20/10/2018

J. R. R. Tolkien et l'Irlande verte

37550575_10156263680457420_6283842951424507904_n.jpgAlors que j'étais en Irlande, regardant les coteaux couverts de tapis verts dans lesquels paissaient des moutons blancs, je me suis souvenu de J. R. R. Tolkien, commentant dans ses lettres l'idée de la bannière des Rohirrim, dans Le Seigneur des anneaux - de sinople au cheval d'argent, soit: un cheval blanc sur un fond vert. Tolkien disait que cela correspondait chez lui à un sentiment profond, quelque chose qui tenait du rêve, plongeant dans les réminiscences les plus diffuses. Or, rien ne ressemble davantage à cela que les visions qu'on peut avoir de l'Irlande, notamment dans le Connemara: tout est vert, immense et désert, les plaines entre les montagnes s'étendent à l'infini, et seuls des moutons parfaitement blancs constellent ce ciel d'émeraude cristallisé.

Et Tolkien allait généralement en vacances en Irlande, son pays préféré. Il en adorait les paysages - mais il est également possible qu'il en ait apprécié le catholicisme, aimant aller régulièrement à la messe, et que l'habit traditionnel de saint Patrice sur les images, vert et blanc, lui ait plu. L'occultisme dirait que l'astral est représenté dans son symbole par le cheval, l'éthérique par le fond vert, et qu'il s'agit d'une Saint_Patrick.jpgmanifestation forte du divin. Vénus est verte, dans l'hermétisme; et le blanc, c'est la pureté - la virginité lunaire, ou stellaire. C'est de cette façon que saint Patrice incarne le christianisme irlandais: il est l'étoile blanche éclose dans un ciel vert...

Le lien entre Tolkien et l'Irlande est méconnu, car il n'a pas dit beaucoup de bien des anciens Celtes, dont il voulait se démarquer, les trouvant trop étranges, trop confus - en particulier les anciens Irlandais: s'il a confessé s'être nourri de mythologie bretonne et avoir étudié le gallois, il a aussi dit n'être parvenu à aucun résultat en gaélique. Il n'a jamais fait non plus aucune allusion aux héros de l'Irlande ancienne.

Selon T. A. Shippey, il n'en était pas moins jaloux de sa mythologie, rêvant qu'une comparable existât pour l'Angleterre. Et je pense qu'il n'aimait pas beaucoup Yeats et ses amis, qu'il trouvait trop politisés et néopaïens. D'ailleurs ils étaient généralement protestants.

Le lien entre la résurrection celtique suscitée par ces poètes, chantres de l'ancienne Irlande, et la mythologie de Tolkien est quand même patent, et c'est justement parce que l'assimilation était possible qu'il s'inquiétait qu'on pût la faire. Il eut la même attitude vis à vis de Richard Wagner, exagérant ses défauts parce qu'il investissait de conceptions propres, modernes, la mythologie germanique. Le problème était sans doute plus idéologique que poétique. Il n'a confessé d'affection que pour Lord Dunsany: celui-ci créait des mythologies nouvelles, comme lui-même le faisait, et ne tentait pas outre mesure de réhabiliter le paganisme - le mêlant facilement de satire.

J'ai été choqué quand Peter Jackson, le réalisateur des films du Seigneur des anneaux, a choisi de tourner les scènes se passant dans les vertes plaines de Rohan en Islande - en une saison, de surcroît, où le vert y est invisible. C'était méconnaître fondamentalement le ressort poétique de l'œuvre de Tolkien - et le ramener à Rohan Banner.jpgde l'idéologie ou à du nationalisme, puisqu'il est vrai que Tolkien préférait la mythologie islandaise à l'irlandaise; oui, mais il n'est jamais allé en Islande, et tout chez lui n'est pas références abstraites: il était un poète, et s'appuyait d'abord sur sa propre expérience, notamment des paysages!

Il a même trahi sa pensée en estimant que le panthéon des Celtes, à l'origine, devait être le même que celui des Germains. Il fallait placer Gandalf en Irlande, car si Gandalf est un reflet positif et sanctifié, christianisé d'Odin, lorsqu'il chevauche avec son cheval blanc dans les plaines de Rohan, Tolkien l'imaginait certainement dans un paysage irlandais. Ce mage est l'éclair blanc et pur venu des dieux, et qui remet de la sainteté dans l'amour terrestre. Il est un avatar de saint Patrice, lui aussi surgi d'au-delà de la mer – quoique ce soit de l'est, non de l'ouest. Chez Tolkien, les idées se mêlaient, car, catholique, il aimait en même temps le paganisme germanique et les pays anciennement celtiques, et il pensait, au fond, que, à maints égards, la sagesse antique des pays du nord préparait le terrain au vrai christianisme. Si l'on se souvient que pour les Celtes convertis, l'articulation entre le paganisme et le christianisme était plus fluide qu'on ne pense; que les fées elles-mêmes avaient désapprouvé les druides au profit de saint Patrice en Irlande; que Merlin était réputé fils d'un elfe et en même temps voué au Christ par le Gallois Geoffroy de Monmouth, on saisit ce que Tolkien doit aux Celtes médiévaux: car ses elfes sont aussi voués au Christ, on ne peut le contester. C'est d'opposer le paganisme et le christianisme, qui lui semblait aberrant.

Mais comme le disait Lord Dunsany, la terre irlandaise est physiquement si grandiose, qu'on ne peut pas ne pas imaginer des elfes, des mages, des dieux, en son sein! Et quand on songe à saint Patrice allumant des feux sur Tara, on peut le concevoir ressuscitant les dieux dans leur ancienne pureté. C'est lui qui désormais incarnait le sacré vivant.

Je ne sais pas si le catholicisme irlandais moderne, si méprisé par Yeats, est encore tel. Il est probable que sa grandeur soit à son tour amoindrie, et que Yeats l'ait saisi: il a sa légitimité. En Irlande, on voit souvent, dans les montagnes, des ensembles de statues blanches, inspirées par la Renaissance italienne, représentant des descentes de croix. J'ai été surpris qu'on ne trouve guère ces jolis oratoires contenant des statuettes féeriques de Marie - si fréquents en Savoie.

Le blanc sur le vert n'en est pas moins persistant! Et saint Patrice continue de déverser sa grâce: il brandit toujours son trèfle d'émeraude, symbole de la Trinité, et met toujours en fuite le serpent, symbole des passions mauvaises. Dans les églises, le roi à la lyre, avatar local de David, symbole du roi païen qui chante le Christ avant son arrivée, est partout présent aussi. Quoi de plus tolkinien?

12/10/2018

Suite & fin de la bataille de l'Homme-Météore contre l'Homme-Glu

63935_1432204910412086_2957034575447765978_n.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé l'Homme-Météore, gardien secret de Paris, alors qu'il venait de se libérer des liens blanchâtres dont l'avait enserré de ses mains étincelantes son ennemi l'Homme-Glu.

Ne perdant pas un instant, il attrapa le sceptre cosmique attaché à sa ceinture et en fit jaillir le foudre le plus puissant que Paris eût connu depuis le temps du Génie d'or, son précédent gardien. L'immeuble en trembla, et des morceaux de plafond tombèrent sur les deux guerriers; l'Homme-Glu, touché par le trait, fut projeté contre un des murs, lequel tomba sur lui. Un nuage de poussière le cacha à la vue de l'Homme-Météore, qui attendit.

De ce voile gris, il vit soudain surgir l'Homme-Glu, toujours énorme, et laissant tomber les gravats de ses épaules en s'avançant. Il n'avait toujours pas repris son sourire. Au lieu de cela, une cape noire, grande et large, semblait, on ne sait par quel miracle, s'être ajoutée à son dos, comme une grande aile de ténèbre repoussant toute clarté au loin, et lui donnant une nouvelle envergure. Il ne boitait qu'à peine, preuve qu'une force inconnue était venue irriguer ses membres, et qu'il était protégé par des êtres mystérieux - peut-être Radsal-Tör en personne!

Il était terrifiant. Mais l'Homme-Météore, face à cette mission qui s'avérait être plus dure de vingt fois que la précédente, se tint prêt, le bâton cosmique levé devant lui, comme en garde.

De nouveau, dans un geste dont l'obscurité semblait naître, l'Homme-Glu leva les mains et en fit jaillir un fil blanchâtre, qui, comme mû par une volonté propre, s'élança ainsi que quelque serpent vers l'Homme-Météore.

Celui-ci, malgré sa haute stature, faisait l'effet d'un nain, face à son ennemi géant. Cette fois, cependant, la magie de l'ange ne lui fit pas défaut: le sceptre céleste, avec un art incroyable, attira vers lui le fil blanc de l'Homme-Glu, et l'enroula autour de son fût, comme s'il avait capté son charme. Puis il se mit à vibrer, et une 89.jpgflamme dissolut ce câble, naissant comme un crépitement d'éclairs; elle ne laissa, des vers servant de cordes, que des morceaux qui se tordaient, et gémissaient, et grinçaient, et criaient, comme s'ils fussent parfaitement vivants. Or en était-il bien ainsi: le fil de l'Homme-Glu avait une âme, quoiqu'il le fît jaillir de ses mains gantées!

Furieux que son attaque eût été déjouée, ce monstre rugit et, tournant sur lui-même, envoya sa cape, elle aussi comme mue de son propre chef, vers l'Homme-Météore, tout ainsi qu'un flot d'ombre.

Elle avait, en vérité, le pouvoir d'étouffer et de réduire tous ceux qu'elle étreignait, de les anéantir - de les envoyer dans une mystérieuse Zone négative où l'on n'était plus rien. Elle créait pour ainsi dire un trou, débouchant sur le néant, et nul ne savait ce qui était dans ce trou, seule l'épouvante semblait y résider, y avoir un corps, y avoir une matière.

Or, l'Homme-Météore bondit en arrière, et seul son bras gauche fut saisi par le bout de la cape. Il y sentit aussitôt une terrible douleur, comme si un acide poison s'y trouvait, qui tâchait de dévorer son bras. Il leva son sceptre, qui en un clin d'œil s'étira et forma, à l'un de ses bords, une lame, et trancha la cape!

Un hurlement plus atroce encore que les précédents sortit de la bouche hideuse de l'Homme-Glu. Cette cape était-elle faite de sa chair? Ses nerfs s'y prolongeaient-ils? Sa vie propre s'en expliquait-elle? Elle se rétracta sans tarder, retombant sur les épaules du monstre.

Fou de rage, celui-ci se jeta sur l'Homme-Météore, afin de l'anéantir à mains nues. Il lui asséna un terrible coup de poing au menton, et Robert Tardivel crut que son casque allait se détacher de sa tête, tant il avait été violent; mais il n'en fut rien: il en fut seulement projeté à deux mètres en arrière. Il put rouler sur lui-même et, s'appuyant contre le mur, se relever à la vitesse de l'éclair. Mais déjà l'Homme-Glu était sur lui, et 486285-maggoesh2hwithcolossus9xs (2).jpgarmait un poing devant réitérer un coup, de biais et vers le haut. Or, l'Homme-Météore le para de son bras gauche, plus rapide qu'aucune chose au monde, et asséna, au visage noir du monstre, un crochet qui jeta un éclair (comme s'il était décuplé par on ne sait quelle force inconnue) à son tour.

L'Homme-Glu reçut violemment ce poing, et sa tête tourna, sa mâchoire manqua d'être déboîtée. Mais il était trop fort. Il donna à l'Homme-Météore un coup de front en avançant brusquement sa tête, et le nouveau gardien de Paris fut submergé par une noirceur venue d'en bas, et mit un genou à terre. L'Homme-Glu jeta son pied sur cette tête étourdie, et l'Homme-Météore fut projeté sur le sol en entier, à la merci de l'Ennemi.

Celui-ci poussa un cri de triomphe. Il sauta, à pieds joints, sur l'Homme-Météore, qui, cependant, eut la présence d'esprit de brandir son sceptre, qu'il tenait de la main gauche, et qui ainsi transperça hideusement le pied droit de la bête, le disloquant et le brisant. Un sang noir tomba sur l'Homme-Météore, et la puanteur de ce liquide visqueux l'eût fait s'évanouir, si le sang qui courait dans ses veines ne lui avait pas donné un feu nouveau, l'amenant à enchaîner les coups les uns après les autres, malgré sa fatigue et sa faiblesse. Il se mit instantanément debout et, profitant de son avantage, se jeta sur l'Homme-Glu, le bâton cosmique en avant, le transperçant au ventre. Puis, le faisant, de sa seule volonté, vibrer et flamboyer, il l'arracha, faisant tomber à terre un flot noirâtre, luisant aux clartés des réverbères qui, dans la rue, venaient de s'allumer.

L'Homme-Glu ne criait plus: le front baissé, mais toujours debout, il buvait, pour ainsi dire, sa douleur en silence, regardant à demi sa plaie, et y portant, lentement, une main lourde. Il s'affaissa sur les genoux, puis tumblr_inline_nl0dv9e8aw1t7hiz8.jpgsur le dos. Alors il se ratatina, et la chair humaine revint par l'arrière sur tout son corps monstrueux, qui, curieusement, reprit une taille normale, aussi bien que les traits de Damien Molter! À son flanc, sous sa main, une plaie saignait abondamment, et le bandit, le teint pâle et cireux, tenait les yeux fermés.

Il murmurait quelque chose. En tendant l'oreille, l'Homme-Météore put entendre le nom de Radsal-Tör, appelé, ou invoqué, à la façon d'un sauveur!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, pour laisser au prochain le récit du sauvetage, par la main du grand sorcier de Paris, de l'Homme-Glu, son lieutenant fidèle.

03/10/2018

Plaute et la légende de la naissance d'Hercule

Phlyaques3.jpgPlaute, qui vivait au deuxième siècle avant Jésus-Christ à Rome, est l'auteur comique latin fondamental. Molière l'a imité, notamment dans Amphitryon qui, parce qu'il contenait des dieux, m'intéressait. J'ai lu la version de Molière il y a longtemps; tout récemment, j'ai lu celle de Plaute.

Elle est dans le même esprit: il s'agit de tirer le rire d'un mystère ancien, la naissance et la conception d'Hercule par Alcmène, à Thèbes, et Jupiter ayant pris l'apparence de son mari. Le dédoublement créait pour la mère un adultère involontaire, et pour Amphitryon une jalousie légitime.

Souvent, les héros nés de dieux avaient pour mères des vierges: cela posait peu de problème. Mais comme Alcmène était mariée, les poètes ont commencé à s'en faire des gorges chaudes, et à ricaner.

Il en résulte ce mélange de mystère et de comédie. Le premier était encore sensible chez Molière, mais il est plus net chez l'auteur romain, pour qui Hercule et Jupiter étaient de véritables dieux, non des fictions. Le plus singulier est l'omniprésence de la question du rêve. Amphitryon et son esclave Sosie (dédoublé par Mercure), se demandent sans cesse s'ils ne rêvent pas ou n'ont pas rêvé, lorsqu'on leur annonce qu'ils ont fait ceci ou cela, et qu'ils n'en ont aucun souvenir. Cette dimension onirique n'est pas marquante chez Molière, qui n'en a pas mesuré l'importance. C'est en rêve que les hommes habités par les dieux agissent: leurs corps se meuvent sans eux, qui sont ailleurs.

Un trait peu développé par Molière et davantage chez Plaute le confirme: la nuit durant laquelle Jupiter prend son plaisir avec Alcmène est d'une longueur exceptionnelle. Comme Sosie le remarque, les étoiles et la lune meh.ro11041.jpgse sont arrêtés: le temps ne passe plus. Les mortels se meuvent, respirent, et leurs cœurs battent, mais ils sont comme dans une autre dimension - et cela suggère beaucoup. Plaute ne comprenait sans doute pas le récit mystique jadis effectué par des initiés, et qu'il reprend en tentant d'expliquer les choses rationnellement: car Jupiter dit que, pour équilibrer les jours et les nuits, il raccourcira le jour suivant. L'impression de cette nuit interminable aux astres fixes reste profonde, et, quoique le lecteur ne l'explique pas non plus, il la reçoit avec force, comme si elle faisait partie d'un grand secret, lié à l'intervention divine sur Terre - et à la conception des héros.

Un indice est semé, à celui qui peut comprendre le monde occulte: une boîte scellée contenait un cadeau réservé à Alcmène. Elle est toujours scellée, et Alcmène annonce à son mari qu'il lui a déjà donné la coupe d'or du roi qu'il a vaincu, alors qu'il était parti au loin. Amphitryon n'y comprend rien, puisqu'il ne l'a pas vue depuis son retour, ce qu'elle ne comprend pas non plus: elle croit qu'il se moque d'elle. Quant à lui, il se demande si elle est folle, ou vicieuse. Le spectateur attend de savoir ce que contient la boîte scellée: Sosie presse son maître de l'ouvrir, alimentant le suspense. Et la boîte est vide! Or, Amphitryon est persuadé de l'avoir toujours gardée avec soi.

L'explication s'y trouve. Mais elle est pour les sages. Pour les autres, elle reste mystérieuse, et le moment est incompréhensible comme une scène ésotérique d'un film de David Lynch. Il est renversant, bouleversant, signifiant infiniment - et ne disant rien.

La conclusion confirme la prégnance de la mythologie chez Plaute, allégée chez Molière. Car l'unité de temps n'est pas présente, et la fin de la pièce voit déjà naître Hercule, plusieurs mois étant réduits à quelques heures. Il est clairement dit qu'Hercule a mis sept lunes seulement à naître, mais, autre mystère, qu'Alcmène était déjà enceinte depuis trois lunes quand elle s'est unie sans le savoir à Jupiter: la grossesse est en effet longue de neuf mois, mais de dix lunes, et les mois factices, étirés pour remplir l'année, n'avaient pas encore été créés à l'époque de Plaute. Ils ne comptaient donc que vingt-huit jours. (Ils n'en lightning_bolt.jpgcorrespondaient pas moins à l'année, parce que les mois ou lunes d'hiver n'étaient pas comptés, étant inutiles à l'agriculture; Mars reprenait le décompte.)

Que cette pièce soit issue d'un mystère mythologique achève d'être démontré par l'évocation, à la fin, de la naissance miraculeuse d'Hercule: la Terre tremble, des éclairs fusent, et une voix révèle à Amphitryon ce qui s'est réellement passé. Celui-ci comprend qu'Alcmène n'est en rien coupable, et que la gloire du fils de Jupiter rejaillira sur lui. En d'autres termes, Jupiter était Amphitryon, mais divinisé jusqu'à s'arracher à lui-même et à se confondre spirituellement avec le dieu. Le lien a créé une ouverture céleste qui a irrigué le corps à naître de puissance cosmique, l'esprit et le corps n'étant en rien distincts dans l'ancienne pensée. Et Hercule a pu d'emblée être un enfant fort et massif, malgré le temps court de grossesse pour lui. En même temps, en effet, est né un jumeau, que le texte ne nomme pas, et qui, lui, a été conçu par Amphitryon vraiment Amphitryon. (La tradition l'appelle Iphiclès.)

Peu après sa naissance, dit une servante, Hercule a tué deux serpents volants qui, tombés du ciel (par l'ouverture de la cour intérieure que les Romains pratiquaient pour recueillir l'eau de pluie), cherchaient à hercle.jpgentrer dans son berceau et à le tuer lui. Je restitue ce que dit Plaute: je ne sais pas comment les serpents sont arrivés jusqu'au berceau dans les légendes des Grecs, qui n'avaient peut-être pas le même genre de maisons. Ce détail épique, quoi qu'il en soit, ne se trouve pas non plus chez Molière, peut-être parce qu'il a voulu conserver l'unité de temps, ou alors par un rationalisme spontané prétextant l'unité temporelle pour mieux évacuer le merveilleux - qui justement se déroule hors du temps. (Je crois que c'est le fond de la chose, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse: les règles classiques étaient faites pour imposer le naturalisme.)

Au bout du compte, Plaute a bien cherché à créer un mystère à l'antique, il en a en tout cas respecté la trame traditionnelle. Molière aussi, mais moins. Il a resserré son intrigue, et il est plus clair, mais moins mystérieux.

Moins suggestivement érotique, aussi. Signe des temps. La langue latine dit que le mâle compresse la femme. Elle évoque l'acte physique. Le français est plus évasif.