27/02/2020

Saint Louis et les orgueilleux mots de l'hermaphrodite

hermaphroditus-narcissus-louvre.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé le roi saint Louis alors qu'il siégeait en compagnie des sept chefs de maisons des génies, dans le palais d'Ëtön. Et nous disions que le premier à prendre la parole fut Solitim, fils d'Alosim.

Mes chers amis, dit-il d'une voix forte et mâle – et sa haute stature (car il s'était mis debout) semblait prendre sur elle la lumière qui rayonnait des diamants énormes, incrustés dans le marbre des colonnes –, mes chers amis, nous voici réunis en une heure grave, et je voudrais tout de suite annoncer ce que les miens et moi désirons: c'est attaquer la forteresse d'Ornicalc et en finir avec ce démon, avec ce vil sorcier!

Mais il n'eut pas parlé plus de quelques instants qu'un serviteur vint parler à l'oreille de Louis pour lui annoncer que son frère alité, Robert d'Artois, avait disparu, et restait introuvable. Louis envoya discrètement Imbert de Beaujeu s'enquérir de son sort, et celui-ci s'en fut. De son côté, il continua à écouter Solitim qui, vaillant et fier, annonçait que lui et ses troupes sauraient créer une brèche dans la forteresse d'Ëtön, du côté où le soleil se levait. Car quand ses premiers rayons, passant par dessus la montagne, en frappaient l'onyx, ils montraient une infime fissure, qu'il serait loisible d'agrandir, et d'exploiter, si on avait pour cela le cœur assez vaillant.

À cela, Estelar fille de Tomitlïn répliqua des mots de prudence, tout en se montrant d'accord avec Solitim; il fallait, seulement, disait-elle, rester sur ses gardes, et placer des troupes en arrière et aux ailes, et ne pas se jeter avec une fougue irraisonnée dans la brèche que connaissait certainement Ornicalc, et qu'il devait bien défendre, et dont il pouvait se servir comme d'un piège. Ainsi s'élaborait une stratégie, déjà, pour attaquer en masse Ornicalc.

Alors le fils d'Anam, Istil aux deux sexes, prit à son tour la parole; mais Louis ne put pas entendre le début de son discours, car Imbert de Beaujeu vint lui chuchoter à l'oreille qu'il ne trouvait pas non plus Robert d'Artois, et qu'il soupçonnait un problème grave, et qu'il allait suivre la piste de la nymphe qui le soignait (laquelle on herm_LI (2).jpgappelait Silasán la Gracieuse), et se rendre auprès de sa famille. Louis l'approuva et lui donna congé d'un geste. Puis il se remit à écouter Istil, et remarqua sa voix étrange, à la fois mélodieuse et douce et pleine de menaces sourdes.

L'être paraissait divin et en même temps démoniaque, comme s'il subsistait d'une époque obscure, antérieure à la loi juste, et n'avait été autorisé à s'exprimer en ce Conseil que parce qu'il avait préfiguré l'avènement de la loi nouvelle par ses nobles actions. En tout cas, c'est ce que plus tard Solcum dit à Louis; mais en le voyant le roi de France le devinait, car il sentait à la fois une flamme sombre l'entourer, et des couleurs traverser cette flamme sombre, qui rassurait comme la nuit est rassurée par les étoiles, ou bien l'éclat coloré des planètes.

Or, Istil riait et se moquait des deux qui venaient de s'exprimer, comme s'il avait une sagesse infiniment plus haute, comme s'ils étaient incapables de voir ce que lui voyait. Et cet orgueil eût été détestable si, curieusement, ses paroles n'avaient pas reflété la modestie et la sagesse effectivement la plus extrême, puisqu'il préconisait, lui, de ne faire que surveiller Ornicalc, sans tenter d'envahir son domaine. Il approuvait l'idée qu'avait Estelar, que la brèche pouvait servir de piège, et s'étonnait même que cette idée ne fût pas poussée jusqu'au bout, qu'on n'en tirât pas toutes les conséquences, et qu'on ne soupçonnât pas qu'Ornicalc lui-même avait pu créer cette brèche afin d'attirer à lui les naïfs, et les prendre par surprise.

À demi-mots, en rappelant ses origines, Istil se vanta d'être le seul à pouvoir comprendre les motivations et la puissance sourde d'Ornicalc, illusoirement entamée par le semblant de victoire récemment rencontré contre cthul (3).jpglui. Il énonça qu'il avait connu et fréquenté ce monstre dans des temps immémoriaux, alors qu'il ne s'était pas encore mis au service de Mardon, et que l'homme n'était qu'un songe, que les elfes mêmes d'Ëtön n'étaient pas nés. Il rabaissa ainsi toutes les personnes présentes, et, derrière la table du Conseil, les siens souriaient et leurs yeux s'allumaient, pleins d'orgueil qu'ils fussent nés avant que sur la Terre les sexes ne fussent séparés, et persuadés qu'ils appartenaient à une race plus haute.

Ils se souvenaient, disaient-ils (et Istil y fit allusion, dans ses fières paroles), du temps où non seulement la Lune ne faisait qu'une avec la Terre, mais aussi la planète qu'on appelle Mercure, et où sont partis des êtres d'un très haut rang. Il racontait ses souvenirs de jeunesse, quand à la cour de Dordïn Ornicalc pouvait aller et venir librement, et que lui, Istil, tout jeune encore, et plein de respect pour ce mâle géant aux mille bras, le regardait et l'admirait, dans ses mouvements souples dont tremblaient les mondes.

Il ne lui avait parlé que deux ou trois fois car Ornicalc, déjà orgueilleux et fier, méprisait la génération qui était venue après lui, et ne montrait que hauteur et dédain, quand un être plus jeune tentait de s'adresser à sa noble personne. Mais il avait pu alors mesurer l'homme, et saisir son esprit subtil, et retors, aux profondeurs que même Ëtön, sauf son respect, ne pouvait soupçonner.

À ces mots, l'œil d'Ëtön s'alluma: il y passa un éclair; et Solcum se tourna brièvement vers lui, comme pour vérifier qu'il n'avait pas relevé l'insulte. Car Istil cherchait même à rabaisser le roi béni par Dordïn, lequel pourtant il disait vénérer et respecter, contrairement à ce qu'avait fait Ornicalc à la suite de Mardon. Et tous soudain se demandèrent si, sous couleur de sagesse et de prudence, il ne cherchait pas à protéger Ornicalc de la destruction dont il était à présent menacé – non pas parce qu'il aurait rallié sa cause, mais parce qu'il conservait à son égard la fascination qu'il avait eue en le fréquentant, à la cour de Dordïn.

Mais il est temps, chers et dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de ce noble discours.

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