27/07/2018

Une celtique miscellanée: des fées au Christ

Celtic Miscellany.JPGComme je l'ai déjà dit ailleurs, j'ai lu, pour préparer mon voyage en Irlande, une anthologie de la littérature celtique appelée A Celtic Miscellany, rassemblée par Kenneth Hurlstone Jackson, un professeur spécialiste. Il a choisi les textes parmi les œuvres écrites en irlandais ou en gallois, pour l'essentiel, mais aussi, parfois, en breton, en cornouaillais, et dans la langue de l'île de Man. Je possédais depuis longtemps cet ouvrage, mais je n'aime pas trop lire les traductions, en principe. Cependant, il est patent que je connaîtrai jamais les langues celtiques assez pour les lire, et, d'un autre côté, l'anglais est la première langue parlée en Irlande: c'était l'occasion de me perfectionner!

C'en était une d'autant plus belle que les textes évoquent des détails dont le sens précis souvent m'échappe, quand cela parle de plantes, d'oiseaux ou d'outils traditionnels.

Ce qui frappe, dans ce livre, est d'abord la violence reflétée des rapports entre les Anglais et les Irlandais, plusieurs poèmes traduits déplorant l'assassinat des seconds et se réjouissant de celui des premiers. Au Pays de Galles, les tensions étaient surtout vives au treizième siècle, époque à laquelle les derniers princes locaux ont été vaincus par les Anglais. En Irlande, cela s'est prolongé assez longtemps.

Autre chose qui impressionne, c'est la mythologie païenne persistante, ne serait-ce que sous forme de figures de rhétorique, et sa beauté. Les immortels de la Terre sont appelés les Purs, les Toujours Vivants, et leur monde est sublime autant moralement que physiquement. Il faut noter que ces Celtes n'avaient pas de conscience claire que cela allait à l'encontre du christianisme, car ils aimaient à la fois le Christ et les fées, et ils assuraient que seuls les druides étaient coupables, que d'ailleurs les fées elles-mêmes les avaient rejetés, et que leurs bons rois, les plus grands, reconnaissaient dans le Christ le Fils du Dieu Vivant.

La source de motifs mythologiques présents dans le texte latin de la Nauigatio Sancti Brendani se retrouve dans des textes profanes, avec d'ailleurs plus de mystères encore, typiques de la littérature celtique: dans un récit sublime, des gens arrivent sur une île, dont le bourg vide est gardé par un chat qui saute de colonne en colonne. Un des hommes veut prendre un objet d'or incrusté dans un mur, le chat saute sur lui et au Saint_brendan_german_manuscript.jpgmoment où il aurait dû le toucher, l'homme s'enflamme et il ne reste plus de lui qu'un tas de cendres. Puis le chat retourne sur ses colonnes. On n'en saura pas plus. Mais on devine beaucoup, et c'est fascinant.

Fascinant également est le chapitre réservé aux épigrammes, équivalent celtique des haïkus japonais; les Gallois notamment ont développé un genre appelé par eux englyn, très beau et suggestif, parce que la méditation sur les choses, qu'on trouve aussi dans la poésie japonaise, s'accompagne de métaphores et de personnifications qui explicitent ce que le Japonais n'a pas besoin d'expliciter, mais que l'Occidental, dans son intellectualisme spontané, a absolument besoin de voir exprimer, tant cela ne va pas de soi pour lui (fût-il gallois): l'âme de la nature, et les idées portées par les phénomènes. François de Sales se faisait un art de les distinguer, usant de ce qu'il appelait les similitudes. La poésie galloise aussi.

Bref, comme la littérature celtique est très imagée, et ne cherche pas à tout expliquer en théorie, elle est belle, et fait entrer dans un monde de bruissements et de spectres qui fait généralement peur aux Latins. Le succès même du haïku en France renvoie sans doute à ceci, qu'il n'oblige pas l'Occidental à donner une âme aux choses, qu'il peut renvoyer à un sens abstrait. L'englyn est plus contraignant et, en réalité, correspond mieux à ce que ressent le Japonais.

Un poète impose, dans cette anthologie, son art particulier, c'est le Gallois Dafydd ap Gwylim, qui vivait au quatorzième siècle. Nourri de la poésie courtoise française, il ne fait pas dans le merveilleux, mais reste très imagé, et plaisant, plein d'humour, défiant les autorités religieuses pour vivre pleinement ses amours proscrites, et narrant ses aventures et peignant la nature d'une façon belle et foisonnante.

Je terminerai en faisant une allusion à un autre poète du quatorzième siècle, c'est Dante: car un récit irlandais raconte qu'un homme visite l'autre monde, l'enfer, le paradis, le purgatoire. Yeats assurait que l'idée était d'origine irlandaise - au moins pour le purgatoire, puisque des récits arabes racontaient aussi le voyage de Mahomet en enfer et au paradis, et que le récit en avait été traduit en latin en Espagne. Mais la différence considérable entre le récit irlandais, philosophiquement pur, et celui de Dante, marqué par pelerinage_de_lame.jpgl'amour courtois et le classicisme, est que ce voyage n'y a pas pour guide Virgile, ou Béatrice, ou même des saints consacrés, comme chez l'Italien, mais, tout simplement, l'ange gardien de l'homme qui visite. Cela paraît infiniment plus logique, et on se dit que Dante en a inutilement rajouté. D'un autre côté, les anges qu'il peint sont hiératiques, abstraits, et peu humanisés: il semble que les Italiens n'aient pas ressenti ces êtres célestes comme très proches d'eux, qu'ils les aient regardés surtout comme des allégories. Dante a donc éprouvé le besoin, pour humaniser l'ange gardien, de lui donner le visage de défunts qui lui étaient chers. Les Irlandais, habitués à fréquenter les elfes, n'éprouvaient pas le même besoin. Leurs saints, notamment Patrice et Colomba, étaient réputés avoir eu des anges pour amis intimes, et il devait sembler inutile de leur donner le visage d'une femme aimée, ou d'un barde antique. D'ailleurs on n'en gardait pas trace: un peu comme chez les Arabes, si le langage était imagé, les images matérialisées étaient rares.

C'est ce qui peut résumer l'essence de la littérature celtique: le monde spirituel y est ressenti comme proche; du coup, parfois, la vision d'ensemble manque, la clarté aussi. Mais la vitalité en est incroyable.

12/07/2018

L'Elfe jaune et Momülc font la paire

proence7.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé Captain Savoy et l'Elfe jaune alors que le premier venait de finir de raconter au second tout ce qui s'était passé en son absence, jusqu'à la scission possible provoquée par le départ de quatre disciples impatients d'en découdre et partis attaquer Chambéry.

L'Elfe jaune réfléchit, regarda encore le pays devant et autour de lui, et annonça qu'il ne pouvait, apparemment, rejoindre immédiatement le Grand Bec, où s'était réfugié Captain Savoy avec ses Disciples! Entre lui et le royaume de Tsëringmel, une brume épaisse s'étendait, traversée des éclairs que faisaient les lames des épées et les tirs de pistolets à rayons. L'armée du mal remplissait les vallées, exhalant un brouillard infect, et il n'était pas de taille, face à ces monstres, et ces hommes entraînés de Malitroc qu'avait souvent transformés sa science diabolique. Même avec son compagnons Momülc, il ne pouvait rompre leur front, débander leurs rangs et gagner le havre des anges - comme on appelait aussi le Grand Bec, parce que les hommes de la Lune s'en servaient comme d'un port, lorsqu'ils venaient sur la Terre dans leur nef des étoiles!

La puanteur s'élevant de ces fumées noires et clignotantes (comme si des yeux s'y déplaçaient, et déjà l'épiaient, surveillant la Terre et faisant peser sur les hommes le poids d'une volonté maligne), disait à elle seule, alors qu'elle entrait dans le nez de l'Elfe jaune, la puissance maléfique qu'elles contenaient, et les êtres atroces qui s'y mouvaient, comme des poissons dans l'eau. Ils épaississaient à peine la matière immonde de ces brumes, s'y faisaient un corps ailé, et ondoyaient dans les ténèbres comme des chauves-souris. Appuyant les guerriers de Malitroc qui demeuraient au sol, ils rendaient quasi impossible de franchir la ligne de front. Leur gueule rougeoyante était comme en feu, et l'Elfe jaune, en les apercevant au loin avec l'aide de Captain Savoy qui étirait sa vue, frémit un instant, malgré son courage.

Il s'adressa à son maître, qui, toujours dans l'air au-dessus de lui, attendait sa réponse: et il promit qu'il tâcherait de le rejoindre, dès qu'il en aurait l'occasion; mais qu'il ne voyait pas, pour le moment, de fil d'accès au Grand Bec, toute voie étant bloquée par l'Adversaire. Il annonça qu'il n'en espérait pas moins convaincre Momülc de l'aider à combattre les Mauvais, et, soit par ruse, soit par persévérance, en contournant les lignes 9c71dad66c414f1ce6960c06a7479dcf.jpgennemies ou en les perçant en secret, à la fin gagner le royaume de Tsëringmel. Il doutait, bien sûr, que son aide pût être utile à son maître, mais il ferait tout ce qui était en son pouvoir. Puis, il demanda s'il était possible que Momülc fût, caché, le Douzième Disciple!

À cette question, Captain Savoy ne répondit rien. Son visage impassible resta grave, et le silence persista autour de lui. Seuls les oiseaux du matin, dans les branches des érables et des hêtres, faisaient, pinsons et fauvettes, entendre leur voix, ainsi que la respiration lourde de Momülc, au buste épais, et gros. Toutefois un grondement sourd, montant des vallées noires, se faisait aussi ouïr au loin. Mais de l'ombre scintillante de Captain Savoy, que semblaient cristalliser dans l'air les rayons du matin, aucun son ne venait; l'image même semblait s'estomper, comme si la pensée du maître s'éloignait de son premier disciple.

L'Elfe jaune alors reprit: Ô Captain Savoy, voici ce que donc je t'annonce, pour la gloire et la défense de la Savoie immortelle! Ensemble, Momülc et moi, je le dis, deviendrons les gardiens du nord, en attendant de te rejoindre en Tarentaise; et nous œuvrerons dans le Chablais, le Faucigny et le Genevois du nord. Car, cherchant à contourner les lignes ennemies, nous parcourrons un chemin incertain, errerons d'un point à l'autre de l'espace, dans le but de tromper les veilleurs. Or, sur notre chemin, dès que nous le pourrons, nous abattrons des soldats de Malitroc, et protègerons le peuple de leurs menées infâmes, créant, peut-être, la légende d'un couple de héros libérateurs. Puis, quand l'adversaire excité ne s'y attendra plus, ne fera que dw.jpgnous pourchasser en colère, nous prendrons un chemin secret qui passe sous les montagnes, et disparaîtrons de leur vue. Demandant le droit de passer aux Nains, et même leur protection, s'ils veulent bien la donner, nous nous dirigerons, par les voies souterraines, vers le Grand Bec, et te retrouverons, Captain Savoy!Mais sois assuré que nous ferons merveille, au cours de nos courses vagabondes autour des armées de Malitroc et qu'à coup sûr nous allègerons le siège de ta base rutilante, et la défense de Chambéry face aux quatre disciples intempérants. Oui, nous les attirerons à nous, et notre action ne sera pas vaine! Qu'est-ce que tu en dis, Captain Savoy? Quelle pensée se cristallise dans la lumière de ta sagesse, ayant ouï ce noble dessein?

Captain Savoy le regarda de son regard grave, et ne répondit pas davantage. Mais il inclina légèrement la tête, et ses yeux jetèrent un éclat, et l'Elfe jaune crut que derrière l'endroit où ils se tenaient, les deux étoiles qui ornent le front des Gémeaux s'étaient rallumées. Puis son visage devint grand, emplissant l'horizon, mais, l'instant d'après, il se dissolva, laissant paraître, derrière lui, non les étoiles, mais les nuages rosis et dorés par le soleil levant.

L'Elfe jaune, alors, sut que son maître avait approuvé sa décision. Et comment pouvait-il en être autrement? Car Captain Savoy n'était que le stimulateur des âmes, et, somme toute, il encourageait constamment les projets conçus avec clarté et dans le feu du courage. Simplement il rappelait que le feu du courage ne devait pas engloutir la clarté de la raison, ni la clarté de la raison expulser le feu du courage, mais que les deux devaient s'unir dans la sagesse des mondes - et bénéficier, ainsi, de la protection divine: tel était son langage, obscur pour certains, lumineux pour d'autres. L'Elfe jaune, en vérité, était de ceux qui préféraient, dans son intimité, l'intelligence d'un dessein à l'ardeur qu'on mettait à l'accomplir; mais il n'en faisait amaz.jpgaucunement une doctrine: il s'agissait seulement d'une tendance existant en lui. À ce titre, il s'opposait, au fond, à l'Amazone céleste, au cœur de feu, mais ils demeuraient amis, et savaient que l'un complétait l'autre. Ils savaient aussi, car ils l'avaient appris, que les Douze Disciples et Captain Savoy formaient une harmonie cosmique, et qu'ils n'avaient pas été choisis au hasard, non plus que leur nombre n'était dénué de fondement. L'Elfe jaune cependant se souvint que ce n'était pas avec l'Amazone céleste, ni aucun autre Disciple adoubé, qu'il ferait désormais équipe, mais avec Momülc, qui l'eût cru? Or, il n'était pas douteux que ce géant vert lui aussi était habité d'un feu ardent, mais que sa raison n'était pas des plus nettes. Ainsi cette équipe, à son tour, pourrait-elle être complémentaire. Il restait à convaincre ce nouvel ami. Mais celui-ci l'avait écouté. Et quand l'Elfe jaune se tourna vers lui, il vit ses yeux briller, et sa bouche sourire, comme s'il lui était reconnaissant d'avoir songé à créer une paire héroïque avec lui. Il s'efforça de dire quelques mots, et il en sortit ceci: Toi, moi, amis, paire de braves, accomplir exploits beaux! L'Elfe jaune sourit, et répondit, mettant la main sur l'épaule du monstre: Oui. Allons! Et voici que tous les deux se mirent en marche.

Mais cet épisode commence à être bien long, ô dignes lecteurs, et je voudrais remettre à la fois prochaine l'attaque de Boëge par les deux qui font cette paire sublime!

04/07/2018

La langue gauloise

gauloise.jpgDepuis plus de vingt ans, je possédais un volume sur La Langue gauloise, de Pierre-Yves Lambert: à l'époque où je l'ai acheté, je comptais m'initier aux langues en général, stimulé par l'exemple de J. R. R. Tolkien et par mes études comparées des langues romanes à l'université de Montpellier. Je m'efforçais d'apprendre à lire l'anglais, l'italien, le latin, et je pensais poursuivre ce beau cheminement par l'allemand et les langues celtiques. Mais je ne crois pas que j'aie jamais eu la discipline suffisante, somme toute, pour faire de telles études suivies, sur un seul sujet. D'ailleurs je commençais tard, n'ayant jamais été, au collège et au lycée, doué en langues ou en grammaire, et n'ayant alors pratiqué aucune langue ancienne. Finalement, je me suis surtout consacré à la littérature savoyarde, essentiellement francophone.

Comme, néanmoins, je compte me rendre en Irlande, j'ai décidé de reprendre mon courage à deux mains, et, enfin, j'ai réussi à lire cet ouvrage sur la langue de nos prétendus ancêtres gaulois – c'est à dire des hommes qui vivaient au même endroit que nous avant l'arrivée des Romains.

En effet, contrairement à ce qui a été raconté récemment par un spécialiste réputé des peuples antiques, le gaulois était bien une langue proche de l'irlandais - de la même famille. Il était, à vrai dire, surtout proche du breton, conservé dans plusieurs dialectes du Pays de Galles et de Bretagne, et, de cette façon, les philologues ont pu comprendre une partie des inscriptions gauloises qui restaient de l'antiquité, soit en alphabet grec, soit en alphabet romain - soit, même, en caractères étrusques, de façon extrêmement sporadique.

Il faut savoir, en effet, que les Gaulois ont commencé à écrire en grec, pour deux raisons principales. D'abord, les colonies grecques des bords de la Méditerranée - dont il reste les villes de Marseille, Nice, Antibes - ont Alise.jpgentretenu des relations avec les Celtes voisins, leur apprenant l'écriture. Ensuite, l'empire d'Alexandre avait un rayonnement dont on parle trop peu, et il est net que les premières pièces de monnaie gauloises en sont issues.

Par la suite, naturellement, l'alphabet romain a été adopté, mais brièvement, car la langue latine l'a été en même temps, de telle sorte qu'on n'a pas beaucoup écrit le gaulois en romain, pour la bonne raison qu'en romain, on écrivait le latin. La langue gauloise ne semble pas avoir subsisté bien longtemps, en effet, et les mots qui en viennent en français sont surtout soit des mots passés en latin même, soit des mots dialectaux désignant des objets très précis, appartenant au monde des plantes et des oiseaux, parfois des outils. Curieusement (ou pas), ce sont les mêmes choses que, en anglais, on ne reconnaît guère, à la lecture: il s'agit d'objets très particuliers, dont l'existence même souvent est locale.

Les reliquats d'écriture sont fréquemment votifs, gravés sur de la pierre: ils consacrent des objets à une divinité, en général simples génies protecteurs d'une cité ou d'une ethnie, et portant le même nom qu'elle. Parfois, il s'agit de dieux qu'on connaît par ailleurs, et dont les Gallois (et même les Irlandais), ont conservé, dans leur littérature, une image matérialisée, ramenée à des êtres humains plus ou moins magiques, fées ou magiciennes, elfes ou sorciers. Tel est Maponos, un dieu chevalin connu au Pays de Galles sous le nom de lugh.jpgMabon. Les toponymes, bien sûr, commémorent le culte de Lug, qui existait dans tout le monde celtique.

On a également retrouvé des incantations magiques gravées sur du plomb, conformément aux rites décrits par Ovide dans ses Fastes. Jean-Yves Lambert affirme que cela vient des mœurs méditerranéennes et n'a rien de celtique, mais je suis sceptique, quand on nationalise ainsi la magie, ou même la religion: en réalité, d'un pays à l'autre, tout était très proche, sauf la langue. L'urne de Delphes ressemble à l'Arche d'Alliance de Jérusalem, le temple d'Olympie aussi à celui de Jérusalem, et pourtant, on sait à quel point les Juifs se mêlaient peu aux autres peuples. Si le plomb était utilisé, ce n'était pas par tradition nationale, mais à cause des vertus supposées de ce métal, non pas à Rome ou à Lyon, mais partout. Il est lié à Saturne, lui-même lié aux divinités infernales, et que ce dieu ait un nom différent en celte ne change pas réellement sa nature.

Fait remarquable, le gaulois tendait à perdre ses désinences: les gens ne prononçaient plus la fin des mots. Du coup, les déclinaisons étaient inaudibles. La solution, pour rester clair, était de conserver toujours le même ordre: sujet, verbe, complément. C'est remarquable parce que cela explique pourquoi l'ordre des mots est si important dans les langues modernes occidentales, notamment en français, mais aussi parce que le français, depuis l'époque romaine, n'a cessé d'évoluer de la même façon, à son tour: les terminaisons ne s'entendent plus. Cela pose un problème aussi pour la variation des mots en genre, nombre et personne: on le sait. Le français écrit impose ainsi l'absurdité d'une orthographe dite morphologique, indiquant le pluriel. Dans les faits, à l'oral, on entend le genre, le nombre et la personne grâce aux déterminants et pronoms, c'est à dire à des mots vides, non utilisés dans le latin, qu'on place cette fois avant les noms et verbes. Il n'y a guère que pour le féminin qu'on entende encore des fins de mots différentes, d'ailleurs fallacieusement ramenées à un e écrit qui indique en réalité la prononciation de la consonne finale, et n'a aucune valeur propre.

Cette tendance, à ne pas prononcer les mots jusqu'au bout, si française, ne vient pas du gaulois qui n'aurait pas eu de désinences, Beauce-openfield.jpgmais existait déjà en gaulois. À croire que le climat français empêche d'aller jusqu'au bout de ses mots et de ses idées. Cela rappelle Patrick Modiano ne finissant jamais, à l'oral, ses phrases. (On me l'a reproché aussi.) Les Gaulois ont toujours été des gens sensibles. Les plaines françaises, s'étendant à l'infini, semblent n'avoir aucune borne: on les regarde, et on se dit: à quoi bon? On ne finit jamais rien, on recherche à l'infini le temps perdu, comme Proust.

Les Français sont plus mélancoliques qu'on croit. On les regarde trop sous l'angle de l'ancienne Rome.