15/10/2019

Saint Louis et le massacre des Octopul

ball.jpgChers lecteurs, dans le dernier épisode de cette série incroyable consacrée au plus saint des rois de France après Charlemagne, nous avons laissé le démon Ornicalc alors qu'il constatait que son armée, qui faisait le siège d'Ëtön le roi elfe, était déboutée – mise en fuite.

Il se demanda que faire, et s'il devait aller lui-même au pied de la forteresse pour la mettre à bas – ou le tenter, du moins. Mais le pouvoir étonnant que manifestait de loin Ëtön ne laissa pas de l'inquiéter suffisamment pour le faire renoncer à ce projet, et lui faire plutôt décider de consulter son maître Mardon, grâce à la boule de cristal qu'il conservait dans une loge reculée de son palais, un temple secret. Car Mardon était pour lui tel qu'un dieu, et il vivait dans une autre dimension, de la même façon qu'Ornicalc vit dans une autre dimension par rapport à nous, et est tel qu'un dieu – mais un dieu déchu, un dieu mauvais.

Cependant, il lui fallait, pour communiquer avec lui, retourner dans son palais, et entrer dans cette loge secrète, ce temple occulte lui servant pour ainsi dire de chapelle, ou de porte interdimensionnelle. C'est alors que la retraite fut sonnée.

Et le carnage fut sans égal, car les elfes d'Ëtön, profitant de la fuite des monstres, les poursuivirent et les tuèrent presque tous, talonnant même Ornicalc et sa garde personnelle, faite de chevaliers-fées renégats et de monstres ailés mêlés d'elfes, d'êtres hybrides affreux mais puissants. Car, aussi bien mages que guerriers, ils étaient rusés et ardents; mais, malgré toute l'étendue de leurs pouvoirs, ils eurent le plus grand mal à protéger leur maître.

Dès, cependant, que celui-ci put refermer sur lui les portes de sa forteresse, laissant derrière ses gardes les plus forts, l'armée d'Ëtön fut arrêtée, car le sortilège de la place était grand, et les gardes en bénéficiaient, leur puissance était décuplée, des rayons sortaient de leurs yeux, des éclairs de leurs mains, et leurs épées étincelaient. Les gens d'Ëtön durent se contenter d'achever les monstres ordinaires qui, tournant autour des murs, étaient une proie facile: pour se sauver, Ornicalc les avait sacrifiés, les laissant à la merci de l'ennemi, fortress.jpgégoïste et sans pitié. Les portes étaient closes, et nul ne pouvait plus entrer, car un sort les maintenait fermées, qu'aucun elfe ordinaire ne pouvait rompre, car Ornicalc en avait reçu laformule de Mardon lui-même, fils des hauts anges, et prince des anges déchus. Sa puissance était sans limite: sur Terre, rien ne pouvait lui être comparé.

Les Tacidïns, gardes personnels d'Ornicalc, ne bougèrent pas de ces portes pour renforcer leur défense, et laissèrent sans scrupule ni aucun regret tuer les troupes perdues de leur maître, qu'on pouvait aisément sacrifier. Elles étaient viles, et on en avait trompé les membres, leur promettant de grandes choses, mais pour mieux les manier à la guise du général, qui avait aussi le pouvoir de tisser de luisantes illusions. Tel est habituellement le destin des gens qui se laissent séduire par de mauvais anges, ou de mauvais génies.

Finalement, Solcum demanda aux elfes d'Ëtön de revenir: car ni lui ni son ami Louis n'étaient partis à la poursuite des guerriers d'Ornicalc, ils n'avaient pas participé à cette horrible vengeance, ayant même tenté de la modérer. Mais, dans de tels moment, les furies sont si actives, si présentes, qu'il est impossible de ramener à la raison les âmes. Même, deux chevaliers de saint Louis, simples mortels, parmi les trois qui avaient combattu, avaient commencé à participer à la poursuite; et Louis avait eu du mal à les faire revenir, leur envoyant message sur message, et leur interdisant de laisser la rage s'emparer de leur cœur, et de prendre le risque de poursuivre l'ennemi jusque dans ses antres. Il s'agissait de Thibaut de Bar et d'Alphonse de Poitiers, seul Imbert de Beaujeu restant auprès de son maître, qui l'avait appelé, et dont il avait entendu l'appel, demeurant l'esprit clair malgré la vue du sang et les fumées de la mort emplissant tout l'espace. Mais knight 2.jpgquant à Thibaut et Alphonse, leur tempérament était fort, et le sang qui bouillonnait dans leurs veines leur avait obscurci la vue et assourdi les oreilles, et les pâles furies s'étaient emparées de leur cœur, et ils poursuivaient sans relâche leurs ennemis, pour les tuer et les anéantir. Ils se souvenaient, encore, du danger qu'avaient couru Louis et ses amis les plus chers, qu'eux-mêmes avaient côtoyé en pensant leur dernière heure arri ver, et ils ne parvenaient pas à ôter de leur âme la rage de la vengeance, le désir d'anéantir ceux qui avaient incarné ce danger, étaient sortis des ténèbres pour le cristalliser, et les avaient livrés à la peur sans scrupules ni pitié. Ils voulaient le leur faire payer, et éradiquer leur ignoble menace.

Mais finalement, Louis parvint à les faire revenir, quand l'ennemi, plongeant dans des puits s'enfonçant au fond de grottes, dans les montagnes entourant la forteresse d'Ornicalc, découragea les plus braves et les plus ardents de les poursuivre plus avant, faisant ressortir, de ces failles dans la terre, le péril aux cent yeux, la fumée du danger aux bras mouvants et aux mains griffues et longues. Ils s'en retournèrent, et tous furent bientôt réunis dans le château d'Ëtön; seules quelques troupes furent placées à distance de la forteresse d'Ornicalc, pour tenir ses gardes et ses derniers guerriers intacts en respect, ainsi qu'au pied des montagnes où avaient disparu, dans des grottes, les troupes en fuite de ce seigneur infect. Car les elfes savaient que sous terre ces gens se rassemblaient, se réorganisaient, préparaient une revanche, une sortie, et ils voulaient être là quand cela arriverait, ou empêcher que cela n'arrive en restant là, surveillant et se tenant prêts dans la vallée, où coulait la rivière Asinel.

Mais il temps, lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui fera part de la disparition inopinée de Robert d'Artois, frère du roi saint Louis.

07/10/2019

Voyages dans le temps

20190525_155321.jpgStephen Hawking émettait l'hypothèse qu'en passant par un trou noir, on pourrait voyager dans le temps, mais non seulement cela s'appuyait sur des théories abstraites, mais il admettait que l'homme n'en sortirait pas vivant. Comment pourrait-il donc l'accomplir? Le voyage dans le temps paraît impossible simplement parce que le corps que l'homme porte est soumis à son temps propre. Il en est pour ainsi dire la production. Si on voyage dans le temps, c'est en quittant le corps.

Et le fait est que Rudolf Steiner laisse entendre qu'après la mort, on remonte le temps, de sorte que Stephen Hawking a raison, sauf que le trou noir, c'est justement celui que traverse l'âme quand le corps lui est enlevé.

Et cela a un enseignement: on cherche dans les lointains, perceptibles seulement par des appareils fabuleux, les miracles, alors qu'ils sont à portée de main. En passant par un trou noir intérieur, l'âme voyage dans le temps, c'est ce qu'on peut se dire; à cet égard les pensées de Stephen Hawking apparaissent comme doublement illusoires.

Xavier de Maistre était plus plaisant, quand il affirmait avoir remonté le temps et avoir sauvé une Vestale mise sous terre pour la punir d'avoir fauté avec son cher amant, qui ne voulait rien faire d'autre que l'épouser. Maistre l'affirmait, sans le justifier; et qu'en avait-il besoin? Il avait montré, auparavant, que la pensée peut tout, qu'elle peut projeter l'esprit à travers le temps et l'espace sans être limitée. En un sens, il était plein de sagesse, et bien davantage que les auteurs qui éprouvent le besoin d'inventer une machine, ou un dispositif technique compliqué, pour faire voyager dans le temps leurs héros.

À quoi bon élaborer de tels récits? C'est judicieusement que saint Augustin rappelait que le passé en soi n'existait pas, qu'il n'était que le présent de la mémoire; s'il n'est qu'une catégorie de l'esprit, seul Xavier_de_Maistre.jpgl'esprit peut y voyager. Et s'il est une catégorie de l'esprit, l'esprit peut y voyager librement, il suffit qu'il le veuille.

Boèce reprenait la question qui a torturé bien des philosophes, même postérieurs: sa réponse montre que ces derniers n'ont guère fait l'effort de le lire, limités qu'ils étaient dans leurs études par les programmes officiels, qui depuis la Renaissance écartent Boèce – justement, peut-être, parce qu'il répond clairement à une question sur laquelle les philosophes patentés aiment à disserter sans fin. Cette question était celle-ci: comment concilier la liberté humaine avec la connaissance qu'a Dieu de l'avenir? Et sa réponse était simple: étant à la fois situé dans le passé, le présent et l'avenir, Dieu sait déjà la décision que l'homme librement prendra. Car l'esprit pur, le Saint Esprit n'est pas limité dans le temps: il regarde tout depuis l'éternité, et intervient dans le temps comme s'il plongeait la main dans une sphère ou une autre; ses anges vont dans le temps comme ils entrent dans les pièces d'un château - mystère des mystères. Du moins si leur rang est suffisamment élevé; car nous avons vu que les âmes humaines sans corps remontent le temps, ce qui signifie qu'il existe un rang d'anges qui les accompagnant effectuent le même chemin – ce sont, probablement, les anges gardiens.

Plus l'esprit humain s'élève, plus il se confond avec l'esprit pur: il se hisse progressivement – se confondant progressivement avec les rangs d'anges, selon les degrés de son élévation. Il y a donc bien un moment où il peut entrer dans l'époque où l'on tuait les Vestales pécheresses comme on entre dans la pièce d'une maison. Xavier de Maistre en faisait une plaisanterie, mais elle avait quelque chose de profondément inspiré. Et j'aurais aimé que, la prenant davantage au sérieux, il en fît une de ces nouvelles fantastiques dans lesquelles le voyageur temporel ouvre un livre antique où il est question de lui! Il aurait pu être décrit comme un dieu, un nouveau Pollux, un Mercure - ou un ange, selon l'époque du livre. Cela eût été fort beau, je pense.

La vérité est que le moment où on peut franchir les limites du temps comme on passe une porte est placé dans l'inconscience complète: l'esprit humain n'a pas d'élévation si pure et, ayant besoin des productions chimériques des temps pour y voir clair, pour s'y refléter, pour avoir une pensée dans le cerveau, il ne peut pas consciemment voyager dans le temps, comme le faisait Xavier de Maistre. Je ne sais si quelque initié, si quelque mage n'en est pas capable, ou si l'homme ne le pourra pas un jour, s'il s'élève spirituellement, si son âme s'ennoblit suffisamment pour cela. Mais l'état d'esprit joueur de Xavier de Maistre n'était certainement pas à la mesure d'un tel prodige, même si son innocence, sa feinte naïveté, sa spontanéité, son naturel en donnaient au lecteur le reflet.

Sans doute, c'était cette constatation objective qui poussait les auteurs de science-fiction à imaginer des engins, des machines pour voyager dans le temps, comme voulant s'aider d'un dispositif futuriste matérialisant les forces de l'esprit pur, l'amenant dans le présent terrestre. C'était symbolique. Le pressentiment de l'impossibilité dans laquelle se trouve la conscience actuelle de voyager dans le temps 34580071_622921474726337_7716500825685622784_n.jpgfaisait créer des machines à partir de l'illusion constituée par celles qui amoindrissent la durée d'un trajet dans l'air ou sous l'eau, par exemple.

Car le temps est un élément de ce type. De même que l'élément de l'eau peut être appréhendé et pénétré spirituellement par des initiations dont le baptême chrétien est une survivance – les anciens affirmant que son esprit pouvait amener au monde divin et représentant du coup le Christ sous la forme fréquente d'un poisson; de même, l'élément du temps peut être chevauché à la façon d'une machine vivante ayant emprisonné les forces angéliques placées par-delà le temps et l'espace.

Lovecraft s'exprimait de cette manière, à propos de ses Grands Anciens: leur art permettait de vaincre l'espace et le temps; ils avaient des sortes de machines qui faisaient voyager la conscience, et permettaient de s'arracher du corps: c'était donc des dispositifs qui eux-mêmes n'étaient pas physiques, puisqu'ils libéraient des lois physiques. Ils n'étaient pas matériels, puisqu'ils libéraient des propriétés de la matière. C'était son incroyable paradoxe, le sel de ses pensées subtiles, qui se voulaient à la fois réalistes et magiques, matérialistes et ésotériques.