Jean aient fait l'amour physiquement.

Ce qui suggère également l'absence de mariage terrestre entre Jésus et qui que ce soit, c'est la chose suivante: il existait des saints, déjà, qui s'étaient mariés, et d'autres non. Dans la tradition juive, on cite Hillel, immense 00000.jpgsage, rabbin légendaire que connaissait forcément saint Paul, qui était pharisien à l'origine. Il pouvait être marié, cela ne changeait pas la dévotion qu'on avait pour lui. Mais saint Paul a choisi Jésus-Christ, après avoir eu de lui une vision cosmique sur le chemin de Damas – et, ayant ensuite rencontré des gens qui l'avaient personnellement connu, il a recommandé aux prêtres le célibat sur son modèle.

Et de fait, si Jésus-Christ n'avait pas été célibataire, il est douteux que des gens qui regardaient le célibat comme important se soient voués à lui, comme fournissant la preuve d'une pulsion érotique totalement sublimée et spiritualisée – laissant libre les organes sexuels, placés complètement dans le cœur.

Certains croiront que ce n'est pas possible. Peut-être jugeront-ils selon eux-mêmes. L'antiquité en donne de nombreux exemples. Le Bouddha a quitté sa femme et vivait seul. Si saint Paul jugeait important le célibat, il n'avait pas besoin de falsifier la vie de Jésus par l'intermédiaire de son disciple Luc, évangéliste canonique: il lui suffisait d'adorer le Bouddha!

Chez les Romains mêmes, on a l'exemple de Caton d'Utique, qui a répudié sa femme et lui a conseillé de trouver un nouveau mari, parce que, disait-il, ayant suffisamment engendré pour avoir une descendance, il n'avait plus 0000000000.jpgbesoin de disperser son énergie spirituelle dans l'acte sexuel: il pouvait l'élever jusqu'à son cœur, jusqu'au seuil de l'âme où l'être humain s'assimile pleinement à l'esprit de la communauté – au génie de Rome. Car il le servait sans faille, de manière illimitée, et à cause de cela fut-il regardé comme un saint païen.

Le problème est le suivant: il y a un besoin de comprendre de façon concrète l'union mystique avec la divinité. Et cela peut se faire par l'imagination, comme on le faisait dans l'ancienne mythologie. Mais souvent l'imagination porte la marque excessive du pays dont elle vient: le monde physique, car les images sont bien liées à la mémoire. Et donc, le besoin de se représenter concrètement la chose la déplace inopportunément dans la sphère physique. Un glissement s'opère, faute de parvenir à se représenter le monde des esprits sans corps avec autant de précision, de netteté et de réalité que le monde des esprits corporés – si l'on peut dire.

Mais je ne crois pas que cela soit nécessaire, ni même justifié, car l'enjeu est justement de comprendre en quoi le monde spirituel est concret, et pas d'établir des faits historiques, physiques – en réalité indifférents en soi. Ce qu'ont fait Jésus et Marie-Madeleine les regarde eux seuls, et n'engage en fait à rien, ne prouve rien – moralement. Car si on raconte l'histoire de leur mariage pour dire que spiritualiser le sexe jusqu'à y renoncer est impossible, il reste les exemples de Bouddha Sakyamuni et de Caton d'Utique, et personne n'est obligé de s'intéresser aux personnages de la Bible.

Que l'idée d'un mariage terrestre entre Jésus et Marie-Madeleine ait surtout pris dans les pays anglophones nous rappelle ce qu'y a d'important la Bible. Mais en France, somme toute, la base est l'histoire romaine, et beaucoup de philosophes se sont 000000000000.jpgappuyés sur Caton pour montrer que le sexe n'était pas indispensable.

Même en Amérique, quelqu'un comme Lovecraft, dont la culture était tournée vers la romanité antique et le Stoïcisme, se vantait d'être célibataire et de mépriser les pulsions sexuelles dont le ressort lui apparaissait comme dérisoire – et en cela il était proche aussi de Spinoza. Celui-ci affirmait, comme plus tard Lovecraft, que quand on comprenait l'origine des affects, ils disparaissaient. Et somme toute, le Bouddha historique allait dans le même sens, en se tournant juste vers la lumière divine. Qui ne sait qu'il fut tenté par le dieu de la mort, Yama – justement comme l'étaient les saints du christianisme – par des apparitions de ravissantes nymphes? Mais il a renoncé à elles, et elles ont aussitôt disparu, pures illusions. Il est difficile de croire que l'homme dans lequel se serait incarné Dieu n'ait pas pu faire aussi bien. Et si on n'y croit pas, il est difficile peut-être de rester attaché à la Bible. Car dans la sainteté légendaire, on aspire à des vertus inaccessibles, plus qu'à consacrer ses désirs par des exemples luisants.

Saint Augustin disait qu'on attribuait à Jupiter des adultères pour se donner le droit de s'y adonner. Donc des saints célibataires ont détrôné Jupiter. Saint Augustin, par exemple, qui a fini par renoncer aux femmes après avoir eu beaucoup de mal. L'amour divin, dit-il, l'a aidé, en tournant son cœur vers les cieux. Et pourquoi pas?

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