23/10/2019

Arthur Rimbaud et les preuves de la Raison

rimbaud.jpgJ’ai publié ailleurs un article mentionnant l’idée, non étayée selon moi, de Pierre Brunel sur Arthur Rimbaud, relative au caractère supposé raisonné de son imagination. Il l'évoque dans une introduction aux Poésies complètes du poète.

Dans une note au cours du texte, néanmoins, il en donne ce qu’il pense en être une preuve – c’est que dans une lettre, Rimbaud assure que ce qu’il propose comme doctrine esthétique est toute raison. Oui, mais dans le contexte, le poète entend en réalité que ce qu’il dit est vrai, correspond à ce qu’il est judicieux de penser, sur le problème qu’il aborde. Pour ce qui est de l’imagination, il énonce aussi qu’il faut être voyant, et que cela s’obtient par le dérèglement de tous les sens.

De fait, si on repousse en soi les perceptions sensorielles, on entre dans le domaine à demi conscient du rêve, des images nées de l'organisation corporelle. En permanence, l'activité imaginative existe, mais elle est obscurcie, en état de veille, par les perceptions extérieures. Elle se place dans l’inconscient, et je l’ai appelée à demi consciente parce que, lorsqu’on repousse en soi les perceptions physiques, ou qu’on somnole – ou qu’on rêve, donc –, des images surgissent – s’apparentant au souvenir, mais pas seulement.

Rimbaud recommande donc d’être voyant en déployant en soi des images, et peu importe qu’il pense qu’elles viennent de l’univers ou simplement de l’organisation corporelle, qu’il soit à cet égard mystique ou pragmatique, il entend bien faire déployer devant les yeux intérieurs des images fabuleuses sous une forme bateau ivre.jpghallucinatoire. Il n’importe pas a priori de dire si les hallucinations viennent des anges ou des démons, du Ciel ou de l’Enfer, de Dieu ou de soi seul – le processus est clairement hallucinatoire.

Rudolf Steiner dit bien que le premier stade de l’appréhension du monde spirituel passe par cette forme d’imagination qui s’apparente à l’hallucination. Pour voir au-delà du monde sensible, il faut en passer par les images qui surgissent de soi-même, rejeter les perceptions physiques. Mais il va de soi que, si on s’arrête là, cela ne débouche que sur des illusions, parce que les images portent fatalement la marque de la personne dont elles émanent. Il est facile de démontrer que les images du Bateau ivre doivent beaucoup à des lectures qui ont impressionné le poète, en particulier celle de Poe. Dans l’enthousiasme, elles ressortent sous l’effet du rythme des vers, comme au sein d’une transe, mais rien ne prouve qu’elles viennent du monde spirituel.

Tout tend à prouver, au contraire, qu’elles viennent de souvenirs enfouis, personnels ou culturels, et j’en ai fait l’expérience un jour avec le poète-dramaturge Valère Novarina, qui écrit aussi sous l’effet d’une forme de transe, et qui ne se souvenait plus avoir lu dans un livre le nom Adramélech, qu'il utilisait dans ses textes. Il se demandait si, inspiré, il ne l'avait pas créé. Mais il est dans la Bible, qu’alors il pratiquait. Le savant qui s’attelle aux phénomènes extérieurs ne trouvera jamais de mal à répertorier, dans la mémoire inconsciente des écrivains, les sources de leur imagination. Il est aisé, lorsqu'on étudie J. R. R. Tolkien, de rétablir la filiation de ses inventions, les faisant remonter à diverses mythologies que je ne nommerai pas, mais que tout le monde connaît.

Mais Rudolf Steiner affirme que quand ces imaginations sont disciplinées, quand elles sont irriguées et infusées de pensée, elles peuvent, par voie indirecte, analogique – sous forme de symboles –, restituer le monde spirituel, et développer la faculté de voyance, qui ne se limite pas à l’image; car, au-delà, il s’agira music_of_the_spheres_iv__the_aethon_by_mrboltzmann-d5it9ap-1024x768.jpgaussi de saisir l’harmonie des choses, et même leur essence propre, hors de toute représentation visuelle ou sonore. Il s’agira d’appréhender l’esprit au-delà de ses manifestations, car en lui-même il n’a ni couleur, ni forme, ni son!

L’enjeu de savoir si l’imagination de Rimbaud est raisonnée est donc crucial, car il s’agit de savoir s’il est parvenu à atteindre son but – devenir voyant. Or, on ne peut l’établir en se fiant à ce qu’il assure (qu’il y est parvenu), car il a pu mentir, ou se tromper, prendre ses hallucinations pour des visions. Pour l’établir, il faut regarder les imaginations elles-mêmes, par exemple dans son Bateau ivre – certainement le plus inspiré de ses poèmes. Et alors, prononcer un jugement. Oser.

Je ne le ferai pas ici, car cela allongerait démesurément ce billet – aussi parce que le résultat peut toujours être contesté, et qu’en cette matière, entre ceux qui pensent qu’aucune imagination ne représente même par diffraction le monde spirituel, et ceux qui pensent que Rimbaud a été absolument un voyant comme il l’affirmait, il est difficile de s’exprimer sans susciter presque aussitôt des sentiments extrêmes – la question étant devenue quasi religieuse, jusque dans le cadre républicain.

Les réactions font facilement prévaloir la passion. Il n’est néanmoins pas difficile de voir que, toutes grandioses que soient les images de Rimbaud, elles ne sont pas toujours aisées à saisir, et qu’en tout cas elles ne s’articulent pas au sein d'une mythologie très claire.

Si elle était trop claire, dira-t-on, c’est qu’elle serait copiée mécaniquement d’une autre; beaucoup en font le reproche à Tolkien. La confusion est aussi la garantie d’une sincérité. Mais je crois évident que le caractère raisonné de l’imagination de Rimbaud est relatif, pas absolument visible au premier coup d’œil, et que c’est probablement la raison pour laquelle Pierre Brunel ne peut pas trop s’appuyer sur les poèmes eux-mêmes pour prouver le contraire – qu’il est contraint de faire confiance au poète, lorsqu’il s’affirme rationnel!

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