21/12/2018

Charles Duits et la sexualité divine

marie-jesus.jpgCharles Duits (1925-1991) est probablement le plus étonnant auteur francophone du vingtième siècle, et il a mis le doigt sur un défaut fondamental de la tradition chrétienne, qui coupait Dieu de la sexualité. Il écrivait (La Seule Femme Vraiment Noire, Bastia, Éditions Éoliennes, 2016, p. 34): Lors donc que j'ai décidé de faire le portrait de la Suprême Négresse, je me suis révolté contre la conception que se fait de la Divinité le christianisme, conception qui se fonde sur l'opposition du sexuel et du spirituel, c'est-à-dire admet sans discussion que la chasteté est l'un des attributs essentiels de la Divinité et que le Christ ignore le processus de l'érection.

On sent poindre la critique d'un Jésus entièrement célibataire, et le surgissement du thème de son mariage avec Marie-Madeleine au sein de la littérature contemporaine. Mais il y a plus. La coupure entre le spirituel et le sexuel condamnait les couples à ne pas vivre tout entier dans l'amour, car, dans un cas, ils avaient une complicité intellectuelle qui ne s'accompagnait pas d'épanouissement charnel, chacun estimant que ce serait en quelque sorte salir la noblesse conceptuelle qui avait uni les deux membres de cette entité double, et que la nuit, pour ainsi dire, devait à cet égard se soumettre au jour; la frustration s'ensuivait, et on racontait Elsa-Triolet_828.jpegl'histoire plaisante d'Elsa Triolet disant à Sartre: Ce n'est pas que je m'ennuie, mais il se fait tard, et à Aragon: Ce n'est pas qu'il soit tard, mais je m'ennuie. Pourtant le premier était amusant, drôle, ironique, coloré dans sa conversation, et le second s'enflammait pour elle, écrivant des poèmes qui la projetaient dans les étoiles. De leur côté, ils étaient incapables de fidélité, Sartre multipliant les conquêtes malgré le lien théorique qui l'unissait à Simone de Beauvoir, et Aragon aspirant, comme cela se révéla après la mort de sa muse, à vivre des aventures homosexuelles débridées. Leur vie amoureuse se dissolvait dans le vide de leur âme, n'étant jamais parvenue à faire descendre jusque dans la relation charnelle l'idéal qui animait leurs pensées.

Il y avait de toute façon une tendance spontanée à considérer cette relation charnelle comme habitée seulement par des pulsions obscures, démoniaques, et, à la même époque, on glorifiait le marquis de Sade comme s'il avait fait la démonstration que le sexe était forcément du diable, quoiqu'on n'eût pas à le regretter. Le refoulé de la tradition catholique resurgissait, et il était aisé de proclamer comme bon ce que l'Église avait déclaré mauvais, sans user de discernement, sans se poser la question de savoir si, dans le sexe comme dans les pensées, il y avait aussi le bon et le mauvais.

Cela ne s'entend pas seulement d'un point de vue pratique, mécanique, comme le matérialisme l'établit communément; ni dans le mépris larvé du sexe au moment où il est pratiqué, comme les prêtres chrétiens le voulaient; mais dans la hiérarchisation des pratiques entre technique et art, et, dans le second, la faculté de il_570xN.317890825.jpgdépasser la chair vers l'esprit par l'intermédiaire de l'âme. Cette voie médiane, oubliée de l'Occident dès l'ancienne Rome, était pourtant encore présente en Asie, comme on ne l'ignore pas.

Ce n'est pas qu'on y glorifie, comme Sade, le sexe quelles que soient les pratiques, mais qu'on regarde la pratique comme pouvant toucher le cœur, et se lier à l'esprit par son biais. Le défaut à cet égard de l'Occident est de polariser les choses, et de ne considérer que, d'un côté, le corps, de l'autre, l'intelligence. Entre les deux se trouve l'amour au sens le plus pur; et il rayonne vers le bas sous la forme du désir, vers le haut sous la forme de la vérité.

Le désir dont le cœur est absent s'étiole; il devient repoussant. Le cœur seul peut à l'infini le renouveler. Mais cela exige, au fond, que l'être humain soit impliqué tout entier et que, depuis la sphère des pensées - la tête -, rayonne vers le bas une force magique, faite non d'idées abstraites, mais de représentations imagées, poétiques, fondées sur le Mythe. Alors un courant harmonieux s'établit du bas vers le haut et du haut vers le bas, parce que le couple se place dans la lumière de figures communes - en quelque sorte d'anges qui les unissent, et auxquels ils donnent des représentations qu'ils partagent. L'amour fait ainsi percevoir les besoins corporels de l'un et de l'autre et, dans un mouvement d'affection qui à son tour suscite le désir (puisque donner du plaisir en donne) - dans un mouvement de compréhension qui saisit, même, que le plus grand plaisir est aussi celui qui en donne - et cela, directement et corporellement, non dans l'abstrait -, la relation prend feu par l'échange qui vituellement peut durer à l'infini, parce qu'il est un lieu où l'union crée ce qu'on pourrait appeler le mouvement perpétuel, par une sorte de balancier qui prend force nouvelle à chaque butée occulte. Mais, une fois encore, cela demande de passer par une connaissance intuitive, accessible à l'imagination seule, parce que le lieu où ce mystère se déroule est secret.

Dans les faits, l'homme est toujours déséquilibré, toujours plus ou moins il penche vers la sphère intellectuelle, ou la sphère pulsionnelle, s'interdisant au fond d'atteindre à l'amour idéal en ce monde. Il ne peut qu'y tendre, et cela exige une connaissance de soi singulière, de ses qualités et de ses défauts, de ses puissances et de ses manques; il s'agit de savoir de quelle partie de l'humanité on est issu - celle des Pyramus and Thisbe-2.gifpulsions volontaires, celle des pensées abstraites, celle des sentiments évanescents -, et avec quelle autre partie on se lie principalement: car il y a aussi cet aspect. Cela fait écho au signe du zodiaque, et à l'ascendance, qui est un autre signe. On peut alors tâcher de remédier aux défauts, prendre confiance en ses vertus, et agir au mieux.

Comme, en principe, c'est tout entiers que deux êtres doivent s'aimer, pas seulement par la morale, le cérébral ou le sexuel, le couple est la meilleure mise à l'épreuve de l'être humain. C'est en se confrontant pleinement à l'autre, à la fois dans les conversations du matin et du soir, la vie pratique du jour et les effusions de la nuit, qu'on apprend le mieux à se connaître, en plus du regard qu'on jette sur soi. C'est alors qu'on distingue le mieux ses forces et ses faiblesses, aussi cruelles les secondes soient-elles, aussi flatteuses pour l'amour-propre soient les premières. Il est si facile, dans la solitude, de s'imaginer parfait! Si on divise sa relation à l'autre - en œuvrant avec celui-ci, en conversant avec celui-là, en dormant avec un troisième -, on peut toujours attribuer ses vides à leurs différences - fuir ainsi la révélation de ce qu'on est vraiment. C'est sans doute pourquoi Pierre Teilhard de Chardin affirmait que le couple était la première étape de la réalisation spirituelle - dans ce qu'il partage intellectuellement, dans ce qu'il met en commun dans l'existence quotidienne, et dans ce qui l'unit dans l'intimité. Ainsi pour lui la femme était-elle pour l'homme l'image du monde, préparant avec l'union en l'humanité entière - et celle avec l'univers, au-delà. Car on le méconnaît, mais l'univers a aussi sa volonté, son sentiment et sa pensée. Et l'harmonie de soi avec lui passe par le perfectionnement des trois. L'amour a des étapes, des formes, mais il est partout. Comme le disait Charles Duits, le désir que le corps ressent est l'écho dans les membres de l'amour cosmique!

Les commentaires sont fermés.