16/11/2019

L'Homme-Météore et l’éprouvante éducation de l'Homme-Fétiche

66690163.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Météore alors qu'il écoutait le récit de vie de son nouvel ami l'Homme-Fétiche, qui en était à dire qu'il avait reçu de sa mère, en particulier, un enseignement initiatique des plus précieux. Et voici, il continua en ces termes:

Or, malgré l'enseignement sacré de ma mère et les étapes d’initiation que sous sa houlette je passais avec succès, sache que, dans cette banlieue du nord de Paris, mon enfance ne fut pas toujours des plus heureuses. Je dus vaincre, déjà, les préjugés des Français. Souvent on me regardait comme un être sans culture, ne sachant qu’à peine lire et écrire, et ne connaissant rien de la vie ni des choses, parce que le Cameroun et généralement l’Afrique noire, comme tu ne l’ignores pas, ne connaissaient autrefois pas l’écriture. Or, il existe un préjugé grave, chez les Européens, que celle-ci est absolument nécessaire.

Attention, mon ami, je ne dis pas qu’elle ne soit pas utile ni bonne, et qu’on n’apprend pas, grâce aux livres, des choses belles et profondes – et que l’écriture n’a pas des vertus remarquables pour l’esprit humain, celle notamment de fixer les idées, de clarifier ses pensées. Mais en soi, cette science n’est rien. Avoir des idées précises, des pensées claires, c’est beau; mais encore faut-il que ces idées, ces pensées manifestent une réalité que l’œil ne voit pas. Or il arrive souvent que les pensées des Européens apparaissent comme creuses, masque-rituel-mbangani-rdc-zaire-angola-masques-africain.jpgcomme vides à celui qui sait. Elles sont claires, elles sont précises parce qu’elles ne contiennent rien.

Bien sûr, mon ami, que dans la tradition orale, comme on la nomme, les idées sont souvent vagues, confuses, qu’elles s’expriment sous le voile des images, des symboles – et que, se mélangeant aux idées ordinaires, elles entretiennent une perception imprécise des choses; mais, tu le sais, les enfants gagnent toujours à être éduqués par la parole et son art, parce que la parole est quelque chose de vivant, contenant la substance de la vie, et donc du réel.

La réalité est mouvante parce qu’elle est vivante, et la vie se manifeste dans le mystère des images et des symboles, qu’en parlant le rêveur parvient à créer. La pensée claire, qu’on écrit et qu’on dit à peine, est morte, et n’abrite rien du feu dont le monde se meut: il ne renvoie qu’à son enveloppe morte, et ressemble à celui qui pour parler de l’escargot ne nommerait que sa coquille!

Que la parole seulement orale ait tendance, dans sa vie et son enthousiasme, à confondre, à ne pas distinguer l’escargot et sa coquille, je veux bien te l’accorder, à toi qui français de naissance jures aisément par l’écrit et la pensée claire; oui, à l’esprit juvénile, de même, cela forme un tout. Mais cela est réel, et s’il est bon de distinguer le mollusque de sa coquille de calcaire, il l’est aussi de les voir tous les deux comme un seul être.

Écoute donc: les Français fils de Français me regardaient comme un ignorant, parce que les miens ne transmettent leur sagesse, depuis des millénaires, qu’à travers la bouche des vivants, et non par les livres morts écrits par des gens morts; mais mon cœur en était rendu riche, et la vie des conteurs et des mères initiatrices nourrissait mon âme.

Et puis le préjugé des Blancs pour moi était faux, car je m’employais – conformément à ce que m’avait recommandé mon père – d’apprendre la culture de l’écrit, et de lire la Bible et Victor Hugo, Jean Racine et Virgile, Homère et Shakespeare! Je pressentais que cela me serait nécessaire pour me fixer les idées, et pour expliquer clairement ce que l’initiation directe, par l’expérience même, me confiait des escargots – à l’âme desquels l’enseignement de ma mère plusieurs fois m’avait mêlé.

Je le pressentais, ce qu’ils étaient, le rapport entre leur partie molle et leur partie dure, mais ne pouvais le dire, et la lecture et l’étude de Victor Hugo m’y ont aidé – car je peux te dire que l’escargot Guardian_Angel,_Old_Believers_icon_(19th_c,_priv.coll).jpgest comme un cerveau sortant d’un crâne et rampant à terre. L’art de la similitude exacte, de l’analogie fine, est ce qui permet à l’initiation de se déployer en concepts.

Les préjugés contre moi étaient donc injustes, et les insultes me blessaient, et me freinaient, parfois je me mettais en colère, en les entendant, me coupant de la source secrète de la sagesse cosmique, qui déteste les cœurs en colère, et refuse d’y envoyer ses rayons. Les anges ne parlent pas aux cœurs en colère, car ils jettent autour d’eux des effluves où s’ébattent les nuées de démons, dont les armes repoussent les êtres de lumière émanés des étoiles dont s’éclaire humblement l’âme pieuse. C’est donc sur moi que les victoires devaient être grandes: je devais, conformément aux enseignements de ma mère, purifier mon cœur pour le rendre digne de recevoir l’esprit de grâce des cieux, et répondre aux insultes par la moquerie, vaincre ma peur, dompter mon orgueil, éveiller mon vouloir.

Mais il est temps, lecteur, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de ce discours. Alors on saura que l’Homme-Fétiche fut aussi en butte à la haine des siens, parfois.

Les commentaires sont fermés.