08/04/2020

Spinoza et le corps automatique

00000.jpgSpinoza était un homme très intelligent, et le lire est agréable, même si c'est souvent incompréhensible. Il a un style mathématique même pour les concepts philosophiques, et il y a dedans à la fois la hauteur et la noblesse de la logique pure, et l'abstraction vide de sens de la pensée moderne. On ne sait pas toujours si on lit ce qu'on lit, si on comprend ce qu'on croit comprendre. Parfois cela paraît absurde, mais on n'est pas sûr que ça le soit, et on sait d'avance que les adeptes de Spinoza, un peu comme ceux de Kant ou de Marx, vont affirmer qu'on n'a rien compris, si on ose énoncer l'absurdité de ses thèses.

Cela dit, j'ai cru lire dans son Éthique l'idée que l'action des corps n'a jamais de cause première, si ce n'est en Dieu en tant que créateur absolu, car il affirme que l'esprit d'un homme n'a aucune influence sur l'action du corps, et que celle-ci a des causes qui remontent dans le passé à l'infini, mais qui ne sont pas dans la pensée humaine. La pensée, renchérit-il, a son propre cheminement causal, parallèle à celui du corps, mais ne se croisant pas avec lui.

Il pressent l'objection facile: c'est bien avec son esprit que l'homme fait des temples, ou même des livres comme ceux de Spinoza! Ce à quoi le noble philosophe répond qu'on ne connaît jamais les profondeurs de la nature, qui peut aussi bien être l'auteur des temples et des livres. Il a même un exemple frappant: quand on rêve, on croit qu'on agit, alors qu'on dort, et que le corps est immobile; donc, conclut-il, ceux qui, dans la vie éveillée, croient agir à partir de leurs pensées, rêvent.

Le raccourci est plaisant, et rappelle ceux qui se demandent si l'homme ne passe pas tout son temps à rêver, ou même à croire qu'il existe. Il y a là une forme d'humour, de subtile raillerie, dont ses biographes disaient 0000.jpgSpinoza spécialiste, dans sa vie. Cela a aussi quelque chose de fantastique, d'effectivement drôle.

Ma fille, qui étudie la philosophie, me dit que l'existentialiste Merleau-Ponty avait des idées comparables: tout est déterminé dans l'action corporelle, disait-il; la seule liberté est celle d'en avoir conscience. Mais là, je l'arrête: c'est moins courageux et rigoureux que Spinoza. Car comment puis-je prouver que la prise de conscience qu'on est déterminé n'est pas aussi déterminée? C'est complètement arbitraire.

Il y a là quelque chose qui relève de l'adoration exclusive du Père créateur. Dans le christianisme, on peut admettre que les actions sont déterminées par la divinité, mais celle-ci n'y a rien d'uniforme, puisqu'elle est constituée d'anges et de démons, donc de bonnes et de mauvaises actions. Or, le Christ donne le choix entre rattacher son action aux anges, ou bien au diable. Dès lors, le choix rend l'homme auteur avec les anges, au moins, de son action. C'est ce qui faisait dire à Boèce que l'homme était libre, qu'il était bien l'auteur de ses actions, qu'il n'y avait aucune détermination, et que Dieu connaissait l'avenir non parce qu'il le déterminait, mais parce qu'il vivait aussi dans le futur, au bout du temps, et qu'il connaissait par 00000.jpgconséquent les actions librement choisies par l'homme.

Il est vrai que beaucoup d'actions sont le fruit des choses qui précèdent, et que l'homme est souvent spectateur de sa vie, même quand, comme le disait Spinoza, il s'imagine qu'il en est l'auteur, parce qu'il l'invente après-coup. Mais si la pensée de l'homme devient élevée et vivante, et si elle se lie aux anges, en réalité, il devient libre, et c'est son action qui est créatrice. C'est ce à quoi on reconnaît les grands hommes, et Joseph de Maistre s'exprimait de cette manière: il est vrai que les révolutionnaires français, en 1789, croyaient conduire les choses, et qu'ils n'étaient que conduits par elles, Dieu voulant une évolution dont ils ne se doutaient pas, mais nécessitant qu'ils eussent leurs illusions, pour qu'elle puisse se réaliser. En un sens, comme dans l'histoire de Job, Dieu avait laissé le diable envahir la Terre pour ses desseins secrets.

Mais pour Joseph de Maistre, il n'en était pas moins possible de connaître la volonté divine, et de l'accompagner de ses actions humaines, donc de l'exécuter. Dès qu'on fait cela, la pensée en plein accord avec Dieu se confond avec l'action des anges, et l'homme devient leur visible envoyé, un héros. Le paradoxe est alors celui de sa liberté, quoiqu'il ait décidé de n'exécuter que la volonté de Dieu, à laquelle désormais il participe.

Joseph de Maistre désignait ainsi les véritables initiés, ou princes éclairés, dont il donnait des exemples grandioses, au sein de l'histoire européenne: Charlemagne était pour lui au premier rang d'entre eux, et globalement les anciens rois francs, et de nombreux papes. Il attendait qu'à son époque de tels hommes 0000000.jpgréapparussent à Paris et à Rome. Il croyait que la divinité avait ce dessein!

Autant dire qu'il a été plutôt déçu. C'est d'ailleurs curieux que lui-même se soit regardé comme un tel initié, et qu'il n'ait pas songé qu'après tout, il pouvait se créer des républiques d'initiés soumis aux dieux comme au temps de la république romaine – avec les Cicéron, les Pompée et les Caton, qui passaient pour des héros et des mages dès l'antiquité. Jusqu'à un certain point, c'était l'idée de Rousseau, qui croyait bien aussi que les hommes pouvaient agir en se mettant en relation intime avec l'Être suprême.

Maistre conseillait le roi de Sardaigne, et à mon avis, il en est sorti des rois, notamment Charles-Félix et Charles-Albert, qui ressemblaient plus à des initiés que Louis XVIII et Charles X, les rois français un peu nuls qui ont succédé à leur frère décapité.

Pour en revenir à Spinoza, je crois absurde de considérer que la pensée ne peut pas influer sur l'action, même si je crois intelligent d'admettre qu'elle le fait bien moins qu'elle ne se l'imagine: là est la raillerie. Oui, la pensée de l'homme, si elle passe par l'imagination, peut être créatrice, et avoir de l'influence sur le monde extérieur. Et le problème de Spinoza est qu'il n'avait pas d'imagination, qu'il n'avait qu'une pensée mathématique – doublée de la faculté d'observation des phénomènes que tout le monde a partout. Dès lors, sa pensée, perdue dans sa propre logique, ne voyait pas d'influence possible sur le monde extérieur, car le secret de la magie de cette influence est cette imagination créatrice qui passe par l'amour, le cœur et l'art. À la rigueur, Maistre en fut plus conscient, lui-même tendant bien à imaginer des choses, à prophétiser. Et en cela, il ne fut pas l'esclave d'un dieu lui inspirant des pensées pures, mais bien l'auteur inspiré qui se mettait consciemment en relation avec les anges, et qui en sortait un discours audible, et compréhensible.

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