14/08/2020

L'idée qui métamorphose – ou le saint devenu tutelle de cité

0000000000.jpgIl y a quelque temps, j'ai évoqué la poésie chrétienne qui, comme la poésie antique avec les dieux, faisait intervenir des saints glorifiés dans l'histoire humaine. Devenus des dieux (ou des anges), ils le peuvent. Encore, disais-je, faut-il qu'ils aient une forme suffisamment glorifiée pour cela. On pourra admettre que l'iconographie catholique leur a conservé trop de traits terrestres – surtout depuis la Renaissance. Le ridicule de certains tableaux qui placent des saints bien en chair dans un ciel éthéré a justement provoqué des réactions dégoûtées de protestants, car on ne peut pas concevoir que ce qui est terrestre monte au ciel sans être complètement épuré, et méconnaissable.

Même les philosophes le savaient. À la Révolution, on a représenté Voltaire défunt débarrassé de son corps plutôt repoussant et muni d'un corps purifié, jeune et lumineux – semblable à celui d'un génie céleste. On peut en voir un exemplaire dans son château de Ferney, devenu un musée. L'antiquité poétique, lorsqu'elle glorifiait un homme, n'oubliait pas de rappeler qu'il était allé au ciel sans son corps solide, muni seulement d'une forme purifiée par l'eau ou le feu – tel Énée, ou Hercule. Les catholiques l'ont souvent, eux, oublié. Les orthodoxes, moins souvent. Le catholicisme entretenait l'illusion que le Paradis était comme la terre physique en plus joli, et certains ont justement dit que c'était là l'origine du matérialisme moderne – et même de la science-fiction, qui imagine des futurs terrestres, mais sublimés.

Le Talmud, du reste, rappelle que ce réalisme existe aussi dans le judaïsme – qui fait souvent de l'Âge d'Or à venir un monde parfait mais terrestre, épuré et amélioré. En ce sens le judaïsme était proche du catholicisme romain – qui doit beaucoup à l'ancienne Rome, et à son culte de la cité terrestre et de son empereur visible. Il y avait un lien.

Que même dans sa dimension mystique la science-fiction aille dans ce sens est attesté par George Lucas – que je ne cite pas pour le critiquer, car je l'aime bien, mais pour caractériser une tendance 00000000000000.jpgculturelle profonde: Obi-Wan Kenobi ressuscité brille un peu, dans The Return of the Jedi, mais garde bien les traits qu'il avait dans sa vie corporelle. À vrai dire, la féerie ne manque pas, quand il est ceint de ce halo luisant; et c'est ce qui compte. Mais en cela tout de même il dépend largement de la tradition de l'ancienne Rome – de la tradition romaine mêlée par saint Pierre et saint Paul de judaïsme mystique.

Mais de quelle manière, intellectuellement, glorifier un saint monté au ciel? Car artistiquement, on peut bien concevoir des jeux de lumière, de couleur et de forme, mais quelle en est la justification philosophique? Si l'on repense à ce que j'ai dit l'autre jour, il est évident que le saint glorifié doit se mêler plus intimement à l'Idée qu'il a incarnée dans sa vie, débarrassé de tout ce qui n'était pas elle et en quoi il appartenait, tout de même, à l'humanité ordinaire. Devenu à son tour Idée vivante – pensée de Dieu consciente d'elle-même –, il est méconnaissable: sa figure brille trop, et on ne sait s'il s'agit d'un homme ou d'un ange – sauf que des traits apparaissent de temps en temps, rappelant sa vie terrestre, 000000000.jpget lui donnant une forme accessible, que n'a pas toujours l'ange. C'est son rôle, et son atout, pour l'être humain incarné, que le saint, quoique mêlé à l'ange, reste plus proche de lui: Dante l'a parfaitement montré.

Mais alors, quels ouvrages poétiques ont utilisé les saints du christianisme comme les Anciens utilisaient leurs dieux, ou comme les Asiatiques utilisent les sages taoïstes, ou même le Bouddha? Car ce n'est pas un trait propre à l'Occident, qui tend plutôt à refuser de s'assumer, en parlant de tous les dieux sauf des siens – justement les saints glorifiés du christianisme!

Les exemples ne sont pas très nombreux. La Légende dorée en contient, et il existe des tableaux montrant la sainte Vierge envoyant, depuis son sein, son lait dans la bouche de saint Bernard de Clairvaux – expliquant sa divine éloquence, et donc en partie, si on y réfléchit bien, les croisades. Mais dans la poésie moderne, qui a fait de grands textes avec cette idée pour base?

Comme la poésie classique s'inspirait des anciens Grecs et des anciens Romains, et que la poésie romantique est venue en grande partie des protestants, il n'est pas facile de trouver la chose. On sait que Chateaubriand s'y est essayé dans Les Natchez avec une sainte américaine dont j'ai oublié le nom, mais cela n'a pas frappé par sa réussite, et notamment parce que ce gros et beau volume est formellement bancal, Chateaubriand s'étant employé à réécrire en style épique un roman qu'il avait d'abord écrit en style prosaïque, faisant intervenir les anges et les saints après-coup. Ce merveilleux chrétien apparaît comme d'autant plus artificiel que 000000000000.jpgsoudain il disparaît, Chateaubriand n'ayant pas achevé son projet. La vérité est qu'il maîtrisait mal le merveilleux, parce que pour lui il ne devait être qu'ornemental, ou symbolique, et ne renvoyer qu'aux vertus et aux vices des personnages dont il narrait l'histoire. Il n'était présent qu'en toile de fond, et intellectualisé, car il rejetait toute magie, enfermant les anges dans le psychisme humain.

On trouve indéniablement plus de sincérité dans ces deux poètes régionaux que sont Antoine Jacquemoud et Frédéric Mistral. Le premier, Savoyard, évoque la joyeuse rencontre entre sainte Geneviève, protectrice de la France, et saint Maurice, protecteur de la Savoie, lorsque le Comte Vert Amédée VI est venu aider le roi de France à combattre les Anglais. C'est au ciel, c'est bref, mais beau, et pur. Les deux saints renvoient alors aux génies des peuples – pris au sens propre, tels que le réclamait Joseph de Maistre: les peuples avaient des protecteurs célestes comme Rome avait son génie, auquel on rendait un culte. Car si les chrétiens ont d'abord rejeté cette figure, ils ont eu bientôt fait de la nommer ange, et même de lui donner le visage d'un saint. Au temps des rois, la fête nationale de la Savoie était la Saint-Maurice.

Mistral, plus connu que Jacquemoud, liait aussi les saints du ciel à la protection du pays: il décrit les saintes Maries de la Mer, tutelles sacrées de la Provence, venant du ciel chercher l'âme de sa Mireille. C'est peut-être plus beau que chez Jacquemoud, car plus enraciné dans les éléments: ces trois dames voguent sur la mer après y être descendues depuis les astres dans un bateau volant – vaisseau spatial des temps primitifs, purement éthérique! Mais remarquons que leur action n'est que psychique, puisque Mireille est morte d'insolation. Dans le monde physique, elles n'interviennent pas. Comme chez Chateaubriand, c'est abstrait.

Je continuerai cette réflexion une autre fois.

Commentaires

Allez à la chapelle sixtine et dans la plupart des églises romaines ou florentines sans parler des autres, il n'y a que chaire et corps dénudés, en peintures et en statues, comment parler de "spiritualité dans un tel contexte ?

Écrit par : Corto | 17/08/2020

Les corps nus représentaient les âmes.

Écrit par : Rémi Mogenet | 17/08/2020

Ce qu'il y a de bien avec la mystique chrétienne, c'est que l'on peut toujours ranger dans le monde invisible ce qui est difficile à expliquer dans le monde visible. C'est comme cacher la poussière sous le tapis.

Écrit par : rabbit | 17/08/2020

Ce qu'il y a de bien avec la mystique chrétienne, c'est que l'on peut toujours ranger dans le monde invisible ce qui est difficile à expliquer dans le monde visible. C'est comme cacher la poussière sous le tapis.

Écrit par : rabbit | 17/08/2020

Ce qu'il y a de bien avec la mystique chrétienne, c'est que l'on peut toujours ranger dans le monde invisible ce qui est difficile à expliquer dans le monde visible. C'est comme cacher la poussière sous le tapis.

Écrit par : rabbit | 17/08/2020

Encore aujourd'hui, les églises ne savent plus quoi faire pour attirer des badauds !

En plus pendant la renaissance, ce n'était pas seulement des adultes qui étaient peints et sculptés nus, mais des enfants sous formes d'angelots !

Lorsque le vois les scandales actuels, il y a de quoi se poser de sérieuses questions !

Écrit par : Corto | 17/08/2020

Lorsque l'on voit, pardon !

Écrit par : Corto | 17/08/2020

Oui, la mystique orientale, elle, n'explique rien, et même n'engage à rien.

Écrit par : Rémi Mogenet | 18/08/2020

@Rémi, Ah bon parce que maintenant il y aurait une mystique occidentale, je suis curieux de savoir ????

Écrit par : Corto | 18/08/2020

Il ne faudrait pas confondre "mystique" et dogmes ou pensée dogmatique ce qu vous semblez faire !

Écrit par : Corto | 18/08/2020

Rémy, comment voulez-vous qu'un courant ou plutôt un enseignement mystique engage en quoi que ce soit ?

Quand vous faites allusion à un courant mystique occidental, auquel faites-vous allusion ?

Écrit par : Corto | 18/08/2020

Ne vous en faites pas, le Hermes900 ne s'est pas écrasé, ne pas avaler toutes les intox des médias helvétiques, simplement que la Suisse n'obtiendra pas de drones israéliens, je l'avais déjà communiqué il y a 2 ans, mais la bonne vielle habitude mystique de ce pays préfère le silence et la censure, MDR

Écrit par : Corto | 18/08/2020

Tête-à-tête avec le Père François Brune

https://www.youtube.com/watch?v=1fi_TAnSLf4

Écrit par : Corto | 19/08/2020

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