07/03/2020

Temps raccourci des rêves, mondes obscurs

sed.jpgJ'ai évoqué il y a dix-sept jours les récits dans lesquels le temps chez les elfes ou les anges passe mille fois plus lentement que chez les hommes mortels – récits anciens et traditionnels – mais cela m'a fait me souvenir de récits plus récents et réalistes dans lesquels au contraire le temps du monde fabuleux passe plus vite: les mortels qui y sont plongés ont l'impression d'avoir vécu des années, et ils reviennent – et il ne s'est écoulé que quelques minutes, le temps d'un rêve. Nous savons tous que c'est une fréquente expérience du sommeil.

Sages étaient les mages qui créèrent les histoires dans lesquelles les hommes ne sont que des rêves d'anges – puisque leurs longues années ne sont que quelques minutes de la vie des êtres célestes. C'est simplement conforme à la logique, et l'expérience du rêve n'a pas alors été le point de départ d'un récit fabuleux, mais d'une méditation animée de plus de de profondeur, et d'intuition sur ce que nous sommes face aux dieux!

Mais il faut avouer que les récits dans lesquels l'être humain croit vivre de longues choses qui se révèlent n'avoir duré que quelques instants ont un aspect directement saisissant, puisqu'ils ressemblent directement à nos rêves. Je pense en particulier aux magnifiques Chroniques de Thomas Covenant de Stephen Donaldson. On se souvient que son héros est projeté dans un monde autre, dans lequel vivent des géants, des immortels, un diable, des mages, et des sortes d'elfes orgueilleux et étranges; et puis il revient, et seulement quelques minutes se sont déroulées, à sa grande surprise: car dans l'autre monde cela avait duré de nombreux mois.

Il y a encore quelque chose de cela dans l'également très beau Inland Empire de David Lynch: au début, l'héroïne a une pensée, dans laquelle elle s'enfouit. Puis elle vit des choses incroyables, dans inland.jpglesquelles elle se confond avec une autre femme, comme elle actrice, et traverse le temps; elle se voit elle-même à un autre moment de son aventure, et ne sait plus quand elle tourne son film ou quand ce qu'elle vit est réel. Enfin l'image revient à ce qu'elle était au début, sur son canapé – mais plus belle, plus jeune, plus rayonnante. Tout cela n'était qu'une méditation au cours de laquelle son âme s'était arrachée au temps et à l'espace, et avait pénétré des mondes mystérieux. Mais pour Lynch, ce ne sont pas des hallucinations simples, la méditation a réellement cette vertu de faire traverser le temps et l'espace à l'esprit. Seulement, désorienté, coupé du monde physique ordinaire, il ne comprend pas toujours, voire pas souvent ce qu'il vit. Il distingue également, sous la forme d'hommes ordinaires, des entités spirituelles puissantes, et l'image montre satan g.pngassez clairement le diable demandant à Dieu la permission de tenter une femme, comme dans le Faust de Goethe, ou le Livre de Job. Mais cela ne se passe pas au ciel, plutôt chez les Tsiganes de Pologne, et ils sont habillés comme vous et moi, et vivent dans des lieux normaux.

Le lien avec le rêve est patent, et c'est poignant. Toutefois, ce n'est rien moins que clair, contrairement aux récits mythologiques qui présentaient des mortels se rendant au pays des dieux – lesquels vivaient mille fois plus longtemps, et pour qui la vie humaine n'était qu'un songe!

J'ai demandé par lettre à S. R. Donaldson si le monde dans lequel tombe Thomas Covenant était en fait un passé mythologique de l'Amérique. Il m'a dit non. C'est un monde essentiellement intérieur, symbolique, renvoyant à l'âme d'un homme. Et si les forces qui y agissent sont réelles, c'est dans le sens où les forces morales sont pour lui réelles. Il est d'ailleurs troublant que, dans la troisième série de ces Chroniques de Thomas Covenant, le diable s'incarne physiquement dans le monde ordinaire, comme si la force morale qu'il représente était une réalité objective: il y a quelque chose de cela dans Twin Peaks, la série de David Lynch. En revanche, pas de géants ou d'elfes dans le monde ordinaire, pour Picture 20.pngDonaldson – ni d'anges. Il est curieux que pour la plupart des auteurs modernes de fantasy, même avec de fortes tendances spirituelles – même avec une spiritualité riche, comme c'est le cas pour Lynch et Donaldson, il n'y ait pas la possibilité, à leurs yeux, de disposer d'anges dans le monde physique – ou qu'il n'y ait guère cette possibilité. Maintenant que j'en parle, je me souviens que dans Twin Peaks: Fire Walk With Me, un ange délie une femme qui, menacée de mort, promet de se purger de ses péchés, si elle est délivrée. Elle s'enfuit, et échappe à la mort, mais tombe en catatonie. Au moins elle ne se prostitue plus, clouée sur son lit...

Quelle peut être la signification de ces récits modernes dans lesquels il y a des mondes dans lesquels le temps passe plus vite? Ils ont aussi un sens spirituel et symbolique, mais au lieu qu'il s'agisse de mondes supérieurs, il s'agit de mondes inférieurs, dans lesquels seules les passions, sans doute, se manifestent. Il existe bien un monde dont les habitants sont aux hommes ce que les hommes sont aux anges: celui des êtres élémentaires. La mich.JPGGrande Garabagne de Henri Michaux en est un reflet.

L'expérience de Thomas Covenant ou de l'héroïne d'Inland Empire est comme une plongée en enfer, dans les profondeurs inférieures et intimes de l'être humain, dans un inconscient freudien dont les forces sont objectives, liées à des entités obscures et autonomes.

Cela me rappelle un mot de Rudolf Steiner selon lequel il y a deux inconscients: le subconscient, situé dans la sphère élémentaire, et le supraconscient, situé dans le monde divin. Ces deux inconscients sont en eux-mêmes conscients: car, contrairement à ce qu'ont dit les matérialistes, les êtres spirituels disposent d'une pensée parfaitement claire. Le subconscient est d'abord lié donc au feu, dans lequel baignent les pensées humaines; mais précisément, cet élément reste proche ahriman-and-lucifer.jpgdu conscient. L'est moins l'air qui est en l'homme, et le rend semblable à l'animal, dans lequel il a une conscience comparable à celle de la bête. Là, dit Steiner, est la conscience de rêve. Est encore moins proche du conscient l'élément liquide qui vit en l'homme, et par lequel il est conscient comme l'est la plante, d'une conscience de sommeil profond. Enfin, tout en bas, la conscience la plus obscure à celle de l'homme est celle de la pierre, de l'élément solide, comparable à la mort. Au-dessous sont les démons, qui traversent les états de conscience inférieurs, et tendent à y régner. C'est dans ces strates obscures, brefs songes, que Donaldson, Lynch et Michaux nous plongent objectivement – parce qu'ils sont clairvoyants, et en même temps vivent dans une époque et une société matérialistes, qui ne regardent qu'au corps humain, qu'au sensible. Ils se contentent d'en saisir l'âme. C'est déjà beaucoup.

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