30/08/2020

Les saints du ciel et le génie des lieux

00000000000.jpgIl y a peu, je faisais allusion aux œuvres littéraires modernes qui, dans le monde catholique, avaient essayé de traiter les Saints du Ciel comme les anciens avaient traité les Dieux – en les faisant intervenir dans le cours historique humain. Je n'ai pas trouvé beaucoup d'œuvres, sur le moment, et même quand j'en trouvais elles n'étaient que peu convaincantes, en ce qu'elles ne faisaient agir les saints transfigurés que dans un monde d'âmes abstrait. Lucain affirmant que Pompée, une fois glorifié sur l'arc lumineux de la Lune, a poussé Brutus à tuer César pour se venger de lui et sauver la République, en dit presque davantage que toute la littérature catholique moderne. Il faut remonter à Jacques de Voragine, pour trouver ces interventions bénéfiques d'êtres humains placés au Ciel par la divinité.

Mais après avoir écrit cet article, je me suis souvenu d'une œuvrette savoyarde – du poème à la fois narratif et lyrique d'un certain Alfred Puget, qui vivait au dix-neuvième siècle dans notre doux duché alpin: il adaptait en vers une légende locale sur Notre Dame de Myans.

Il y affirme que la sainte Vierge suivie de ses anges est venue après l'écroulement d'une montagne qui avait anéanti un village, et qu'elle a ressuscité une jeune fille innocente, tuée par erreur: elle avait été violée par l'affreux seigneur à cause duquel les démons avaient été autorisés à faire s'écrouler la montagne. Mieux encore, comme pour les 0000000000.jpgdéesses antiques, partout où elle marche jaillissent des fleurs. Or, ce sont des détails ajoutés à la légende par Puget. Je n'ai jamais vu ailleurs un récit qui fasse autant d'une sainte historique une déesse à l'ancienne. Les Savoyards avaient-ils à cet égard un don?

Me sont dès lors revenus en mémoire trois autres exemples. Le premier est de Maurice Dantand, qui vivait également au dix-neuvième siècle en Savoie, et qui raconte, dans son Gardo, une légende chablaisienne: saint Maurice, patron de notre duché, est venu sauver un innocent piégé dans une auberge tenue par des brigands tueurs, après qu'un curé l'en a eu prié. Le chevalier Maurice est grand et luisant, et ses ennemis ne pèsent pas lourd, face à ses coups terribles.

L'autre exemple auquel j'ai songé est proche. C'est (vanté ici même il y a quelque temps) celui d'un sublime conte de Gonzague de Reynold, Suisse de Fribourg qui parle, lui, de la figure géante de saint Georges assistant Struthan dans son combat contre le Dragon. Le style en est magnifique.

Un autre Savoyard, moins intéressant, a raconté, sans l'avoir inventée, une légende intéressante quand même, et l'a fait dans un style légèrement voltairien: Anthony Dessaix, qui vivait encore au dix-neuvième siècle, et qui a produit deux recueils de légendes, un sur la Savoie, un sur la Haute-Savoie: c'était après l'Annexion. Il narre, donc, que la Mer de Glace vient d'un jeune Saint non nommé qui avait reçu la mission de vérifier que les habitants de la vallée haute de ces lieux austères avaient une vraie bonté: déguisé en mendiant, il a assez constaté que non, pour que le village soit balayé par la glace.

On pourrait sans doute trouver d'autres exemples: la mythologie populaire en regorge. Mais je voudrais dévier de ce compte-rendu pour aborder la question des Saints qui protègent un lieu, et donc, comme saint Maurice chez Dantand ou saint Georges chez Reynold, interviennent pour aider les mortels de ce lieu à vaincre l'adversité. Car la tradition en remonte clairement aux génies des lieux 00000000000.jpgantiques. À Rome même, on croyait à un génie spécifique, qui protégeait et inspirait les habitants. Or, les chrétiens ont d'abord rejeté cette idée. C'est même par eux qu'on connaît les détails de celle-ci, qu'accompagnait un culte; car le poète chrétien Prudence, qui vivait au cinquième siècle, a pourfendu un philosophe païen qui défendait cette tradition du génie de Rome, et qui assurait que les moissons n'étaient bonnes que si on l'honorait. Prudence, dans son traité en vers, se moque, demandant si ce génie a mû le bras ou la pensée de Romulus, lorsqu'il a fondé la ville. Il dit qu'il n'existe pas, et que seule existe l'assemblée des hommes qui décide de l'avenir de la république.

Ce matérialisme remarquable nous rappelle que, bien plus que nous le savons, le matérialisme vient des chrétiens. Prudence s'en prend aux croyances païennes comme si elles étaient infâmes, pourfendant aussi l'astrologie, ou le culte des faunes et des nymphes, et ses discours ont le sectarisme de ceux qui, actuellement, s'en prennent à l'anthroposophie. Celle-ci, c'est vrai, réhabilite largement le paganisme, sans cesser de se réclamer du christianisme. Cela choque beaucoup. Mais les chrétiens, après ce rejet par Prudence de la foi au génie d'un lieu, ont aussi réhabilité celle-ci, d'abord en le remplaçant par un ange, ensuite par un saint du ciel – un saint homme défunt, mêlé aux anges après sa mort. Origène disait que les anges protégeaient les cités, et Joseph de Maistre en a repris le principe. Rudolf Steiner aussi. François de Sales, de son côté, faisait équivaloir à cet égard les anges et les saints, recommandant à ses fidèles de se mettre sous la protection des saints patrons de leurs paroisses, et d'avoir une pensée pour eux, dans leurs oraisons silencieuses.

Mais quelle qualité doivent avoir ces saints pour apparaître légitimement comme les nouveaux génies des cités? Assurément, on peut dire qu'une cité est dirigée par une idée vivante, qui lui donne son caractère, son tempérament, sa spécificité – une idée vivante qu'on peut représenter sous la forme d'un ange et qui 0000000000000000 (2).jpgpénètre les âmes en secret, dès qu'elles respirent son air. Nul besoin d'y être né, il suffit d'y loger!

Un saint du ciel qui devient protecteur de cité se confond avec cette idée vivante, il s'imprègne d'elle, il est illuminé par elle, il vit avec elle et la laisse régner en lui. Sa forme en est épurée, car cette idée en a une qui transfigure la sienne, telle que la vie terrestre l'a élaborée.

C'est de cette façon qu'il dirige désormais la vie de la cité sous la conscience des gens – dans leurs pulsions intimes –, afin que son destin s'accomplisse pour le bien de l'humanité entière. Se vouer à ce saint, c'est devenir pleinement citoyen, l'être parfaitement.

C'est aussi une forme d'initiation.

Nous verrons comment et pourquoi une prochaine fois.

22/08/2020

Captain Savoy et les pouvoirs de la Femme de Cristal

000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette singulière série, nous avons laissé la Femme de Cristal, disciple puissante de Captain Savoy, alors qu'elle venait d'arrêter l'attaque foudroyante (au sens propre) de six éléments de la garde rapprochée du méchant Ortacul, gouverneur de Chambéry, en tissant autour d'elle une chatoyante boule de givre.

Astäln fut surpris par la solidité de ce bouclier glacé. Il arrêta un instant les flux d'éclairs qui sortaient de ses mains de métal (il était en effet ce qu'on nomme un cyborg) – puis, dès qu'elles eurent repris leur souffle, il reprit cet assaut en y mettant tout son cœur et tout son vouloir, et en commandant aux autres de faire de même.

Sur son siège, de loin, Ortacul se dressa à demi, se demandant pourquoi on ne venait pas plus vite à bout de cette frêle femme stupide – qui avait dû, songeait-il, recevoir sa pâle science des elfes du Grand Bec; et il murmura Maudits soient-ils! entre ses dents, et son regard s'enflamma. Il jura en lui-même de se venger de ces elfes, de les déloger de leur montagne et de les bannir ou de les tuer, s'ils ne se soumettaient pas à lui. Il rêva d'en faire un carnage, en cette heure sombre.

Mais le bouclier de glace finit par se craqueler, par se fissurer. Il ne tiendrait plus longtemps, face à l'effort conjugué des Six de la Garde, qu'on appelait les Iniëriths. La volonté de la Femme de Cristal et son art supérieur ne suffiraient pas, contre leur feu.

Cependant elle se tenait prête et, au moment où le bouclier se brisa, elle bondit dans les airs, portée par un vent de givre, et les éclairs sortant des mains des six guerriers surpris se rencontrèrent, se croisèrent et se heurtèrent, provoquant un jet de flamme et un souffle qui firent se coucher cinq des six et reculer leur chef Astäln, plus grand qu'eux tous, avec la main devant les yeux. Deux roulèrent mortellement blessés, et Astäln put voir que l'un d'eux avait même eu la tête arrachée du corps sous l'effet de l'explosion. L'autre avait perdu une jambe, et la mort ne tarderait pas à fondre sur lui. Il jura.

D'autres soldats d'Ortacul de rang moindre furent aussi tués à cette occasion, s'étant approchés dans l'espoir d'attraper la Femme de Cristal vaincue. Ils avaient eu, dans leur cœur, des désirs infâmes, et riaient de plaisir en songeant à leur cruauté; voici maintenant qu'ils étaient morts, fous qu'ils étaient, ou blessés en mille endroits! À coup sûr ils auraient mieux fait de rester prudents et humbles, ces malandrins sans foi ni morale. 000000000000000.jpgMais comment demander à des sbires d'Ortacul de telles vertus, lui qui ne les a pas le moins du monde? On ne peut être surpris qu'ils aient cru que les vertus à louer fussent la sauvagerie et la cruauté, la dureté et le goût du sang, puisque leur maître prétendait régner sur la Savoie, et peut-être sur le monde, par de telles qualités immondes. Ce jour-là ces brutaux reçurent une leçon, dont les Anges peut-être tiendront compte, lorsqu'ils les passeront en Jugement.

Mais la Femme de Cristal ne se laissa pas apitoyer – ne devint pas la victime de la fausse bonté des faibles. Tout en se maintenant dans les airs, elle envoya une pluie de traits gelés sur Astäln et les trois guerriers de son attaque qui avaient survécu, ou pouvaient encore combattre, et déjà se relevaient. L'un d'entre eux, affaibli par l'explosion qui avait eu lieu, n'eut pas le temps de s'abriter ou de lever son bouclier, et s'abattit, criblé de flèches de glace. La dernière qu'il sentit lui traversa le front, et ressortit de l'autre côté de la tête. Elle lui fut fatale plus que les autres. De ses plaies un sang mêlé d'huile se répandit à terre, puis prit feu au contact d'un éclair sorti des mains d'Astäln, rendu erratique et incertain par l'intensité du combat. Le corps étendu prit feu à son tour, et une épaisse fumée noire s'en exhala. Un visage brièvement y paru, grimaçant et tordu par la peur. L'instant d'après, il fut dissipé dans la spirale qui s'élançait vers le ciel.

Astäln en fut encore plus en colère, comme on peut le comprendre. Il se précipita vers la Femme de Cristal qui, enfin privée de son vent de givre, redescendait lentement vers la terre, s'apprêtant à combattre ses ennemis à mains nues. Mais ils n'étaient plus que trois, et elle était plus rapide qu'on ne saurait dire.

Astäln leva son épée sortie du fourreau, et qui crépitait d'énergie flamboyante. Il tenta d'en donner un coup violent à la Femme de Cristal, mais celle-ci arrêta la lame de son bras, autour duquel elle avait tissé, de son art habituel, un bouclier de glace: à l'extérieur du poignet un disque cristallin la protégeait – et lui permit, vive comme elle était, de détourner le coup d'Astäln. De sa main gauche elle abattit aussitôt son épieu de glace sur l'épaule d'Astäln, tâchant d'atteindre la poitrine mais n'y parvenant pas, tant les mouvements des deux étaient vifs. La pointe s'enfonça dans la chair, malgré le haubert qui la protégeait, et Astäln poussa un cri.

La Femme de Cristal aurait voulu réitérer ce coup et enfoncer son épieu dans les reins du Maufaé, ou lui transpercer le cœur; mais, du coin de l'œil, elle vit courir à elle un des deux survivants des hommes de la Garde, levant lui aussi une épée flamboyante et électrique. Il tâcha de porter un coup de taille. Mais si vive était son ennemie qu'elle ploya presque au ras du sol, dans sa souplesse infinie, et détourna de nouveau de 00000000000000000.jpgson bras renforcé de gel la lame, qui cependant fit un éclair en touchant la glace, et l'entama, laissant le bras nu sous les mailles d'un haubert fin, semblable à l'argent. Or, voyant qu'elle était proche du sol, le troisième membre de l'ordre secret des Iniëriths voulut lui trancher le cou, mais sous le corps de la belle disciple du bon génie de la Savoie, une plaque de glace s'était créée, et un souffle l'aspira vers le bas brusquement, qui fit rater le coup et planter l'épée dans le sol. Le cristal blanc qui revêtait la rue à cet endroit vola en éclats, mais la lame se brisa sur le pavé solide dont Chambéry s'honorait. Toutefois des cheveux de la Femme de Cristal, restés en arrière de sa tête aspirée, furent tranchés et arrachés, à cette occasion, tant le coup était passé ras.

Se remettant debout en s'aidant de sa lance, la Femme de Cristal enfonça celle-ci dans le flanc du guerrier qui venait de l'assaillir, et il en mourut sans tarder. Elle leva le pied derrière elle, à sa gauche, pour frapper au visage le second guerrier qui, interloqué de la voir si vive, avançait maladroitement vers elle dans l'espoir de l'atteindre. Le devant de son heaume en fut brisé, le nez même en fut enfoncé, et du sang jaillit de sa bouche et de ses oreilles, tant avait été violent ce coup singulier.

Mais il est temps, chers lecteurs augustes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à ce qui concerne le combat incertain de la Femme de Cristal contre l'ennemi infâme, à la solde d'Ortacul le Démon.

14/08/2020

L'idée qui métamorphose – ou le saint devenu tutelle de cité

0000000000.jpgIl y a quelque temps, j'ai évoqué la poésie chrétienne qui, comme la poésie antique avec les dieux, faisait intervenir des saints glorifiés dans l'histoire humaine. Devenus des dieux (ou des anges), ils le peuvent. Encore, disais-je, faut-il qu'ils aient une forme suffisamment glorifiée pour cela. On pourra admettre que l'iconographie catholique leur a conservé trop de traits terrestres – surtout depuis la Renaissance. Le ridicule de certains tableaux qui placent des saints bien en chair dans un ciel éthéré a justement provoqué des réactions dégoûtées de protestants, car on ne peut pas concevoir que ce qui est terrestre monte au ciel sans être complètement épuré, et méconnaissable.

Même les philosophes le savaient. À la Révolution, on a représenté Voltaire défunt débarrassé de son corps plutôt repoussant et muni d'un corps purifié, jeune et lumineux – semblable à celui d'un génie céleste. On peut en voir un exemplaire dans son château de Ferney, devenu un musée. L'antiquité poétique, lorsqu'elle glorifiait un homme, n'oubliait pas de rappeler qu'il était allé au ciel sans son corps solide, muni seulement d'une forme purifiée par l'eau ou le feu – tel Énée, ou Hercule. Les catholiques l'ont souvent, eux, oublié. Les orthodoxes, moins souvent. Le catholicisme entretenait l'illusion que le Paradis était comme la terre physique en plus joli, et certains ont justement dit que c'était là l'origine du matérialisme moderne – et même de la science-fiction, qui imagine des futurs terrestres, mais sublimés.

Le Talmud, du reste, rappelle que ce réalisme existe aussi dans le judaïsme – qui fait souvent de l'Âge d'Or à venir un monde parfait mais terrestre, épuré et amélioré. En ce sens le judaïsme était proche du catholicisme romain – qui doit beaucoup à l'ancienne Rome, et à son culte de la cité terrestre et de son empereur visible. Il y avait un lien.

Que même dans sa dimension mystique la science-fiction aille dans ce sens est attesté par George Lucas – que je ne cite pas pour le critiquer, car je l'aime bien, mais pour caractériser une tendance 00000000000000.jpgculturelle profonde: Obi-Wan Kenobi ressuscité brille un peu, dans The Return of the Jedi, mais garde bien les traits qu'il avait dans sa vie corporelle. À vrai dire, la féerie ne manque pas, quand il est ceint de ce halo luisant; et c'est ce qui compte. Mais en cela tout de même il dépend largement de la tradition de l'ancienne Rome – de la tradition romaine mêlée par saint Pierre et saint Paul de judaïsme mystique.

Mais de quelle manière, intellectuellement, glorifier un saint monté au ciel? Car artistiquement, on peut bien concevoir des jeux de lumière, de couleur et de forme, mais quelle en est la justification philosophique? Si l'on repense à ce que j'ai dit l'autre jour, il est évident que le saint glorifié doit se mêler plus intimement à l'Idée qu'il a incarnée dans sa vie, débarrassé de tout ce qui n'était pas elle et en quoi il appartenait, tout de même, à l'humanité ordinaire. Devenu à son tour Idée vivante – pensée de Dieu consciente d'elle-même –, il est méconnaissable: sa figure brille trop, et on ne sait s'il s'agit d'un homme ou d'un ange – sauf que des traits apparaissent de temps en temps, rappelant sa vie terrestre, 000000000.jpget lui donnant une forme accessible, que n'a pas toujours l'ange. C'est son rôle, et son atout, pour l'être humain incarné, que le saint, quoique mêlé à l'ange, reste plus proche de lui: Dante l'a parfaitement montré.

Mais alors, quels ouvrages poétiques ont utilisé les saints du christianisme comme les Anciens utilisaient leurs dieux, ou comme les Asiatiques utilisent les sages taoïstes, ou même le Bouddha? Car ce n'est pas un trait propre à l'Occident, qui tend plutôt à refuser de s'assumer, en parlant de tous les dieux sauf des siens – justement les saints glorifiés du christianisme!

Les exemples ne sont pas très nombreux. La Légende dorée en contient, et il existe des tableaux montrant la sainte Vierge envoyant, depuis son sein, son lait dans la bouche de saint Bernard de Clairvaux – expliquant sa divine éloquence, et donc en partie, si on y réfléchit bien, les croisades. Mais dans la poésie moderne, qui a fait de grands textes avec cette idée pour base?

Comme la poésie classique s'inspirait des anciens Grecs et des anciens Romains, et que la poésie romantique est venue en grande partie des protestants, il n'est pas facile de trouver la chose. On sait que Chateaubriand s'y est essayé dans Les Natchez avec une sainte américaine dont j'ai oublié le nom, mais cela n'a pas frappé par sa réussite, et notamment parce que ce gros et beau volume est formellement bancal, Chateaubriand s'étant employé à réécrire en style épique un roman qu'il avait d'abord écrit en style prosaïque, faisant intervenir les anges et les saints après-coup. Ce merveilleux chrétien apparaît comme d'autant plus artificiel que 000000000000.jpgsoudain il disparaît, Chateaubriand n'ayant pas achevé son projet. La vérité est qu'il maîtrisait mal le merveilleux, parce que pour lui il ne devait être qu'ornemental, ou symbolique, et ne renvoyer qu'aux vertus et aux vices des personnages dont il narrait l'histoire. Il n'était présent qu'en toile de fond, et intellectualisé, car il rejetait toute magie, enfermant les anges dans le psychisme humain.

On trouve indéniablement plus de sincérité dans ces deux poètes régionaux que sont Antoine Jacquemoud et Frédéric Mistral. Le premier, Savoyard, évoque la joyeuse rencontre entre sainte Geneviève, protectrice de la France, et saint Maurice, protecteur de la Savoie, lorsque le Comte Vert Amédée VI est venu aider le roi de France à combattre les Anglais. C'est au ciel, c'est bref, mais beau, et pur. Les deux saints renvoient alors aux génies des peuples – pris au sens propre, tels que le réclamait Joseph de Maistre: les peuples avaient des protecteurs célestes comme Rome avait son génie, auquel on rendait un culte. Car si les chrétiens ont d'abord rejeté cette figure, ils ont eu bientôt fait de la nommer ange, et même de lui donner le visage d'un saint. Au temps des rois, la fête nationale de la Savoie était la Saint-Maurice.

Mistral, plus connu que Jacquemoud, liait aussi les saints du ciel à la protection du pays: il décrit les saintes Maries de la Mer, tutelles sacrées de la Provence, venant du ciel chercher l'âme de sa Mireille. C'est peut-être plus beau que chez Jacquemoud, car plus enraciné dans les éléments: ces trois dames voguent sur la mer après y être descendues depuis les astres dans un bateau volant – vaisseau spatial des temps primitifs, purement éthérique! Mais remarquons que leur action n'est que psychique, puisque Mireille est morte d'insolation. Dans le monde physique, elles n'interviennent pas. Comme chez Chateaubriand, c'est abstrait.

Je continuerai cette réflexion une autre fois.