20/08/2019

Conteurs à Saurat

saurat.jpgJ'ai assisté à une après-midi et à une soirée de contes à Saurat, au pied des Pyrénées, et je dirai d'abord que j'ai été ravi de découvrir ce bourg et sa région, étant un grand amateur de montagnes et ayant toujours voulu mieux connaître les Pyrénées. Elles sont belles, quoiqu'elles aient une personnalité différente des Alpes, moins austère et grandiose, mais plus chaleureuse et douce, et j'ai de la chance d'avoir eu l'occasion de déménager. La cité même de Saurat m'a fait découvrir un style peut-être généralement pyrénéen, avec des portes et des fenêtres très carrées, et je l'ai tout de suite aimé.

C'est sans doute le lot des montagnes, d'avoir leur style bien à elles, et de rester à l'abri des influences uniformistes des cités depuis lesquelles les empires se dirigent...

J'ai d'abord assisté à la scène ouverte, et mon amie Rachel Salter a produit un conte de toute beauté, qui a été très admiré des autres conteurs présents, notamment par sa faculté imaginative - 20190803_172807.jpgmais aussi sa poésie et sa grâce, le rythme élégant de ses phrases, et la netteté de sa narration, la profondeur de ses symboles.

Un conteur appelé Stéphane Vignon a fait avec énergie un conte relatif au Hollandais volant, dont j'aime le thème, et qui lui-même adore le merveilleux océanique. Il était prenant. Or, il a beaucoup apprécié la poésie du conte de Rachel, et a cru qu'il s'agissait d'un récit irlandais, et qu'elle l'entrecoupait d'une chanson en gaélique; mais il s'agissait d'un conte pyrénéen, et la chanson était en occitan. Les images fortes et profondes de l'artiste ont transformé le conte gaulois, et l'ont placé dans l'atmosphère anglaise!

Le soir, il y avait deux spectacles marquants, à mes yeux. Ils étaient dans la lignée de ce que j'ai ailleurs caractérisé à propos d'un spectacle de Boubacar Ndiaye, la faculté d'entrer dans un état d'esprit local, décalé, à la marge - francophone mais étranger ou à demi tel, et d'y déployer une mythologie. Car si le français officiel, émané de l'administration parisienne, rejette en théorie le merveilleux (ou le transforme en concepts philosophiques, faisant, pour ainsi dire, de la Vierge cosmique qui protégeait la France depuis les astres, l'allégorie de Marianne) - les cultures régionales, moins intellectualisées, ont conservé les fables antiques sous une forme plus spontanée, plus sensuelle, plus insérée dans la nature. Et ce fut d'emblée le génie de Frédéric Mistral, d'avoir utilisé le provençal pour exprimer la mythologie populaire de la Provence, avec ses saintes célestes et ses fées, ses anges et ses gnomes. (En Savoie, j'en ai souvent parlé, Amélie Gex fit en savoyard des poèmes de la même veine, s'immergeant grâce au patois dans l'état d'esprit du peuple, et restituant ainsi sa mythologie fondamentale.)

Boubacar Ndiaye, à Chalabre, dans le Quercorb, livrait en un français mâtiné de wolof le monde psychique Ceědric-Landry1-1.jpgsénégalais, comme Ramuz le faisait pour le Valais. À Saurat, j'ai vu, allant dans le même sens, un groupe de trois Martiniquais et un Québécois.

Les premiers, avec Valère Egouy, inséraient l'auditeur, en jouant les crédules, dans le folklore des Antilles, évoquant les diablesses qui errent dans les rues, ou la vie intellectuelle des animaux, expliquant l'origine de la carapace morcelée en apparence des tortues par leur tendance à médire des autres, à les envier - ou encore racontant l'histoire d'un petit garçon qui, ayant rencontré une magicienne, reçoit d'elle un bâton avec une boule de cristal étincelante lui permettant de voyager au loin. Mais, comme Parsifal chez Wagner, il faisait quelques pas, et il était déjà dans un autre pays, car il rencontre, au pied d'une falaise, un village merveilleux, rempli de générosité et de mets succulents. Puis il s'endort, mais se réveille vieux et barbu, et le village a disparu, à la place des champignons de béton ont poussé. Ce n'est plus pareil. C'était poétique, et c'était drôle, car les conteurs feignaient de croire à ce qu'ils racontaient, et prenaient un faux air naïf. C'est le bon humour: ceux qui en rajoutent, riant de leurs propres blagues, ou les signalant au public, ont tort.

Cédric Landry, le Québécois, a raconté une histoire de sirène moderne, un jour où le temps s'était arrêté, où le traversier était demeuré invisible à l'horizon marin des îles de La Madeleine, et où le soleil sirèneGaspésie-1.pngs'était immobilisé au-dessus. Une femme superbe, venue de nulle part, entre soudain dans le bar et se met à chanter, hébétant tous les hommes présents. Trois tombèrent fous amoureux d'elle, perdant la raison et tout ce qu'ils avaient - dont le narrateur, qui en obtint quand même un baiser (plus doux que ceux de ses cousines, auxquels il était habitué), avant de voir disparaître sa queue de poisson dans la mer. Le fantastique était mêlé de fantaisie et inséré dans la vie ordinaire de notre temps, peut-être qu'il manquait de solennité, et que les conteurs talentueux ont trop pris l'habitude de chercher à faire rire. C'est céder à la facilité. Mais j'ai ri aussi.

J'attends, en vérité, le conteur qui saura se lier à l'épopée, et fera prendre davantage au sérieux ses mystères. Cela dit, c'est ce que fait mon amie Rachel, à la mélancolie peut-être celtique – puisque le poète Yeats disait que les Irlandais avaient ce sentiment dominant. Tolkien disait que c'était les Anglais. Mais on la trouve aussi chez Virgile, on la trouve en fait chez les plus grands. Il y a le sens d'un lointain inaccessible, ou perdu, et d'un bref moment au cours duquel le conte l'a saisi. Lovecraft appelait cela échapper au poids de l'espace et du temps et des lois physiques par l'illusion poétique – ou l'image symbolique, le mythe. Cela fait un peu peur au public ordinaire, ou aux artistes mêmes. Mais c'est compensé par une fascination qui permet à ceux qui osent, souvent anglophones, d'avoir un succès plus profond et plus durable.

Les Gaulois tendent à se réfugier derrière une légèreté qui ne parvient pas toujours à toucher profondément. Le public du coup se tourne vers les anglophones. Mais nos conteurs antillais et québécois, qui sont à la marge de la France volontiers frileuse, m'ont séduit.

Les commentaires sont fermés.