24/04/2020

David Lynch et les règles secrètes de l'art

00000.jpgRegardant une nouvelle fois ce grand film qu'est Inland Empire, de David Lynch, je tombe sur un vidéodisque contenant un commentaire qu'a produit l'artiste de l'exposition de son œuvre picturale à la fondation Cartier, à Paris. Il est interrogé par Michel Chion, qui a écrit sur lui un livre que j'ai lu, à tendance psychanalytique.

Il ne lui posait pas les questions que j'aurais aimé lui poser. Mais auxquelles David Lynch répond à demi, en disant que sa peinture a des règles, mais des règles inconnues, qu'on ne saurait mettre en équation.

Et cela me rappelle André Breton, qui affirmait que, au-delà du désordre apparent des images surréalistes, au-delà de leur volonté affichée de briser l'ordre rationnel du monde, il est bien possible, voire quasiment certain qu'on trouve d'autres lois, plus secrètes.

Je trouve David Lynch (pourtant assez discret) globalement plus explicite sur ces questions qu'André Breton, qui aimait rester dans l'ambiguïté, peut-être par manque de courage, ou parce que les Français ont globalement plus peur de l'occulte que les Américains. Mais c'est cela que j'aimerais demander à David Lynch, et que je m'étonne qu'on n'ose pas lui demander franchement: les lois occultes, telles que les ont énoncées des ésotéristes comme H. P. Blavatsky ou Rudolf Steiner, sont-elles du même ordre que les règles qu'il dit exister pour la peinture, mais qui restent secrètes? Et pourrait-on trouver, chez 0000.jpgBlavatsky ou Steiner, des explications, ou des débuts d'explications pour sa peinture et ses films?

À vrai dire, j'en suis convaincu, et j'en ai donné déjà des marques, j'ai déjà exploré des pistes. Curieusement, le directeur d'un journal anthroposophique avec lequel j'étais entré en contact n'a pas voulu m'encourager sur cette voie, et ne voulait pas en tout cas publier un texte de moi qui mettrait en relation les événements tels notamment que le film Inland Empire les anime, et les idées que formula Rudolf Steiner dans ses livres et ses conférences. Pourtant, Michel Chion ne se prive pas de chercher chez Freud ou Jung des débuts d'explication pour les films de Lynch. Et il est à peu près certain que Lynch ne croit pas que la source des images qu'il déploie soient seulement dans la vie terrestre de l'être humain: il croit bien qu'elles ont un lien avec le monde des esprits. Il l'a dit explicitement, plus qu'André Breton même, dans 000.jpgson livre Catching the Big Fish, d'ailleurs très beau. Donc les penseurs qui ont lié les images de l'inconscient à la vie spirituelle de l'être humain, comme Rudolf Steiner, sont bien adaptés pour lui. Et il serait absurde, alors que beaucoup de philosophes lient les images de Lynch à Freud, c'est à dire à des problèmes essentiellement corporels, qu'on interdise de les lier à Steiner, qui les prolonge (plus même que Jung) dans le monde spirituel.

Du reste, il est connu que les scénaristes de la série Twin Peaks, quand Lynch était occupé ailleurs, puisaient dans les livres de Blavatsky ce qui pouvait suppléer à ses géniales inspirations. C'était évidemment moins vivant que ce qu'il sortait des profondeurs de son âme; mais il n'a jamais été question de nier le lien entre ces choses sorties de l'abîme intime, et ce qu'énonçait Blavatsky sur le monde occulte. Lynch, revenu dans la série, reprenait les idées tirées de Blavatsky, notamment celles relatives aux loges noires et blanches, et dans la troisième saison, il reprend des principes du bouddhisme ésotérique: c'est explicite. Or, Blavatsky s'appuyait principalement sur ce même bouddhisme ésotérique (essentiellement tibétain).

Ce n'est pas, naturellement, que Lynch puise dans les livres de Blavatsky ses concepts. Mais que ses idées étranges et inspirées peuvent souvent se comprendre à partir de ce que les ésotéristes ont 000000000000.jpgénoncé, lorsqu'ils ont voulu faire accéder à l'entendement ce qui vivait dans l'inconscient humain, et s'y reliait aux dieux. Car qu'ont-ils fait d'autre? Ils n'ont absolument pas spéculé depuis leur intellect, comme certains le croient. Steiner a été sur ce point explicite. C'est de ses profondeurs intimes qu'il tirait ses révélations, si ensuite il s'efforçait toujours de les rendre accessibles à l'intelligence normale d'un être humain ordinaire.

Ce que ne fait peut-être pas David Lynch – pour le coup surtout artiste. Saint Paul lui aurait dit: explique-toi, ou fais-toi accompagner de quelqu'un qui explique. Car il l'a dit de ceux qui parlaient en langues, c'est à dire qui prophétisaient d'une façon mystérieuse et incompréhensible. Ce qu'il n'a pas 0000000000.jpgréprouvé. Mais il y a mis les conditions que j'ai dites.

Je répète néanmoins que je trouve Lynch, quoique très mystérieux, plus clair et explicite qu'André Breton et la plupart des Surréalistes – qu'il tend réellement à la mythologie, et que, lorsqu'on regarde plusieurs fois ses films, des idées claires finissent par émerger. Inland Empire m'a bien emmené dans un monde qui peu à peu s'est éclairé, sans perdre sa qualité occulte et mystérieuse, et ce fut un merveilleux voyage. La nuit suivante, j'ai très bien dormi, et fait des rêves fabuleux. Le lendemain, j'avais envie de le revoir, de retourner dans cet univers incroyable. Il y a bien dedans une qualité sublime: au fond de son obscurité se trouve une brillante substance.

Quelque chose qui tient de la véritable nature de l'être humain, par delà le temps et l'espace. De la nature immortelle de son âme, si j'ose dire. Le noyau au-delà des pensées ordinaires. Sombre d'abord, il luit ensuite d'une étrange lumière.

C'est un grand artiste

Commentaires

Je vous suivrais volontiers sur cette gradation du plus terre à terre au plus irrationnel, en partant de la rationalité cartésienne, puis la psychanalyse, la spiritualité et finalement l'occultisme. Et je suis convaincu que la culture américaine, imprégnée fondamentalement de mystique luthérienne, est plus réceptive que la nôtre à l'occultisme. En revanche vous négligez que, dans cette gradation, il y a une rupture entre la psychanalyse de Freud et le spiritisme de Young. La première explore certes l'irrationalité, mais l'irrationalité humaine, immanente. Tandis que ce romantique de Young marque le basculement dans le surnaturel, le transcendantal. Le surréalisme d'André Breton reste du côté de l'irrationalité humaine et ne bascule pas du côté obscure des romantiques et des américains illuminés. Le plus ironique dans ce rejet de la psychanalyse freudienne par la psychologie anglo-saxonne, c'est qu'il a été accompli au nom de la scientificité, tandis que les gourous du "cognitivisme" et du "comportementalisme" adoptaient Young au nom de sa compatibilité avec la foi chrétienne.

Écrit par : Florent Carpentier | 26/04/2020

Moi, je préfère en rester au stade esthétique de Kierkegaard.

Écrit par : rabbit | 27/04/2020

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