24/11/2019

Le Troll et le Sarvant

troll.jpgDurant mon récent voyage en Norvège, je me suis intéressé aux trolls – indéniablement l'être fantastique dont le folklore local ait gardé le souvenir le plus vif. Les elfes sont mieux connus en Islande. La Norvège est adepte des trolls. On les voit partout représentés, leurs figures peuplent abondamment les boutiques d'aéroports, et j'en ai acheté une – dotée d'un long nez et d'un bonnet aux couleurs du pays, montrant qu'il en est le bon génie, son esprit emblématique!

Or, ses attributs généraux sont proches de ceux du sarvant, vénéré autrefois en Savoie. Celle-ci en avait, au dix-neuvième siècle, gardé le souvenir alors même qu'elle ne croyait plus guère aux fées, qu'on ne parlait plus guère d'elles dans les chaumières – si on peut utiliser ce mot français impropre; car en Savoie les fermes n’étaient pas recouvertes de chaume, mais d’ardoises. (Il faudrait plutôt dire chalets - si le chalet n'était pas seulement la cabane en bois où les bergers entreposaient les fromages, sans y habiter.) Maurice Dantand le rappelle à Arnold Van Gennep qui lui écrit: les fées ne sont plus présentes dans les conversations des Chablaisiens; les sarvants le restent.

La similitude entre le troll et ce sarvant est frappante, et la distance entre la Norvège et la Savoie ne doit pas à cet égard impressionner, ni la différence de langue. Il s'agit deux fois d'êtres chtoniens, personnifiant des éléments de la forêt – des grosses pierres, des souches –, habitant le monde sauvage. Selon Jean-François Deffayet, les sarvants pouvaient aussi être les bons génies des lacs. Les trolls sont plus proches peut-être des gnomes de l'occultisme, esprits de la terre.

Ce sont ceux dont la civilisation matérialiste s'est le plus longtemps souvenue, parmi les entités des mythologies anciennes. Dans les maisons, on les vénérait, on les apprivoisait, on les adoptait - en leur sacrifiant du lait, des grains, en leur faisant des offrandes. Grâce à eux, la maison était bien tenue, et tout ce qui relève en elle du bricolage, de la technique, des dispositifs mécaniques, tout ce qui doit être surveillé régulièrement – comme l'état des bêtes, des meubles, des poutres, des planchers et des murs, l'ordre des objets ordinaires –, dépendait de la bonne volonté des trolls ou Domovoi.jpgsarvants, gnomes apprivoisés. L'esprit domestique est tel, il est celui dont dépend la bonne tenue des choses physiques dont on a la responsabilité.

La femme en particulier était liée à lui - elle en avait l'instinct, comme on dit. Sexisme? C'est aussi un lien spirituel, dont il s'agit. Jean-Henri Fabre assure que les insectes femelles ont un instinct incroyablement développé, lorsqu'elle élabore le nid, dont le mâle est exclu. La vision de la maison à faire existe avant même qu'elle ne soit faite, dans l'âme de la dame. C'est sans doute que le bon esprit du nid, du foyer, de la maison est en lien intime avec elle.

À vrai dire, si dans le folklore le troll était un lutin, un homme petit, dans l'ancienne mythologie, il pouvait être un géant, un monstre horrible, volontiers combattu par des guerriers sans peur. Cela apparaît dans les sagas. Les nains de l'Edda, recueil mythologique islandais, pouvaient même prendre la figure de dragons: ainsi de Fafnir, combattu par Sigurd.

Le lien des trolls avec le monde minéral a été rappelé par Tolkien, qui les montre pétrifiés au matin. De fait, étant l'esprit des pierres, troll 2.jpgils ne bougent que la nuit, quand l'air, non saturé de lumière, leur laisse le champ libre. Le soleil les anéantit – les ramène à leur corps solide.

Pendant une excursion, je me suis amusé à interpréter la voix des fées, sylphes et trolls, et j'ai fait dire aux troisièmes, rochers dont les mousses épaisses figuraient une chevelure, qu’ils essayaient d'attraper les mortels passant près d'eux. Mais ils sont lents, racontais-je, car leurs bras sont des branches d'arbre très peu flexibles, et devant eux les mortels passent comme des songes, des souffles brefs. Leur fréquence d'ondes pour ainsi dire est très basse. Elle est dans l'ultraviolet. Dans le royaume d'Ahriman, eût dit Rudolf Steiner.

Le temps que les branches aient bougé, ou poussé, les proies sont parties.

Les elfes sont l'inverse: leur fréquence est haute, ils sont dans l'infrarouge - le royaume de Lucifer, de l'ange qui porte la lumière, eût dit Steiner. Car le monde spirituel terrestre est aux deux bouts: là où les fréquences sont basses ou là où elles sont hautes, trop basses ou trop hautes pour l'être humain, qui est entre les deux, dans un équilibre spécifique. Au-dessus de lui, la lumière; au-dessous, l'obscurité. Les trolls vivent au-dessous.

Et entre les rochers étirés et le sol, de sombres failles apparaissaient: c'est par là, par ces visières que les trolls nous voyaient. Un éclat étrange, dans ces fentes pleines d'ombre, figuraient leurs yeux. Ou était-ce le reflet de l'humidité sur les roches noires? Je n'eusse su le dire. Peut-être les deux. Peut-être les yeux des trolls sont-ils des flaques d'eau! C'est par les ondines que les gnomes voient, comme qui dirait: elles sont leurs yeux.

Les trolls sont parfois grands grâce à la magie humaine. Ils vivent, évoluent dans des corps massifs, se mouvant sur terre: ce sont les machines. Je suis même monté dans l'un d'eux, pour me rendre en Norvège. 20191022_155642.jpgC'était un avion. Un monstre. Mais dompté. Il ne s'est pas écrasé au sol. On lui a fait, pour cela, les offrandes nécessaires!

Le gigantisme des trolls, dans l’ancienne mythologie, oui, était sans doute le pressentiment des machines. Tolkien s'est exprimé en ce sens, souvent. Ses dragons étaient des productions mécaniques de l'esprit du mal, Melkor le Morgoth. C'était un génie.

J'ai visité près de Stavanger un Trollskogen – bois des trolls. Je trouvais le lieu bizarre. Une atmosphère sinistre y régnait. Un blockhaus figurait tout particulièrement le corps d'un troll, ou l'habit donné à cet esprit par l'être humain, pour qu'il puisse mieux s'exprimer, sortir de terre, agir à l'air libre. Les armes modernes sont liées aux trolls; la guerre moderne aussi. Tolkien en a encore parlé: les gobelins adorent les explosions, dit-il dans le Hobbit. Or, ce sont les esprits maléfiques de l'obscurité.

Je m'avance un peu, dépassant le blockhaus: je venais depuis la mer. Il y a un arbre renversé, les branches figurant des tentacules figés, la souche figurant une tête atrophiée. Image de Cthulhu, peut-être; d'un troll à face de pieuvre, sûrement. Et puis à ma gauche, une butte épaisse, chargée d'arbres touffus, aux branches entrelacées: le repaire initial des trolls, auquel le blockhaus sert d'avant-poste – bâti par des sorciers qui ne savent pas qu'ils le sont, croyant juste se tenir dans la rationalité de l'utile. Et c'est seulement en m'avançant encore, le croirez-vous? que je franchis une arche en bois, en haut de laquelle on a écrit Trollskogen. Je pensais et disais que c'était un lieu infesté de trolls, et la tradition le confirmait: les voyants de jadis l'avaient déjà établi.

Au reste, un lieu respire une atmosphère; nul besoin d'avoir des visions pour voir les trolls se mouvoir dans une nuée: le pressentiment en crée l'image vraie.

Les commentaires sont fermés.