19/06/2020

Captain Savoy et la sauvage attaque de la Femme de Cristal

0.jpgDans le dernier épisode de cette intense série, nous avons laissé Captain Savoy et ses amis alors qu'ils étaient en butte à l'attaque massive d'Ortacul, lequel fut tout heureux de voir au moins freiné l'assaut destiné à lui reprendre Chambéry. Il n'en était pas moins furieux, qu'on osât ainsi l'assaillir, et dans sa détresse il cherchait un moyen de répliquer avec force.

Il fit venir à lui Astäln, chef de sa garde rapprochée; celle-ci était entraînée par lui, et ses membres étaient modifiés par son art maléfique, dans le but d'acquérir des forces inconnues. Il indiqua à Astäln la Femme de Cristal, la pensant la plus faible, et le chargea de s'occuper d'elle.

Il comptait déstabiliser Captain Savoy en l'assassinant sous ses yeux. Dès lors, rendu vulnérable par son émotion, il l'attaquerait, et le détruirait.

Astäln partit, emmenant avec lui cinq soldats, forts et vaillants, grands et armés – et à toute allure ils se dirigèrent vers la Femme de Cristal, qui lançait toujours ses pics de glace volants. Fins et luisants, ils s'en allaient transpercer des ennemis avant de se briser contre les murs, une fois qu'ils avaient traversé les corps: car leur solidité ne durait qu'autant que la Femme de Cristal plaçait sa pensée en eux, et dès qu'ils avaient rempli leur office, ils devenaient de simples morceaux de glace, qui se brisaient aisément, ou fondaient sur le sol sans tarder.

Il était d'ailleurs un miracle, en eux: car la pensée de leur maîtresse plaçait dans leur cristal une flamme jaune orangée, qui y luisait rapidement, y clignotait, comme un souffle doué d'âme, qui s'envolait dès que l'office était rempli, que la disciple de Captain Savoy leur avait donné. C'est pourquoi, soudain, ils se brisaient si 00.jpgaisément, et qu'un enfant eût pu le casser entre ses doigts, tandis que quand la pensée de la demoiselle l'habitait, il était plus dur que l'acier.

Ce feu se glissait dans les flèches de glace depuis ses doigts légers, et dès qu'elles étaient apparues dans ses paumes, solidifiées à partir de l'humidité de l'air. Mais il venait de sa tête, et passait par son cœur, car il en est toujours ainsi, pour la pensée qu'on place dans ses membres. La différence était que la Femme de Cristal avait une pensée magique, qui s'allumait dès qu'elle quittait ses membres, mais restait vivante et active dans l'élément de la glace, autant qu'elle le voulait. C'était un don que lui avait fait Tsëringmel, déesse du Grand Bec, amie de Captain Savoy.

Une fois la pensée échappée du trait de givre, elle s'évanouissait dans l'air léger, retournant à la source secrète des pensées de tous les êtres. En entrant dans la chaleur divine, elle exultait, et disparaissait de volupté, se dissolvait de plaisir. Mais rares étaient les mortels qui pouvaient voir une telle chose, et l'éclat de la Femme de Cristal, plus visible pour eux, suffisait à les porter à s'étonner.

Ortacul saisissait mal ces mystères, s'il avait en un sens la science des initiés. Mais son âme obscurcie par les péchés ne saisissait toujours que des fragments du tout, et pour autant il croyait toujours avoir tout saisi, orgueilleux et arrogant qu'il était. Il ne voyait pas un grand secret que la Femme de Cristal avait, et que seul Captain Savoy voyait pleinement, parmi ses proches, et que les disciples ses camarades eux-mêmes ne faisaient que deviner, parce qu'on leur avait dit qu'il en était ainsi, et que cela guidait leur regard occulte. Derrière la tête de la Femme de Cristal se tenait une autre tête, bien plus grosse, légère et flamboyante, qui lui transmettait 000.jpgles pensées sacrées qui donnaient force et solidité aux flèches de glace qu'elle taillait dans l'air. C'était celle d'un être mystérieux, qu'on ne peut ici décrire, et dont on ne peut donner le nom. Mais il appartenait à une race plus élevée que les mortels et les elfes mêmes, et un grand don avait été fait à la Femme de Cristal, qu'il se dévouât pour elle dans ses combats, et fût toujours présent quand elle en avait besoin.

Or, Ortacul ne voyait pas la totalité de la chose, et c'est pour cela qu'il croyait la Femme de Cristal faible et vulnérable. Ce qu'il voyait du monde occulte – car il en voyait une partie, que ne voient pas même les hommes ordinaires – se résumait à des tentacules jaillissant et s'agitant derrière le crâne de la jeune fille, et il pensait que c'était une forme de magie comme celle qu'il pratiquait lui-même, un être élémentaire tentaculaire puisant son feu dans l'énergie cosmique indifférenciée. C'était bien plus subtil, mais son orgueil l'aveuglait sur la réalité, et il aimait simplifier les choses à la mesure de son esprit étroit. Il disait même, en riant, que ce genre d'art revenait à contrôler les vivants flux électromagnétiques que les hommes commençaient à maîtriser de leur côté, mais avec un art supérieur, qui saisissait la vie même de ces flux, au lieu de n'en maîtriser que l'enveloppe mécanique. Il ne voyait en cela que magie noire, maîtrise des esprits de l'air par le biais de sacrifices occultes, parce qu'il jugeait selon lui-même. Il ne comprenait pas ce qu'était la grâce, et l'action des dieux, ou des anges, sur la Terre: pour lui, seuls existaient les démons, auxquels il tenait par son père. C'est pourquoi il méprisait Captain Savoy et ses disciples et les traitait de menteurs. Mais c'était lui qui mentait, et parlait faussement par ignorance et par orgueil.

En vérité, ce qu'il voyait comme étant des tentacules étaient les doigts souples et lumineux de l'être qui donnait sa grâce à la Femme de Cristal. Mais je n'en dirai pas plus sur ce sujet, qui pourrait étonner trop de 0000.jpgmonde. Et je retournerai à présent à mon récit.

Or, lorsqu'Astäln arriva près de la Femme de Cristal, comme son maître s'était adressé à lui en ce sens, il crut, donc, qu'elle serait une proie facile. Il la fit entourer de ses cinq affidés, et ensemble ils l'attaquèrent, braquant sur elle leurs mains garnies de foudres. Astäln lui-même fit jaillir des siennes la foudre la plus forte. Mais la Femme de Cristal se protégea sans trop de peine de cette attaque, en tissant autour d'elle un bouclier de glace sphérique, qui arrêta ces foudres et montra aux Chambériens présents la beauté de ce qu'elle pouvait créer: car dans cette grande boule de cristal des éclats jaunes et rouges chatoyaient, et couraient à la façon d'êtres vifs.

Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, pour ce qui est de la victoire obtenue par la Femme de Cristal sur ses ennemis naïfs.

Commentaires

Votre maîtrise de la grammaire est un réconfort en ce temps de déréliction. Mme Rabbit dit que:
« 对牛弹琴 » (c'est jouer du luth devant les buffles). À quoi je lui réponds que l'iconographie chinoise représente Laozi monté sur un buffle, et que l'on peut faire confiance à Rémi sur le choix du véhicule de sa pensée.

Écrit par : rabbit | 19/06/2020

Merci M. Rabbit. Votre message est un grand réconfort et un bel encouragement. Bien maîtriser la grammaire est d'un grand enjeu pour les histoires fabuleuses qui ne respectent pas le monde des perceptions habituelles. À vrai dire je n'ai fait des études de lettres que pour acquérir cette maîtrise. Finalement je me suis retrouvé professeur, les histoires fabuleuses ne rapportant rien... Sauf de beaux commentaires comme les vôtres!

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/06/2020

À propos de la Femme de Cristal, on pourrait suggérer à Captain Savoy de la soumettre à des vibrations d'une amplitude de plus en plus forte, jusqu'à ce qu'elle éclate en mille morceaux. Tout en laissant Captain Savoy libre sur le choix de l'arme, of course.

Écrit par : rabbit | 24/06/2020

Hola, elle a les capacités de s'adapter, son cristal est malléable et peut être amolli à volonté, rendu tendre comme une chair de jeune femme. Par ailleurs, ce n'est pas Captain Savoy qui cherche à la détruire, mais le terrible Ortacul, son ennemi juré. Car la Femme de Cristal est une disciple fidèle du bon génie de la Savoie. Merci quand même de cette remarque, cher Rabbit, elle permet de mieux éclairer les choses.

Écrit par : Rémi Mogenet | 24/06/2020

Rémi, vous êtes le soleil éclairant ces vallées où une histoire glorieuse est toujours en train de s'écrire grâce à vous. Ceci dit, je suis à la recherche du volume 5 de l'Armorial et nobiliaire de l'ancien duché de Savoie, par Amédée de Foras. Savez-vous où je puis le consulter ? Seuls les volumes 1 à 3 sont disponibles sur gallica.bnf.fr.

Écrit par : rabbit | 24/06/2020

Slatkine n'a-t-il pas tout réédité? Peut-être est-ce présent dans la bibliothèque de la Florimontane, à Annecy.

Écrit par : Rémi Mogenet | 24/06/2020

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