02/05/2020

Saint Louis et la disparition de son frère Robert

00.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante saga, nous avons laissé le bon roi saint Louis alors qu'il écoutait le curieux discours d'un splendide hermaphrodite appelé Istil, fils d'Anam, et qu'il s'étonnait de ce qu'il présentât favorablement le vieil ennemi Ornicalc, lequel il disait avoir personnellement connu. Quelle en était l'explication?

Il avait été comme ensorcelé, avait été comme séduit par sa majesté, et maintenant, par orgueil et sans s'en rendre compte, il le ménageait, comme s'il estimait que sa présence sur la Terre honorait celle-ci, et que, lui, petit-fils d'un dieu, il avait ainsi l'occasion de se sentir moins seul, parmi les elfes d'un rang inférieur qu'il côtoyait. Telle était sa tournure d'esprit, détestable à certains égards, ambiguë et trouble. Mais au fond de lui il avait le cœur juste et bon et, malgré sa morgue et ses mépris, il annonça que si Ëtön décidait d'attaquer Ornicalc, lui et les siens seraient les premiers à l'escorter, qu'ils se mettraient même en première ligne, et passeraient la brèche avant tous les autres. Car ce n'était pas la peur, qui l'animait, et il sentait au contraire qu'il était de son devoir de régler le compte de cet être qui lui était si proche, que lui seul en avait pleinement le droit; et il reconnaissait qu'il avait abominablement fauté, c'était indéniable.

À ces mots tous les siens, derrière lui, assis sur les gradins, l'applaudirent et poussèrent des cris, le félicitant et l'approuvant bruyamment. Alors il s'arrêta, et, tout en tentant de rester digne, ne put s'empêcher de sourire; car seul son peuple le préoccupait vraiment. Il avait l'orgueil de considérer qu'il était au-dessus de tous les autres, et il tendait à ne se soucier que de ses affaires, comme si elles comptaient plus que toutes les autres. Et la plupart des membres de son peuple à cet égard étaient comme lui.

Or, parmi ces cris et ces applaudissements, Imbert de Beaujeu revint, et son visage marquait la plus vive inquiétude. Louis le vit, et lui fit signe d'accourir, préoccupé par le sort de son frère, qu'il aimait. Et comme ce 0000000000.jpgqu'avait à dire Imbert était long et complexe, Louis dut se retirer à son tour et le suivre dans une autre pièce, afin que l'explication donnée fût bien saisie.

L'on remarqua ce mouvement, parmi les êtres assis autour de la table ovale d'Ëtön, mais comme peu étaient aussi convaincus de l'importance des hommes mortels, relativement aux affaires de la Terre, que l'auguste Solcum et son oncle Ëtön, on ne mit point fin aux débats pour cela. D'ailleurs, Louis pouvait revenir incessamment: on n'en savait rien.

Dans la salle voisine, le bruit des voix et des cris ne parvenait que de loin, aux oreilles de Louis et d'Imbert, lesquels avaient été rejoints par les seigneurs Thibaut et Alphonse. Louis néanmoins donna l'ordre à Thibaut de retourner dans la salle du Conseil, et de s'asseoir sur les gradins derrière son siège resté vide, afin qu'il écoutât les débats qui se poursuivaient, et qu'il pût leur répéter les paroles des uns et des autres. Thibaut obtempéra aussitôt, s'en retournant au siège qu'il avait déjà occupé derrière son maître. Solcum lui adressa un coup d'œil, manifestant son soulagement.

Imbert, en ne parlant pas trop fort, donna alors à Louis les angoissantes nouvelles qu'il avait pu obtenir, relativement au frère du Roi.

Et voici, la nymphe Silasán, qui s'était occupée de lui durant sa convalescence, était connue pour aimer les hommes mortels jusqu'à en avoir séduit plusieurs. Or, il n'en était rien sorti de bon. Car elle les aimait d'un excès d'amour qui s'achevait en égoïsme: elle ne pouvait s'empêcher, lorsqu'elle les fréquentait, de les 4c76f9dffdda307d0e3b612d3aeb3090.jpgenvoûter, et de les vider de leur essence vitale, pour la boire. Elle en faisait un liquide étrange, jaune et brillant, et s'en délectait dans un verre de cristal. Que Louis ne lui demandât pas, à lui Imbert, comment elle s'y prenait, pour obtenir cette singulière liqueur! C'était une sorcière, du peuple des génies, et elle était très puissante. Mais il en était ainsi.

Finalement (ainsi cela s'était-il déjà passé, à deux reprises), elle aspirait tant et si bien l'essence vitale de ses amants ensorcelés qu'ils en mouraient, perdant leur vie et leur âme pour l'amour d'elle, qui l'avait amorcé, orgueilleuse qu'elle était. Tout cela, un elfe de la suite de Solcum, occupé à porter les soins du médecin Mirön à Robert d'Artois, le lui avait dit, alors qu'il s'enquérait du service qu'on avait rendu à Robert de la personne qui la première s'était rendu compte de sa disparition. Car c'était cet elfe, appelé Ostön, qui était dans ce cas.

Louis s'exclama: puisqu'on savait ce qu'avait fait cette femme, pourquoi l'avait-on laissée s'occuper de Robert? C'était incompréhensible, et inadmissible. Était-il victime d'un complot? L'avait-on amené ici, avec les siens, pour boire son sang – ces elfes étaient-ils en réalité des vampires qui, venus d'une autre planète, cherchaient à charmer les humains pour en faire un élevage et se nourrir à leurs dépends? Il allait immédiatement demander raison aux Elfes, et en particulier à Solcum, de cette étrange attitude, qu'ils avaient eue à leur égard.

Mais Imbert l'arrêta, lui demandant d'attendre un instant, qu'il lui en dît davantage. Car lui-même s'était exclamé d'une semblable manière, auprès d'Ostön, lequel lui en avait dit plus: il était vrai que par deux fois déjà cette nymphe avait fauté. Mais elle en avait été durement punie, d'une façon qu'on préférait ne pas lui redire, mais dont il était sorti de grandes souffrances, et une profonde purification – du moins l'avait-on cru, en se fiant aux lois occultes par lesquelles ces choses se font, avec beaucoup de maîtrise, parmi les génies. Et pour lui permettre d'achever de s'amender, peut-être imprudemment, on l'avait laissée soigner Robert d'Artois, après avoir entendu ses promesses qu'elle était à jamais guérie de ses anciennes tentations.

Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la solution de ce mystère de la disparition de Robert d'Artois, frère du roi saint Louis de France, neuvième du nom.

Commentaires

Allez-vous introduire les Templiers dans ce récit, puisque Robert était en leur compagnie avant sa disparition?

Écrit par : rabbbit | 07/05/2020

Je ne pense pas... Ce récit se situe sur un autre plan. Il était lui-même templier, ou leur ami?

Écrit par : Rémi Mogenet | 07/05/2020

Il s'était joint, avec sa petite troupe, à une armée de Templiers pour aller venger une précédente attaque par les Mamelouks. Comme les Templiers faisaient halte pour attendre du renfort, Robert et les siens ont décidé d'attaquer seuls et se sont faits massacrer. L'épisode se trouve dans les «Annales» d'Éginhard.

Écrit par : rabbit | 08/05/2020

Eginhard? Il y a un second Eginhard, outre l'historien de Charlemagne? En tout cas c'est intéressant, je pourrais exploiter cet épisode. J'ai lu le récit de la croisade de saint Louis par un contemporain. Son nom m'échappe. Ëtön est peut-être le pendant spirituel du Vieux de la Montagne. Je me souviens surtout de la maladie qui s'est répandue dans l'armée franque. Les peaux se détachaient sur les corps.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/05/2020

(Mais je savais que Robert d'Artois était mort durant cette croisade, je l'ai pour cette raison choisi comme amant de la nymphe.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/05/2020

Très bon choix, surtout que les Croisés succombaient au charme des femmes du pays. Ce qui aurait pu choquer le Pape Léon (successeur en 796 du Pape Adrien), si Charles n'avait pas mis la pâtée aux Lombards qui ne cessaient d'ennuyer les Romains. D'ailleurs, c'est bien Léon qui a posé la couronne impériale sur la tête de Charles en 800. À propos de maladie bizarre, il y a eu
Baudouin IV roi de Jérusalem, dit "Le Lépreux", mais ce sera environ de 370 ans plus tard.

Écrit par : rabbit | 08/05/2020

Dans les chansons de geste, les belles Orientales séduites par les Francs se convertissent toujours, comme Guibourc à Orange.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/05/2020

En effet, Orange était une principauté maure et Guillaume au Court Nez a gagné la ville et la belle. Un titre passé ensuite chez les Chalon-Arlay, pour finir chez les Nassau néerlandais.

Écrit par : rabbit | 08/05/2020

J'en reparlerai dans un article à paraître dimanche, après-demain, car Frédéric Mistral a consacré un grand poème à cette lignée, et je l'ai lu récemment, j'en ai écrit un compte-rendu. Il mêle les Orange au Drac, suggère qu'ils incarnent le génie du Rhône.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/05/2020

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