27/06/2020

Le village de Chantemerle, ou l'ogre des montagnes

0000000.jpgOn me disait que ma famille vient du petit village de Chantemerle, au-dessus de Samoëns (en Savoie), dont administrativement il dépend.

Il y a, de Samoëns à Morzine, une route fermée l'hiver - dite de Joux-Plane, où se trouve un col. À ce col, un lac, et le point de départ d'agréables excursions, souvent infesté de touristes. Ils viennent notamment voir une des plus célèbres étapes du Tour de France cycliste – parfois à vélo, eux-mêmes.

La principale route de Joux-Plane est large et part de l'ouest de Samoëns, ouvert à la civilisation et faisant face à Annemasse, à Genève, au monde. Mais il existe une autre route, étroite, sombre, forestière, anguleuse, partant de l'est de Samoëns, du côté de Sixt et du Fer-à-Cheval, et c'est le long de cette autre route qu'est le village de Chantemerle, à la sortie d'un épais bois, sur un promontoire.

La route n'y passe pas à proprement parler, car Chantemerle est en hauteur, et la route passe sous la butte sur laquelle il s'étend. Il faut tourner à droite, pour s'y rendre.

Longtemps je ne m'y suis pas rendu. Je voyais de loin Chantemerle, après l'avoir dépassé, sur ma droite, une fois que la route, ayant franchi le creux d'une rivière, remonte à la hauteur du village, à deux kilomètres. On y voyait un groupe de maisons, et même un clocher. Un jour récent, poussé par la curiosité, j'y suis allé.

Une chapelle s'y dresse, dédiée au bon saint François de Sales. Peut-être y est-il passé. 0000000.jpgCette chapelle est sur un chemin touristique; elle est importante et jolie.

Sinon, Chantemerle est fait de maisons savoyardes groupées, sombres et massives, avec leurs granges en bois campées sur l'étage inférieur en pierres fait pour les êtres vivants, hommes et animaux: le dessus était pour le foin et les véhicules.

Ces granges placées à l'étage, on le sait, donnent aux maisons de la Savoie du Nord un air de palais en bois, rappelant les maisons de montagne de la Suisse alémanique (elles, entièrement en bois), ou les maisons norvégiennes. Le soupçon existe que cette forme de construction ait reçu l'influence des Germains, Burgondes originaires de Norvège ou Alamans originaires simplement de Suisse. Le patois de Samoëns, quoique latin de source, a aussi ses sonorités gutturales rappelant l'allemand, et celui de Sixt aussi. Les colporteurs, autrefois, se rendaient surtout en Allemagne du Sud et en Autriche, dans les Allemagnes catholiques, comme on disait alors, c'est à dire les différentes parties du Saint-Empire romain germanique. Ils en ramenaient des techniques, des références, des œuvres d'art. On les voit notamment dans les églises et les chapelles: des 000000 (3).jpgtableaux d'inspiration allemande représentent différents épisodes de l'Évangile. Les clochers à bulbe signalent la prégnance du Saint-Empire, et plus généralement de l'Europe catholique du nord et de l'est.

Comme ce bois des granges est sombre, les maisons ont un air de méditation ténébreuse, comme si elles ruminaient dans leur esprit le temps qui passe.

On songe aux générations de paysans qui ont vécu là, rassemblant leurs vaches, dormant dans leurs pièces obscures, fiers et mâles sur leur hauteur, face aux grandes montagnes qui ne les éblouissaient pas, mais se tenaient face à eux comme des géants immortels.

Je regardais ce groupe de maisons sur son promontoire, et soudain une vision donna forme à ce que j'appellerai l'esprit ancestral – qui est celui d'une famille: sa bouche ouverte avait apparemment un message 00000.jpgà délivrer – et il était sombre et large, comme s'il s'agissait d'un ogre, et comme si ma lignée en venait. Sa salive noire descendait de sa lèvre molle, et j'y voyais naître les miens, leur front se dégageant du flot à mesure qu'il coulait.

Quelle fille des hommes ce génie des montagnes avait-il épousé, pour donner naissance à ce village d'hommes fiers, regardant dans les yeux les sommets aux fronts étincelants, aux couronnes de nuées?

Et je me demande: les villages savoyards matérialisent-ils des ogres, dans le corps desquels les hommes vivaient?

Oui, c'est à peu près cela.

Il y avait le génie du foyer – et il était petit en apparence, lorsqu'il vivait dans le feu de la cuisine, sous la hotte. Mais son corps pouvait aussi être immense – et c'est peut-être la taille de leurs maisons, en plus d'être des montagnards libres de tout seigneur local, qui donnaient aux gens de Samoëns leur orgueil proverbial, leur sentiment d'appartenir à une noblesse.

Il y avait une sombre présence, un être élémentaire plus ample que rien n'était aux yeux, et j'étais impressionné.

C'était simplement un beau village, avec ses maisons grosses amassées le long de la pente, et je me demandai pourquoi je n'y vivais pas, comme si j'aurais dû y vivre. Il y avait là quelque chose qui rappelait le sentiment laissé par l'ancienne Rome: le souvenir diffus d'une autre vie, glorieuse et impérieuse pour le présent, lourde et virile pour l'âme, qui cependant ne lui est pas totalement soumise. Elle a aussi le choix d'aller habiter ailleurs. Elle a le choix de ne pas devenir l'esclave de ce génie des familles, et de se tourner vers les étoiles, seule véritable patrie de l'homme, dit-on.

Dans Samoëns même, une autre maison m'émeut comme si elle aurait dû être la mienne, mais elle est bourgeoise et n'a pas d'étage en bois visible depuis l'extérieur. On la trouve en entrant dans la cité, depuis l'ouest et Annemasse, sur la droite, et on la reconnaît à ses murs roses.

J'y ai les souvenirs d'enfance les plus émouvants, y ayant passé du temps avec ma grand-mère, l'été, quand mes parents partaient ici ou là. J'y lisais beaucoup, et c'était une maison pour moi romantique, manifestant un 0000.jpgesprit qui s'étirait vers l'infini – et dont la mélancolie me fait encore pleurer, quand j'y repense.

Il y avait une horloge, en haut de l'escalier, des vitraux colorés, et une petite porte menait à un escalier en bois petit, qui menait à son tour à un étage sous le toit, et où tout était en bois, excepté les murs. Parfois quand j'y dormais l'orage jetait des éclairs par la lucarne supérieure, et je croyais entendre le ciel me parler.

La grande était autonome, dans le jardin, et était large et grosse. Un ravissant balcon en bois, où personne n'allait, donnait l'occasion d'étendre le linge. On voyait, depuis ce balcon, un large pré herbu, et une ouverture sur le chemin en terre, dans la haie du fond.

J'adorais cette maison, je ne sais pourquoi. Un jour elle a été vendue, pas à moi, je n'avais pas assez d'argent. Car j'ai voulu l'acheter. Mais il est trop tard. Je viens d'acheter une maison au pied des Pyrénées, qui est très jolie aussi.

08:09 Publié dans Mythes | Lien permanent | Commentaires (9)

Commentaires

Voilà une bonne raison de découvrir le Faucigny. Jusque-là, je faisais une fixette sur le comté de Genève d'où les Rabbit sont partis pour coloniser la frontière est de la baronnie de Vaud avec l'aimable soutien des Chalon et des Montfaucon. Ce qui n'a pu empêcher l'invasion des «Allemands» 100 ans plus tard, comme les définit Frédéric Charles Jean de Gingins de la Sarraz. Eût-il mieux valu rester sur place ?

Écrit par : rabbit | 30/06/2020

Il faut toujours se déplacer un peu, ça libère du terrestre. Le Faucigny est très beau, surtout dans la vallée du Giffre, mais aussi à Chamonix.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/06/2020

À Lausanne, donc, perpendiculaire à l'avenue de Rumine (Gabriel de Rumine a laissé 1'500'000 francs à la ville de Lausanne pour la construction d'un édifice public qui porte son nom), on trouve le chemin de Lucinge (en honneur à la famille princière du même nom) où Gilbert Salem a vécu une grande partie de sa vie. Le monde est petit, non?

Écrit par : rabbit | 01/07/2020

Tout à fait. À Lucinges même vivait Michel Butor, qui a enseigné à l'université de Genève. Mais vous savez bien que le Pays de Vaud appartenait autrefois aux Savoie.

Écrit par : Rémi Mogenet | 01/07/2020

Certes, mais Louis II de Vaud a épousé Isabelle de Chalon, qui possédait encore des terres dans le coin (en particulier entre Estavayer et Payerne). Sa fille Catherine a tout vendu à Amédée VI en 1359.

Écrit par : rabbit | 02/07/2020

Amédée IV, sorry......

Écrit par : rabbit | 02/07/2020

Tout à fait! Et comme le Faucigny a été donné par la France à Amédée VI en 1355, nous sommes quasi compatriotes.

Écrit par : Rémi Mogenet | 02/07/2020

Nous le serions encore si les sauvages tudesques ne nous avaient envahis....
Nonobstant, pour les explorateurs en chambre et les passagers de Google Earth, Chantemerle est juste là: 46°05'46.01"N - 6°43'22.19"E

Écrit par : rabbit | 03/07/2020

Merci!

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/07/2020

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