16/03/2020

L'Elfe jaune et l'être-souches

troll-pencils-424x600.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé l'Elfe jaune, premier disciple de Captain Savoy et ami du fier Mömulc, alors qu'il venait de vaincre un monstre abominable et qu'il s'apprêtait à repartir à la poursuite d'Arcolod, son ennemi affreux, dans l'épaisseur de la forêt des Voirons.

Or, il avait cru pouvoir le rejoindre brièvement, mais soit que ses membres fussent ralentis par sa blessure, soit qu'il se fût trompé sur la distance qu'il avait à parcourir, soit pour une autre raison, Arcolod n'ayant fait que quelques pas était déjà loin, et il le perdit à nouveau de vue.

Il n'en continua pas moins à marcher dans la même direction, et il finit par arriver dans un endroit singulier, qui figurait comme un palais creusé dans une butte faite de souches amoncelées et pourries, et surmontée d'arbres touffus et noirs. Il y avait là une habitation, on ne pouvait se méprendre, même si la porte, placée au bas de cette butte, restait dans une ombre épaisse qui se mélangeait avec les racines tordues et lourdes. L'Elfe jaune songea que ce palais semblait avoir été bâti de la forêt même, et que ses murs étaient faits de l'obscurité la plus tendue des bois les plus sombres. Il ne parvenait pas, malgré l'acuité de ses yeux, à y distinguer clairement les objets, et la forme de la porte même défiait les lois physiques les plus simples, car elle faisait des angles impossibles, et une partie de son volume paraissait suspendue au-dessus du sol, tandis qu'une autre faisait saillie. Il était sûr de reconnaître une porte, avec une arche au-dessus; mais il se demandait comment on avait pu en concevoir une semblable, et même comment il avait pu la distinguer, alors qu'il pouvait aussi s'agir du désordre le plus complet de la croissance végétale des racines, sans qu'une pensée claire y eût été mise à dessein d'habiter l'endroit. Mais soit que son initiation lui eût donné une forme de prescience lui permettant de reconnaître jusqu'aux pensées les plus indistinctes, soit qu'à certains indices cette porte à demi cachée pût être décelée de tout œil suffisamment observateur et lucide, il était certain que c'était par cette porte qu'Arcolod lui avait faussé compagnie et avait cru pouvoir échapper à sa terrible vengeance.

Il s'exhalait toutefois de ce seuil un air inquiétant et sourd, épaissi par la menace et plein d'yeux hostiles. Il troublait le cœur de l'Elfe jaune et créait en lui de l'angoisse, mais son regard resta suffisamment ferme pour apercevoir la preuve absolue du passage par cette porte d'Arcolod – et peut-être l'avait-il déjà perçue, sans unnamed.jpgque son cerveau y ait fait briller la pensée clairement à son âme, peut-être était-ce la véritable origine de sa lucidité quant à cette porte. Car sur le pas, juste devant, il y avait la trace de sang d'un corps blessé qui s'était traîné, et qui disparaissait sous une paroi anguleuse qui était justement ce que l'Elfe jaune avait déjà reconnu comme étant une porte. Il suivit ce fil, ce ruisseau gluant, se dirigeant vers ce seuil qu'il entendait bien franchir.

Dès qu'il y fut, il tenta de pousser cette porte, mais elle était verrouillée ou bloquée, et il ne pouvait pas la frapper de l'épaule, car elle était extrêmement basse, s'enfonçant sous le bloc de souches, comme si seul un gnome eût pu s'y glisser – ou comme si on n'eût pu y entrer qu'en rampant.

C'est ce qu'avait dû faire cet affreux spectre d'Arcolod, pensa le premier disciple de Captain Savoy.

Il arma alors sa jambe en soulevant la cuisse, et asséna un coup magistral de son pied droit à cette porte en bois âpre et rugueuse. Elle s'enfonça d'un pouce, mais au moment même tout le bosquet qui se dressait sur la butte aux souches vieilles trembla et frémit, et un vent lourd et épais, rempli d'une odeur de bois pourri, s'éleva jusqu'à entrer dans les narines de l'Elfe jaune. Puis il crut entendre des chuchotements, vibrants de colère et sourds de menaces, et il regarda la porte; et un air s'en élevait, plein de peur et de rage et bleu et pâle, et qui prit la vague forme d'une bête. Mais quand il tendit le bras vers lui, dans un sursaut il se dissipa, et la forme disparut. L'œil avisé eût pu voir, s'échappant des doigts de l'Elfe jaune, de fins rayons s'allumant dans le corps du spectre, et le dispersant en volutes minces. Il avait ce pouvoir.

De sa jambe puissante il asséna un second coup sur la porte, et elle se brisa, et un trou y parut. Dès lors, s'élancèrent vers lui de noirs tentacules irréguliers, noueux, durs, comme si des branches avaient pris vie; et ils l'entourèrent en ceignant son corps, et commencèrent à serrer ses côtes et ses bras d'une manière douloureuse. Tout se passait comme si la butte n'était qu'une coquille dont jaillissaient les membres d'un mollusque vivant à l'air libre, et l'horreur de la situation aurait fait perdre la tête, assurément, à tout autre e5f857aae76b4d1b4d1eb06b289a583d.jpgqu'à l'Elfe jaune. Mais il avait été initié par Captain Savoy lui-même, et sa force mentale n'avait pas d'égale.

Toutefois la douleur à ses côtes ne laissait pas de l'inquiéter et de le mettre en colère, d'autant plus que les tentacules noueux ne cessaient de serrer, et menaçaient de briser ses os. Alors, de la broche gemmée qui ornait sa poitrine une lumière surgit, pure et rouge, et aux reflets dorés. Le lieu en fut illuminé, et depuis des siècles une pareille clarté n'avait pas pénétré son sein touffu et obscur, hostile à la lumière des étoiles, propice à l'abri donné aux trolls.

Or, l'étreinte étrange se relâcha, comme saisie de surprise.

Mais il y avait davantage. Le mal qui était dans ces branches et infestait leur sève subissait ce rayon de l'Elfe jaune comme un feu dévorant. La butte en ressentait une vraie souffrance. Car autant le rayon de l'Elfe guérissait de leurs maladies les justes, autant il bouleversait l'antre maléfique jusque dans ses tréfonds – le perturbait dans sa nature intime, le heurtant comme s'il eût été l'élément le plus étranger à son être propre qu'on pût imaginer. Et voici! l'être obscur tapi dans la butte se sentait disloqué dans ses membres, et tout son corps se tordait, comme blessé de flammes vives; et tout ce monceau d'épaisses souches compressées et pourries s'agitait, comme assailli par une pluie de flèches aiguës.

Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

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