30/12/2019

Une belle tournée de Dame Hiver

rachel 01.jpgJe reviens d'une semaine passée en Savoie, après mon déménagement en Occitanie, et j'y ai participé à la création de spectacles originaux de contes de mon amie Rachel Salter, qui, sur la base d'une histoire des frères Grimm, a inventé un personnage qui a eu beaucoup de succès: Dame Hiver.

Tout de blanc vêtue, couronnée d'un diadème rempli de pierres précieuses, elle s'est elle-même mise en scène, évoquant les petites filles qui tombant au fond d'un puits venaient la voir. Elle s'est posée comme créatrice de la neige, et a fait rire en faisant jaillir des plumes d'un oreiller percé qu'elle demandait qu'on battît. Les responsables des lieux se sont montrés compréhensifs en aidant au nettoyage...

Dame Hiver a rivalisé avec bonheur avec le Père Noël. Élégante et belle, fine et superbe, elle se cristallisait dans le bleu étoilé de l'hiver et venait parler avec humanité aux enfants. Elle avait plus de rachel 03.jpgdignité et de magie que le vieux barbu à l'habit rouge, qui désormais est dépassé, figé dans sa tradition désuète. À la fin des spectacles, les enfants venaient se faire photographier avec elle, ou lui dire au revoir en l'appelant Dame Hiver!

Même quand elle ne jouait pas ce rôle, qu'elle se contentait d'être Rachel Salter narrant des contes écossais, elle a eu du succès et on m'a dit qu'elle aussi était une véritable fée, qu'elle appartenait au peuple dont elle racontait les histoires. Elle a ce don.

Le plus beau, pour moi, durant cette tournée, est qu'elle a donné l'occasion de créer un nouveau conte à partir de l'histoire de la Savoie. Je connaissais déjà Dame Hiver avant de quitter l'Occitanie: trois spectacles dans la région de Carcassonne me l'avaient révélée. En Savoie, elle a brillé davantage encore, mais il n'y avait pas de nouveauté radicale. Ce qui fut spécifique, c'est que Rachel Salter a créé cONTE VERT (2).jpgl'histoire enchantée du Comte Vert, Amédée VI de Savoie – l'a réécrite pour que le monde intérieur y soit présent, se manifeste sous la forme d'une fée-truie, accompagnée de ses serviteurs hommes-sangliers.

On se souvient, peut-être, qu'au dix-neuvième siècle, en Savoie, de nombreux écrivains ont réinventé la Savoie ancienne – faisant apparaître, dans les brumes médiévales, les êtres fabuleux qui dirigeaient la destinée. Cela s'est fait abondamment pour le Comte Vert, justement, puisque le poète Antoine Jacquemoud lui a consacré une sorte d'épopée, dans laquelle il assure qu'Amédée VI était l'ami intime de l'Archange des Combats, qu'il recevait de lui ses mystérieuses indications, par lesquelles il est devenu un héros.

De son côté, Jacques Replat a essayé de créer des romans inspirés par Walter Scott dans lesquels les comtes de Savoie étaient en lien diffus avec le monde spirituel. Il a en particulier consacré Le Sanglier de la forêt de Lonnes au Comte Rouge, fils du Comte Vert, et sans doute tué suite à une blessure reçue lors d'une chasse au sanglier. Mais cela fait aussi référence à un sanglier maudit, diabolique, affronté par le comte de Langin dans la forêt des Voirons, et dont Jacques Replat assure qu'après avoir été dérouté par celui-ci, il est parti errer dans la forêt de Lonnes (ou Lonnaz), près du château de Ripaille – où justement Rachel Salter a créé ce conte héroïque, cette petite épopée fabuleuse!

Car elle a narré que le Comte Vert avait rencontré une fée, dans cette forêt de Lonnes, et qu'elle lui avait fait des dons sublimes – remplaçant dans son histoire l'archange de Jacquemoud devenu plus humain et plus réaliste. C'est elle, assure-t-elle, qui a béni son anneau de saint Maurice, le transformant en objet enchanté, magique, fabuleux – et faisant de son porteur un véritable super-héros.

Et c'est en son honneur qu'il s'est vêtu de vert, car elle a un lien avec Vénus, qui a à son tour un lien avec le sanglier de la forêt des Voirons. Car on raconte que c'est parce qu'un temple de Vénus a été négligé au sommet des Voirons qu'un sanglier géant et fou est apparu, possédé par le diable, et qu'il a fallu placer, là où avait été le temple, un ermitage sacré – gardant l'entrée du monde spirituel existant en cet endroit –, et éviter qu'il ne crée du mal au lieu du bien. C'est Notre-Dame des Voirons, qui est une vierge noire.

À la mort du Comte Vert, advenue après qu'il a été rejeté par la fée parce qu'il avait fauté vis à vis d'elle, elle lui apparaît immense, comme Brünhilde apparaît, à peu près dans la même situation, à conteverdeblog.jpgSiegfried à sa mort – elle, la Valkyrie divine! Je parle bien sûr du Crépuscule des Dieux, l'opéra prodigieux de Wagner, dont Rachel Salter a su retrouver la force.

On sait peut-être que j'ai écrit une thèse de doctorat qui a fait plus ou moins scandale, consacrée à la mythologie créée en Savoie au dix-neuvième siècle autour de la dynastie et des traditions populaires des vallées de Savoie. Je ne cache pas regretter l'élan romantique de cette littérature qui osait transfigurer l'histoire pour en faire des épopées au sens propre – de la mythologie.

Il a existé un peu en Suisse, durant le vingtième siècle. Pour ainsi dire, elle a repris le flambeau de la Savoie. Charles-Albert Cingria a fait un livre magnifique sur La Reine Berthe, dans laquelle il assimile cette Bourguignonne (qui régnait aussi en Savoie) à une fée. Et on sait ce que Ramuz doit à la berthe.jpgmythologie populaire valaisanne. Souvent les comtes de Savoie ont continué à être glorifiés chez les conteurs et les historiens vaudois et gruyérois libérés, à l'époque moderne, du joug de Berne. Mais en Savoie même, il a été plus ou moins interdit de proroger cette coutume poétique, et je n'y connais que de bons recueils de contes populaires locaux, qui évitent en réalité de parler des comtes de Savoie ou d'autres seigneurs féodaux glorifiés. Ils restent volontiers à cet égard dans l'abstrait. Le problème est politique. La république de Berne laisse indéniablement plus de liberté que celle de Paris, lorsqu'il s'agit de chanter les traditions régionales.

Rachel Salter a créé à nouveau un conte mythologique sur la Savoie, comme le faisaient les Romantiques allemands pour leur contrée propre, comme moi peut-être j'ai essayé de le faire avec Captain Savoy!

Un château également a été restauré dans cet esprit: celui d'Avully, où nous avons été particulièrement bien reçus. Il est décoré dans un sens épique et chevaleresque, rendant hommage à la dynastie qui a régné entre Alpes et Léman!

22/12/2019

Saint Louis et le Conseil des Sept

fairies-shari-silvey-e1561141735182.jpgDans le dernier épisode de cette saga impressionnante, nous avons laissé les elfes d'Ëtön, l'ami de saint Louis roi de France, alors que tous leurs chefs s'étaient réunis dans le château d'Ëtön après avoir vaincu Ornicalc et l'avoir acculé dans sa forteresse.

Saint Louis et ses compagnons, à la demande d'Ëtön et de son neveu Solcum, se dirigèrent vers la salle du Conseil, où se trouvaient déjà les chefs de clan du peuple des génies qui suivaient Ëtön – l'avaient adopté pour roi. Il y avait là trois femmes, trois hommes et un être qui était à la fois l’un et l’autre, aussi étrange que cela paraisse. Il était de ceux qu’on nomme hermaphrodites, et représentait un peuple fait exclusivement de gens comme lui.

La première femme se nommait Esclalünd. Elle était fille de Sapitlel et de Tonalünd, de haute lignée – de la branche de Vürnarim, seigneur du feu et instructeur des fèvres. Elle était issue de Nisipar, qu’il avait épousée, avant qu’elle ne le laisse veuf. Les yeux de ce clan étaient particulièrement vifs, brillant jusque dans la nuit.

La seconde femme se nommait Talacïm. Elle était fille de Tucalïm et de Nasitlïn, appartenant à la lignée des Ucalün; elle était liée à Dordïn par voie de cousinage, étant issue d’Armanën. Ses longs bras étaient souples, council 2.jpget étreignaient comme des rayons à peine revêtus de chair, ressemblant à ceux de la pieuvre, si une telle chose est possible pour des êtres qui dans toute leur apparence restaient humains.

La tierce femme se nommait Estelar. Elle était née de Tomitlïn et de Cabalir, appartenant à la maison d’Astec – liée aussi à Dordïn par Alar, qui avait épousé Silnün sous les traits d’un génie au visage éclatant; et ce clan se remarquait à son souffle, qui était particulièrement chaud, et où l’on voyait souvent briller des flammes.

L’hermaphrodite avait pour nom Istil; il était le petit-fils de Balüc-Isniel, Maître-Queux des dieux; et sa maison était haute et noble, et gardait un lien constant avec les Elünds, au destin immortel. Leur corps émanait directement de la lumière où les Elünds vivaient, et ainsi n’était pas distingué en mâles et en femelles, aussi étrange cela paraisse-t-il.

Le premier homme s’appelait Ostocil. Il était fils d’Etader et de Filön la fée; il appartenait à la branche des Oxolder, qui tenait à Ithälun, et par elle à Malënsel, au doux front d’émeraude. Et dans cette maison on avait de puissantes jambes, qui semblaient pouvoir s’étirer en queues de serpent, à l’occasion. Et on pouvait voler dans les airs – quoiqu’à basse altitude, là où l’eau s’élève en vapeur.

Le second était Solcum, l'ami intime de saint Louis, appartenant à la maison d’Ëtön, laquelle tenait aussi à Dordïn (comme celle d’Astec), car il était venu en Ëtön et l’avait fait naître une seconde fois – de telle sorte qu’il était son fils, quoiqu’il eût eu un père. Mais l'ancien était mort et il ne restait plus que Dordïn, et c’est ainsi qu’il était devenu roi, et que Solcum représentait la maison suprême, d’ailleurs en présence de son oncle; mais celui-ci, étant roi, ne devait pas prendre part directement aux débats, il pouvait seulement écouter, s’il le voulait. Les attributs de cette lignée étaient mystérieux, mais on disait qu’elle avait la faculté de se transporter instantanément d’un lieu à un autre, comme l’histoire ultérieure de Solcum devait le confirmer; et une vapeur bleue s’élevait de leur être – qui rayonnait, comme si un nuage était né d’un saphir brusquement illuminé.

Le tiers et dernier homme était Solitim, fils d’Alosïm et de Tecnil, et sa maison tenait le pays de l’est, première à saluer le matin le soleil – qui lui rendait ses rayons privilégiés, pleins d’or pur. Elle tenait justement à l’Aurore, en était issue – était née de celle qu’on nomme Osinipel. C’était une lignée noble et fière, qui ne s’en cosmoc.jpglaissait pas compter, et dont les oreilles particulièrement pointues entendaient résonner les profondeurs les plus obscures de l’univers. On disait, aussi, que ses membres pouvaient être en plusieurs endroits à la fois; mais quant à ce qu'il en est vraiment, on ne peut l'assurer, car d'autres affirment que c'est une faculté que possèdent tous les génies. Tout au plus pourrait-on certifier que cette maison d'Onibë, puisque tel était son nom, utilisait ce don particulièrement souvent; au reste, il en est peut-être ainsi de tous les dons que nous avons nommés, attribués exclusivement à telle ou telle maison de façon abusive. Il n'en demeure pas moins que quand on n'utilise pas un don, on en perd le secret, et qu'on ne développe que celui qu'on utilise, dont on devient peu à peu, par la force des choses, le déspositaire exclusif. On peut seulement affirmer que saint Louis et les siens n'avaient pas ces dons, quoiqu'ils eussent le droit d'assister à ce conseil!

Car ils constituaient la huitième maison présente, celle des hommes en général, je veux dire des hommes mortels. Saint Louis et ses cousins qui l'entouraient, on le sait, tenaient aux génies par leurs ancêtres lointains. Ce n'est pas seulement Charlemagne, auquel ils étaient tous liés peu ou prou par le sang, qui les mettait en lien ainsi avec les êtres célestes – puisqu'on sait que ce fils de Pépin le Bref communiquait constamment avec les anges, qui le conseillaient dans ses entreprises. C'est aussi que Mérovée – appelé aussi Marval ou Marbœuf, selon les temps et les lieux –, que Mérovée, dis-je, était issu du peuple des génies par son père, qui avait épousé une mortelle sur le rivage de la mer; et sachez que ce démon n'était autre que le seigneur Ostocil, présent à ce conseil – et qui était lié, nous l'avons dit, à Ithälun même. coun cil.jpgLe savaient-ils? Saint Louis et les siens se trouvaient en présence de celui qui avait donné aux Francs leur noblesse, leur capacité à converser avec les anges, et un rayonnement diffus qui étonna, en leur temps, jusqu'aux Romains maîtres du monde. Car Ostocil même était un être divin et noble, si certains l'ont appelé un démon. Mais dans les temps anciens on appelait simplement ainsi les anges vivant sur Terre et disposant d'une forme humaine, et le nom de génies en était équivalent, les deux mots sont seulement issus de deux lieux différents; mais ils désignaient la même chose, et celui d'elfes aussi, quoiqu'il vienne encore d'un autre lieu, et d'une autre langue, et d'un autre peuple. Et ne croyez pas que quand ces mots s'emploient pour désigner ce qui existe à l'intérieur des hommes mortels, ils désignent encore autre chose, car c'est un mystère, mais à l'intérieur des hommes mortels vivent d'autres êtres, des hommes qu'on ne voit pas, et qu'on appelle génies, démons, ou elfes. Pour autant, ce n'était pas Ostocil, le génie propre à saint Louis; non. Je ne peux l'expliquer ici, mais il s'agissait plutôt de Solcum fils de Talün. Et sachez qu'il a eu aussi pour nom, à une autre époque de la Terre, Diënïn, mais il avait aussi, alors, une autre apparence.

Or, dans la salle du Conseil, les sept chefs de clans des génies luisaient comme des flambeaux, tant leur être était sublime. Tous avaient été réunis parce qu'il convenait de se concerter sur ce qui serait fait. Tous voulaient parler, et Solitim prit la parole le premier.

Mais cet épisode long ne peut contenir ses paroles; nous les entendrons une prochaine fois, si vous le voulez bien.

14/12/2019

Duncan Williamson et la bourse du diable

images.jpgDepuis que je visite régulièrement mon amie Rachel Salter, je m’emploie à lire les contes de Duncan Williamson (1928-2007) dont elle est spécialiste, et qu’elle a racontés fréquemment en ma présence. Je les aime, en ai traduit, et leur merveilleux mêlé de ton familier, de simplicité, de franchise, d’humour, rappelle Kafka, et tous les grands auteurs qui ont mis en scène le monde des esprits avec souplesse et naturel. On sait bien que c’est une qualité qu’ont les conteurs anglophones en général, de savoir faire cela, que c’est par exemple le génie de J. K. Rowling, de présenter le merveilleux, dans ses récits, avec naturel et simplicité, et même C. S. Lewis, qui ne croyait guère en la réalité de ses êtres fantastiques – qui ne croyait guère au monde des esprits – qui intellectualisait en réalité les figures fabuleuses –, avait un talent spontané pour les intégrer à de chatoyants récits.

C’est peut-être une qualité qu’ont en particulier l’Irlande et l’Écosse. La renaissance littéraire irlandaise, avec Yeats, Lord Dunsany et Lady Gregory, a sans doute joué un plus grand rôle qu’on ne l’admet généralement dans le développement du genre de la fantasy – et pour l’Écosse il y eut le fantasque George MacDonald, ami de Lewis Caroll. Même Lewis était originaire de l’Irlande du Nord, et Tolkien disait qu’il en avait conservé un côté foolish. Le merveilleux moderne a peut-être pris racine chez Walter Scott, qu’imitaient Charles Nodier, Jacques Replat, et même Victor Hugo.

Le premier recueil de Duncan Williamson que j’aie lu en entier s’intitule Jack and the Devil’s Purse. L’auteur dit lui-même que Jack était un héros récurrent, vivant généralement seul avec sa mère dans une pauvre maison à côté de laquelle ne poussaient que quelques légumes que Jack allait vendre. Mais ce Jack, différent sous certains rapports d’une histoire à l’autre, avait toujours un parent proche qui Duncan_Williamson_-_photo_by_Leonard_Yarensky.jpgl’initiait à des mystères: tantôt une tante, tantôt un oncle, tantôt une grand-mère... Et il rencontrait une sorcière de mer, ou la fille d’un magicien ayant donné forme humaine à des corbeaux qui ensuite la tenaient prisonnière, il lui arrivait des choses diverses et contradictoires, car les Jack se ressemblaient tous sans être parfaitement semblables, c’était toujours un jeune homme qui rencontrait des êtres fantastiques.

Le récit qui a donné son nom au recueil lui fait rencontrer le diable, car pour pouvoir s’adonner à sa passion pour l’alcool, il demande à celui-ci de l’argent, qu’il obtient en échange de son âme. Un jour, donc, il est obligé de livrer son âme, mais tente d’y échapper, et une tante lui donne une minuscule Bible, qu’il cache dans sa poche. Jack l’oublie, doit se rendre en enfer, et est laissé par Satan dans son gouffre: lui-même, pendant ce temps-là, s’en va faire ses affaires et ses conquêtes de par le monde.

Or, Jack, s’ennuyant, fouille dans sa poche, trouve la Bible, et commence à la lire (à haute voix). Et les diablotins (imps) partout enfermés autour de lui dans des cages écoutent fascinés, et Jack ouvre les e215f1d8d2f64f5d9d5f451b6f440f64.jpgcages, et les entraîne à sa suite vers la surface. Ils lui montrent le chemin en même temps qu’ils l’escortent et une fois parvenus à l'air libre, ils deviennent les fées, les gnomes, les êtres élémentaires bienveillants dont parlent les contes – et Jack peut rentrer chez lui, il a échappé au diable!

Cette histoire doit plonger tout homme avisé dans des abîmes de méditation. Les fées y sont d’anciens démons encagés par le diable et libérés parce qu’un être humain leur a livré la lumière de la Bible. Et elles dirigent désormais le monde élémentaire dans cet esprit de la Bible, la nature est donc sanctifiée par elles. Ce n’est pas que la Bible ait plongé les fées dans l’abîme, nous dit-on, faisant d’elles des démons; au contraire, elle les a libérées de l'enfer, et les a transformées en bons esprits de la Terre. N’est-ce pas fantastique? N’est-ce pas renversant? Toute la sagesse scoto-irlandaise ne se trouve-t-elle pas dans cette histoire? (Car pour les ignorants en histoire, je rappellerai que les Écossais sont à proprement parler une ancienne tribu irlandaise venue s’installer en Calédonie, dans l’antiquité une partie de la Bretagne.)

J’ai déjà évoqué ce mythe irlandais selon lequel les fées s’étaient déclarées en faveur de saint Patrice et de Jésus-Christ contre les druides et leurs traditions. Étrange trait, qui en dit long sur les révélations intimes des sages irlandais.

Rudolf Steiner disait que l’ancienne Irlande avait connu une école initiatique de première importance, à laquelle se référaient tous les Celtes et même les Germains, et qu’il appelait l’école de mystère d’Hibernie, ou simplement les mystères d’Hibernie. Il les a décrits, il a évoqué la manière dont les élèves de cette école étaient initiés. Je ne me souviens plus du détail, seulement qu’on invitait à méditer sur une étrange figure, grande et informe. Mais Steiner dit aussi que les Irlandais ont connu le Christ directement, lors de son apparition sur Terre, sans passer par la tradition historique venue de Jérusalem. Le fait est que des mythes irlandais montrent que le grand roi légendaire de l’île, vivant au temps de Jésus-Christ, a tout de suite déclaré celui-ci fils de Dieu, dès qu’il a appris sa mort, qu’il a sue magiquement, sans qu’aucun mortel ne la lui annonce!

Duncan Williamson appartenait à la communauté des gens du voyage écossais, qui n’étaient pas exactement des Tziganes. Il s’agissait plutôt de journaliers, de travailleurs agricoles qui allaient de propriété en propriété, de ferme en ferme, et demeuraient sans domicile fixe. Ils vivaient dans des sidhe-Oberon_and_Titania-Sir_Joseph_Noel_Paton-688po.jpgtentes d’une façon qu’a aussi décrite notre auteur, et qui laissait la part belle aux contes, édifiants et fabuleux, initiant aux mystères de l’homme et de la Terre – du cosmos. Cela impliquait une légèreté, mais aussi un lien avec le vent, les éléments, les êtres de l’air, que la mythologie irlandaise met au cœur de ses récits, et qui prennent soin des hommes parce que l’air donne la vie, anime, éveille les sens. En même temps, il ne forme pas les pensées, qui viennent de plus haut.

Mais la mythologie irlandaise ne montre pas une tendance profonde à la pensée claire, comme on trouve chez les anciens Grecs: les éléments sont vécus d’une manière bien plus directe, concentrée sur les êtres de l’eau et de l’air – affranchis de la terre au sens de l’élément solide mais quand même placés dans la sphère terrestre. Or, Duncan Williamson donne le sentiment d’avoir conservé, grâce aux lignées de conteurs dont il est issu, cette relation directe avec les êtres magiques, sans doute favorisé en cela par la vie nomade même. Il ne les traite pas comme des choses absolument mystiques, ou comme des concepts éculés, mais comme des êtres vivants qui ont des réactions normales d’êtres vivants – doués d’une moralité souvent mystérieuse et inattendue, dont je reparlerai à l’occasion.