20/01/2019

Le Satiricon et les dieux des préoccupations terrestres

petronius.jpgJe lis presque tous les jours un peu de latin et je finis toujours par parvenir au bout d'un ouvrage plus ou moins long. Visitant à Lyon le musée romain, je trouve à la boutique le Satiricon de Pétrone, dont la lecture me tente depuis longtemps, je l'achète et bientôt le lis. L'éditeur explique qu'avec L'Âne d'or d'Apulée, c'est le seul roman réaliste qui soit resté de l'ancienne Rome. Mais c'est maladroitement dit: il s'agit en réalité du seul récit fictif en prose qui soit resté, avec celui d'Apulée; et la prose était, chez les Romains, réservée aux sujets légers, contemporains, ordinaires, historiques. Cela n'empêchait pas forcément le merveilleux, mais indéniablement cela l'allégeait.

En particulier, comme dans la satire, même en vers plus prosaïque que l'ode, les dieux invoqués sont les divinités des choses terrestres, de ce qui préoccupe au jour le jour. Le narrateur passe du temps à invoquer Priape pour guérir son organe génésique défaillant...

Le Satiricon de Pétrone est surtout rempli de sexe, sur un mode drôlatique. Et bissexuel. L'important étant le plaisir qu'on prend, l'orifice n'est pas un souci premier, il s'agit surtout d'aller dans l'endroit échauffé par Cupidon, l'ensemble de la zone reproductive, qui allume les désirs. Pas question d'amour mystique, d'union intime avec un autre. Il s'agit de l'objet possédé, propre à donner le plaisir intense. Le narrateur se bat surtout pour Giton, son petit frère, un garçon de seize ans. Il essaie de s'unir à des femmes, mais cela ne marche jamais très bien. Il connaît beaucoup de tribulations.

Un passage m'a fait rire, et intéressé, assez typique de l'état d'esprit antique. Le narrateur a gravement offensé et blessé deux personnes qui se trouvent sur un bateau avec lui. Il les a vues, mais il n'a pas été vu d'elles. Cependant, elles ont toutes les deux rêvé d'une divinité (différente) leur annonçant la 14560056960_8cafd17f22_o.jpgprésence de leur ennemi sur le navire. L'ami du héros discute avec elles, et leur affirme que les rêves sont tous des mensonges, des illusions!

Cela m'est arrivé, une fois. Je m'étais charnellement uni à une jeune femme qui avait un ami, sans que je le susse ni ne le lui demandasse, la laissant libre d'accéder à mes désirs. Je la connaissais depuis longtemps, et je lui avais fait forte impression, fréquentant son grand frère, qui parlait en privé de moi, je ne sais pourquoi, avec une once d'enthousiasme. Bref, elle m'a raconté que la nuit même de nos ébats, son ami avait rêvé qu'elle le trompait. Et elle lui a dit: Tu as trop d'imagination!

Le matérialisme arrange ceux qui pour agir doivent se cacher. On peut toujours nier une révélation par les rêves, ou les visions. Dans l'ancien Japon, ils étaient valables en droit, alimentaient la procédure - avaient valeur de témoignage. Non certain, bien sûr, on n'était pas naïf; mais ils participaient de la preuve, de la conviction emportée des juges.

C'est le ton du Satiricon, qui se moque aussi des matérialistes qui pour s'en tirer nient les prodiges. Il ne s'agit pas de réalisme au sens où l'entendait Émile Zola.

On y découvre, également, que les histoires de loups-garous ont toujours existé, un personnage en racontant une comme si elle était vraie. Mieux encore, on y constate que la morale religieuse était la même à l'époque païenne qu'à l'époque chrétienne. Un personnage se plaint que les choses vont spontanément de mal en pis, et dit que c'est parce qu'on ne vénère plus Jupiter, ni les dieux en général, et qu'on est impie et athée - du coup les famines et les maladies se multiplient.

Mais le roman chante d'abord les joies de ce monde, peignant les trésors d'ingéniosité des banqueteurs, de leurs cuisiniers et de leurs maîtres. On montre comment se faire de l'argent et se tirer d'affaire quand giton.jpgon a un problème, et le héros vit des aventures cocasses dont il se sort plutôt mal. Les luttes sont souvent dues à des jalousies - tournant notamment autour de Giton, mais une belle femme fait plaisamment fouetter notre héros parce qu'il ne parvient pas à l'honorer sexuellement, malgré ses prières et ses remèdes. Le narrateur trouve cela normal et équitable, il a honte et admet mériter son châtiment!

La morale romaine était aussi faite d'accomplissements mécaniques, et on estimait qu'il était du devoir de l'homme de réussir ce qu'on attendait de lui physiquement. Cela explique que les dieux pussent s'en mêler: ce n'était en aucun cas une plaisanterie. Il n'y avait pas de différence claire entre l'accomplissement matériel et l'accomplissement spirituel - et on pourrait dire que c'est le cas aussi en psyche.jpgInde, si on ne s'apercevait pas que, dans l'ancienne Rome, le tempérament, le climat, les habitudes faisaient spontanément pencher les hommes et les femmes vers l'accomplissement matériel seul, perçu comme doué de qualité morale suffisante pour épanouir une âme. Sans doute, Cicéron, abordant la question, a montré que l'accomplissement moral pouvait s'appuyer sur l'exil, sur l'heureuse solitude du philosophe, et sur des vertus dont l'égoïsme ne profitait pas, qui ne donnaient pas de plaisir direct, physique, mais une joie plus secrète. Sénèque aussi s'est exprimé en ce sens. Mais cela n'avait rien d'aussi clair que plus tard chez les chrétiens, qui allèrent, sans doute abusivement, jusqu'à opposer les plaisirs charnels et les joies spirituelles, afin de corriger cette tendance spontanée des Romains (présente aussi chez les Grecs: il est incontestable que le rationalisme vienne des seconds, le matérialisme des premiers). Réussir à avoir du plaisir était suffisant, pour honorer moralement un Romain, et il n'était pas question d'union mystique par la voie érotique. L'image du couple idéal, se complétant physiquement en assemblant les pôles masculin et féminin du monde, n'était pas présente. Ou si elle l'était, ce n'était que comme convention religieuse, les prêtres rappelant que le but du mariage était la procréation, comme ensuite l'ont fait les prêtres chrétiens: ce n'est pas une invention du christianisme, contrairement à ce qu'on croit. Le vertueux Caton en parlait, et Plutarque également; or il était prêtre d'Apollon à Delphes.

Le Satiricon se situe plaisamment sur ce plan, laissant la morale plus profonde aux philosophes, et c'est en ce sens aussi qu'il est satirique. Mais joyeusement, poétiquement, et il n'a rien d'amer comme un livre de Michel Houellebecq. Il rappelle davantage la Renaissance que l'époque contemporaine.

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