17/05/2018

Lord Dunsany et le triomphe du Sídhe

dunsany.jpgLe Sídhe est le pays des fées selon les Irlandais - c'est-à-dire, matériellement, des tertres ayant sans doute servi de tombeaux à des héros, dans l'antiquité. Car ces héros étant nés des dieux, leur mort les ramenait parmi eux. Les Irlandais y plaçaient aussi les druides et les bardes inspirés.

Edward John Moreton Drak Plunkett, lord Dunsany (1878-1957), était un écrivain issu de l'aristocratie à la fois irlandaise et anglaise, qui partageait son temps entre les deux îles, et a fréquenté, dans sa jeunesse, les poètes et intellectuels qui, à Dublin, pensaient ressusciter l'ancienne mythologie irlandaise, voire l'ancienne religion, et qui ont tant servi la cause de l'indépendance, en donnant à la patrie un socle culturel fondamental.

Lord Dunsany ne les a pas suivis dans cette évolution, disant n'avoir jamais eu à souffrir du régime anglais, ne voyant pas d'opposition entre les deux pays. Mais ses premières œuvres portent incontestablement la marque du néopaganisme triomphant de Yeats et de ses amis, car elles sont profondément mythologiques, et en même temps pleines d'une ironie vaguement amère, notamment contre la religion chrétienne et le prosaïsme de la vie terrestre.

Quand j'étais petit, j'ai lu dans un texte de Roy Thomas (préfaçant un comic book féerique appelé Weirdworld) qu'avant J. R. R. Tolkien, il y avait eu, dans le même genre, William Morris, Lord Dunsany et E. R. Eddison. Je cherchai immédiatement leurs livres, généralement non traduits. Seul le roman de La Fille du roi des Elfes, de Dunsany, était facilement disponible en français. Je l'ai lu, et ai été surpris par sa lenteur, quoique séduit par son atmosphère. Je l'ai relu quelques années après, et ai été émerveillé par son merveilleux - mais jusqu'à l'écœurement, je dois le dire.

Le souvenir me resta plus tard de gouffres lumineux, scintillants, dans lesquels le monde et la raison se dissolvaient - comme, dans les nouvelles de Clark Ashton Smith (mais à l'opposé), je percevais des gouffres obscurs et sans fond, dans lesquels la pensée aussi se dissolvait.

J'ai racheté ce roman enchanté assez récemment en anglais et, comme je prévois un voyage en Irlande, je me suis dit que c'était le moment de le relire. Or, il est singulier à deux titres. D'abord, le merveilleux y est habile et convaincant, et Dunsany avait médité en profondeur la nature des divinités païennes du nord et de l'ouest de l'Europe. Mais, dans son enthousiasme, il est allé plus loin que Yeats, réalisant quelque chose johnduncan_masqueoflove.jpgd'assez unique, racontant le triomphe du roi des elfes sur une cité terrestre, qu'il englobe pour faire plaisir à sa fille qui y a épousé un homme et engendré un fils. Peu importaient les prêtres chrétiens, qui, certes, refusaient d'y entrer: ils ne pouvaient l'empêcher que pour eux-mêmes. Peu importaient les anges, qui restaient dans le ciel, peu importait même le salut final du roi des elfes (puisque le Jugement dernier annonçait que cet acte ne lui serait pas pardonné): le temps était vaincu, et l'immortalité était donnée aux hommes qui l'avaient désirée.

Cette sorte de folie est assez rare, les auteurs insistant plutôt sur l'évolution historique qui a vu le christianisme et le rationalisme l'emporter sur le monde enchanté; Yeats en avait fait un motif récurrent. Mais Dunsany avait un enthousiasme remarquable, et un art consommé de l'illusion - peut-être porté par l'imaginaire toujours grandiose de la noblesse héréditaire, qui se pensait immortelle par essence. Peu lui importait que la Révolution fût le fruit de la volonté divine, comme l'affirmait Joseph de Maistre: elle se sentait plus forte. Et Charles-Albert Costa de Beauregard racontait que, de façon surprenante, la plupart des nobles Kruger_Franz-ZZZ-Portrait_of_Prince_Nikolai_Saltykov 1850.pngfrançais, au dix-huitième siècle, étaient athées - du reste à l'image de leurs rois. Il leur semblait seulement que leur ordre était supérieur et devait durer toujours. Car ils ne tenaient pas leur force tant du dieu des chrétiens que de leurs origines supposées dans le monde élémentaire - le Sídhe tel que le représentaient les légendes locales.

Jusqu'à la Corse ne contenait-elle pas des seigneurs qui affirmaient descendre de nymphes de la mer?

L'assurance, l'autorité avec laquelle Dunsany osait affirmer le triomphe du roi elfique sur le ciel et Dieu, avait quelque chose de sidérant, en un sens d'admirable, et le fait est que ses tableaux du monde des fées, ou de ce qui en vient, sont assez sublimes, impressionnants - et persuasifs. Le monde sous sa plume s'emplit d'une lumière éternelle, et tant pis pour ceux qui ne veulent pas y entrer par philosophie surannée.

L'écœurement jadis ressenti se comprend: malgré la beauté de ses tableaux, la splendeur de son style imité de celui de la Bible du roi Jacques - la puissance de son charme -, la pensée des anges n'approuvant pas cette action du roi elfique, et devant forcément l'emporter à la fin des temps, demeurait, et rendait dérisoire - dangereuse - cette vision idéale, séduisante - poignante jusqu'aux larmes!

On ne peut pas reprendre en détails les descriptions, car ce serait les déflorer. Mais elles sont généralement d'une grande beauté, d'un enchantement indéniable, comme si Dunsany était, lui, le dernier barde païen d'Irlande. Et quand mon père, grand admirateur de Jean Giono, me conseillait de lire Le Hussard sur le toit, et van.jpgque je commençais ses pages, je distinguais la même ambition, le même désir de diviniser, d'idéaliser, d'éterniser la Provence - le monde terrestre -, mais je demandais: Où est le roi des elfes? Car, d'un côté, puisque le débat théologique était gommé par Giono, qui n'invoquait pas directement les elfes et les anges, on pouvait croire, par le charme invisible de son puissant style, que la Terre était bien ce monde idéal qu'il décrivait - de telle sorte que l'aigreur était assourdie. Et, d'un autre côté, comme, dans le récit, aucun être divin, jupitérien - comme était le roi des elfes -, ne justifiait la victoire de l'immortalité sur le monde périssable, c'était, somme toute, encore plus invraisemblable. En un sens, l'obscurité de Dunsany, face à la notoriété de Giono, est injuste. Dans un autre, le rationalisme extérieur du second fait mieux passer ses visions, on se sent moins dérouté.

C'est toute la différence entre un Provençal et un Anglais, peut-être.

09/05/2018

L'Elfe jaune et le message des Disciples adoubés

fairytale monica gold.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, dignes lecteurs, nous avons laissé nos deux héros, l'Elfe jaune disciple de Captain Savoy et Momülc, alors qu'ils venaient de recevoir un message de Captain Savoy leur rapportant tout ce qui s'était passé durant leur absence - que l'Elfe jaune s'étonna alors d'avoir été si longue, s'exprimant à haute voix.

À cela Captain Savoy répondit: Ô Elfe jaune! C'est bien pendant de longs mois que tu fus absent. Tu es entré dans le royaume de Vouan au printemps, et l'automne est bien avancé. N'as-tu point remarqué les feuilles des arbres devenues rouges? Quand tu as quitté la Terre des mortels, elles verdissaient comme un nuage autour des géants de bois; à présent elles ont jauni, ont été brûlées et cuites par le soleil haut dans le ciel, et les voici qui déjà tombent.

Peut-être tu n'as pas remarqué l'inclinaison du soleil, parce qu'il est à peu près autant au sud que quand tu es parti; mais alors qu'il se redressait vers le nord, les jours se suivent et le voient se rabaisser vers l'horizon.

Sache en effet que le temps ne passe pas en Vouan comme il passe parmi les mortels, et qu'un jour là en compte beaucoup ici. Telle est la magie de ce lieu, encore rattaché à sa source la Lune et qui continue, étrangement, de former avec elle un tout, quoique la distance soit apparemment grande. Vouan est comme un poste avancé de l'astre d'argent, et il ne subit que ses lois, échappant à celles de la Terre. On ne saurait bien le décrire, au moyen img184.jpgdes mots humains, car il est la marge de l'orbe lunaire et en même temps semble placé sur la Terre, et je vais te dire ceci: autrefois la Terre et la Lune ne faisaient qu'une, mais la Terre est la partie qui s'est violemment effondrée et ainsi détachée du tout; or, certains royaumes lunaires ont subi l'effondrement, mais sont parvenus à conserver le lien qui les unissait à la Lune, par de mystérieux fils qui les tiennent comme suspendus au-dessus de l'abîme – car pour les immortels lunaires, la Terre est un abîme, et son sol une illusion. Le filet qui retient le royaume des immortelles de Vouan lui permet de rester en lien avec la Lune, quoiqu'il soit accessible depuis la Terre, aux âmes méritantes. Car là est le pays de la beauté, mais aussi de la vérité, et de la droiture, de l'absence d'illusion et de trahison. D'autres royaumes semblables existent, tel celui de Tsëringmel, ou celui d'Asagmë, en haut de montagnes qui sont comme des ports pour les dieux, ceux que les hommes nomment des anges. Ce n'est pas la montagne qui s'est soulevée, à proprement parler, mais la Terre autour qui s'est effondrée et des forces demeuraient, saisies de la Lune, qui ont permis à ses sommets de résister au poids des siècles, à l'effondrement qui se poursuit, et que provoquent dans l'abîme les dents des rats de Mardon, rongeant les fondations de la Terre pour libérer un jour leur maître, et lui permettre de reconquérir le ciel dont il a été banni.

Mais pour en revenir à toi, tu sais que, à distance, j'ai pu suivre tes actions en communiquant avec Amariel, en les observant par ses yeux, sans jamais chercher à intervenir ni à te donner des conseils par son intermédiaire, d'abord parce que sa sagesse est au moins égale à la mienne, ensuite parce que je voulais te laisser libre dans toutes tes actions, afin que tu apprennes plus vite l'essence de ta destinée.

Même quand Amariel ne me communiquait rien, fermant son esprit au mien pour se laisser de l'intimité, j'entrais, à volonté, avec l'esprit de Vouan même, qui la garde et la guide, de sorte que rien de ce que tu as accompli en son sein ne m'a échappé. Vouan a en effet un génie propre, que tu n'as pas rencontré, et qui est comme le père d'Amariel, et vit dans son grand arbre. Il se maintient caché, mais il voit, entend, sent tout, et il m'a laissé entrer dans sa chambre secrète.

Pendant ces cinq jours lunaires où tu combattis Fomal l'Homme-Taureau, où tu assistas aux cérémonies funéraires de ses tristes victimes, où tu nouas avec Amariel une amitié singulière, où tu eus la mystérieuse expérience de la Cascade sainte, certes, 783130735598b1020f55cad82ac08c46--prophetic-art-communion.jpgdes semaines se sont écoulées ici, et le temps a passé plus vite que l'oiseau qui vole d'arbre en arbre, plus vite que la pensée qui va de montagne en montagne en un instant, à la façon de la lumière. Et de nombreux malheurs, sache-le, se sont abattus sur les hommes comme des vautours aux ailes noires pendant ce laps de temps, et si tu nous quittas en paix, nous sommes à présent en guerre.

Or, lorsque Captain Savoy fit allusion à son amitié pour Amariel, l'Elfe jaune de nouveau rougit sous son masque. Il frémit, aussi, quand il entendit évoquer son expérience de la Mystérieuse Cascade. Il eut d'ailleurs la soudaine révélation que le moment le plus long de son séjour devait justement avoir été celui-ci, pendant lequel il était demeuré comme en transe, et avait voyagé, lui avait-il semblé, hors de la Terre.

Captain Savoy, reprenant son récit, annonça à l'Elfe jaune l'adoubement de plusieurs disciples, qu'il nomma: le Second Disciple, après lui, l'Elfe jaune qui était le Premier, avait été et serait l'Amazone céleste, aux bras étincelants, aux yeux de feu; le Tiers Disciple était le Léopard des Neiges, à la force démesurée; le Quart Disciple était la Femme-Faucon, au vol agile et flamboyant; le Quint Disciple était le Nouvel Hanuman, à la queue qui était comme un fouet pouvant battre les mondes; le Sixième Disciple serait la Femme de Cristal, aux lances acérées et fines, amie intime de Tsëringmel; le Septième Disciple, et dernier adoubé, était le Noton bleu, génie de Chambéry et ami des Nains de Tsëringmel. Les ca8945620f30b448434efa83c1b7a44a.jpgquatre autres disciples attendaient la fin de leur initiation, et d'être prêts à recevoir la grâce miraculeuse qui achèverait de leur donner leurs pouvoirs, et les rendrait pleinement chevaliers. Le douzième disciple était encore inconnu, après la défection de Laurent Ripoz, fils de Jacques et Madeleine Ripoz de la rue Carnot. Mais il se préparait dans l'ombre, et un plus grand que lui, ou les mages d'Annecy connus des hommes, l'élevait et l'initiait en secret.

Captain Savoy évoqua encore l'impatience d'en découdre manifestée par l'Amazone céleste, au cœur fougueux, et le Noton bleu, dont l'âme saignait face aux malheurs de Chambéry la grande, toutes les nuits des cris de douleur l'éveillant, et se mêlant aux appels et aux prières de Bær, le fondateur de la cité qui avait gagné le monde spirituel. Il révéla à l'Elfe jaune que lui jugeait que le moment n'était pas encore venu, pour des raisons qu'il n'avait point le droit de dire, et qu'il craignait qu'une scission n'advînt entre lui et plusieurs de ses disciples, la jeune Femme-Comète elle-même ayant exprimé le désir d'intervenir avec ses aînés. Il lui raconta tout, il ne lui cacha rien, puis attendit de voir sa réaction.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà long, pour remettre au prochain la formation de la formidable équipe que constituèrent, en ce temps mémorable, l'Elfe jaune et son nouvel ami Momülc!

01/05/2018

Stace et les relations des hommes avec les dieux

Dante-Homer-Virgil-and-Statius-by-Raffaello-Sanzio-1510-1511.jpgAu Moyen-Âge, on avait une haute opinion du poète latin Stace, qui vivait au premier siècle après Jésus-Christ et dont l'œuvre était goûtée de l'empereur Domitien. Dante l'adjoint à Virgile pour lui servir de guide au Purgatoire parce qu'il avait la réputation de s'être secrètement converti au christianisme, et on l'avait beaucoup adapté en français au douzième siècle. Par la suite, il a été moins à la mode. On lui reprochait un art artificiel, sans imprégnation intime, dénué de sentiments personnels, imitant les Grecs (parmi lesquels, à Naples, il avait toujours vécu) d'une façon trop extérieure. À cet égard, sans doute, la profusion des traductions du grec ancien, après la Renaissance, a pu lui faire du tort, puisqu'il avait traité des sujets déjà traités par Eschyle ou Homère avec plus d'intensité.

De fait, contrairement aux poètes latins du siècle d'Auguste, il n'a pas adapté l'art des poètes grecs à des sujets locaux, mais s'est immergé, en latin, dans la culture grecque, racontant, principalement (dans la Thébaïde), la guerre des sept rois contre Thèbes, épisode qui suit l'exil d'Œdipe: après son départ, en effet, ses deux fils, Étéocle et Polynice, devaient se partager le royaume en alternance. Mais Étéocle, au bout de l'année prévue, refuse de laisser la place à son frère, et Polynice l'attaque avec l'appui d'Argos, dont il avait épousé la fille du roi. Les alliés et lui-même forment sept armées, campées devant les sept portes de Thèbes. eteokles-und-polyneikes-im-zweikampf-vor-theben.jpgLe siège échoue, et les deux frères, s'affrontant en duel, se tuent l'un l'autre. Leur oncle Créon, frère de Jocaste (femme et mère d'Œdipe), prend la couronne, mais refuse aux assaillants tués les honneurs du bûcher funéraire; Thésée, depuis Athènes, est prévenu, l'attaque et le tue. On connaît un peu cette histoire du Créon impie dans sa vengeance grâce aux pièces consacrées à Antigone, fille d'Œdipe qui réclame de pouvoir consumer son frère Polynice sur un bûcher consacré.

Si on a lu les tragédies de Sénèque, à vrai dire, on constate que l'épopée de Stace les complète, car il a évoqué, d'une part, le moment terrible où Œdipe apprend la vérité sur ses parents et s'arrache les yeux, d'autre part, son errance guidé par Antigone. Il réapparaît, toujours vivant, dans la Thébaïde de Stace.

Il n'est pas faux que cette épopée soit moins émouvante que l'Énéide - moins chargée de nostalgie. Elle est plus tragique, et rappelle Sénèque, mais leur atmosphère est aussi moins funèbre et profonde, notamment parce que la relation avec les dieux est plus pensée, moins ressentie que chez ces célèbres prédécesseurs. En effet, ils interviennent constamment, et de façon tout de même assez belle et grandiose. Mais Stace est moins ému par le sort réservé par les dieux aux combattants, que Virgile ne l'était à celui que Jupiter annonce à Rome contre la volonté de Junon, qu'Ovide ne l'était lorsque les héros de Rome sont dans ses vers transfigurés et menés au ciel, que Sénèque ne l'était quand l'univers lui semblait vide de dieux justes. Il se zeus_____arcana________dota_2_by_ang_angg-d9usnwe.jpgsent moins personnellement impliqué. En revanche, il a une intelligence prodigieuse des relations entre les hommes et les dieux, et il les présente de façon somptueuse, toujours convaincante, toujours solide d'un point de vue théorique.

Le plus beau est quand ils prennent la place d'un mortel ou l'habitent de l'intérieur pour une raison ou pour une autre, et qu'alors son char se fait plus lourd, portant une sorte de colosse, et que ses traits font constamment mouche; et puis soudain, quand il est quitté d'eux, il se sent quelconque, sans force. Cela est profondément ressenti d'un point de vue psychologique et individuel, et on se retrouve dans les moments où l'on se sent exalté, et dans ceux où une faiblesse inexplicable survient. On retrouve même, en essence, l'idée du super-héros.

Jupiter se prend aussi à foudroyer un héros naturellement gigantesque qui détruisait Thèbes à mains nues et que personne ne pouvait arrêter. Car curieusement, dans cette épopée, on adopte le point de vue de Polynice qui semble avoir raison, mais les événements dirigés par Jupiter profitent à Thèbes, tandis que Junon soutient les sept qui s'attaquent à elle. Les dieux semblent mauvais, d'une façon bizarre, et c'est en cela aussi que Stace paraît inférieur à ses illustres prédécesseurs - cette bizarrerie ne semblant pas l'émouvoir plus que cela.

Cependant, comme je l'ai dit, il n'a pas moins l'intelligence des interventions divines, peut-être même davantage, et quand Capaneus est tué d'un foudre jupitérien, le moment est sublime: tombant alors des Blake_Dante_Hell_XIV_Capaneus (3).jpghauteurs des remparts de Thèbes qu'il a escaladés, son armure recouvrant un corps carbonisé et toujours palpitant, il brûle comme une torche, éclairant sur son lent passage les murs fatals.

Un héros fils d'une nymphe de rivière a une mort somptueuse aussi, les eaux tentant en vain de le protéger. Les scènes grandioses sont nombreuses, et, plus on avance, dans cette grande œuvre, plus on en pénètre les profondeurs sombres, errant avec les personnages sous la lune, contemplant le dieu du Sommeil qui, à la demande (je crois) de Junon, endort les Thébains, les jetant dans un profond silence: il passe dans le ciel, lent et ailé. On a tort de ne pas aimer cette œuvre, bien plus valeureuse qu'on ne le dit en général, et que je voulais lire depuis des années, adorant la mythologie de toute manière.

Je voudrais ajouter un trait qui m'a surpris, et qui montre à quel point les relations entre le paganisme et le christianisme sont bien plus subtiles qu'on ne le croit. Stace parle d'un temple à Athènes réservé aux malheureux, dédié à la Clémence, et n'ayant nulle statue, ni sacrifice autre que des vêtements, ou des objets appartenant aux adeptes. Elle vient en aide aux pauvres gens, ou aux mortels frappés par le malheur. Les panagia atheniotissa.jpgnobles la dédaignent. C'est surprenant, car tout se passe comme si le christianisme avait accepté et prorogé ce type de temples, au lieu de les inventer, comme souvent on pense: on le dit larmoyant et tourné vers la misère; mais cela existait déjà avant lui. On peut seulement dire qu'alors qu'il a exigé que le Parthénon fût dédié désormais à la sainte Vierge (comme il l'a longtemps été avant sa destruction par les Turcs), il a consacré tels quels les temples à la Clémence, les liant à des dames saintes, à des incarnations terrestres de la clémence divine - de l'ange de la Clémence, volontiers assimilé à une allégorie. Que Stace ait été chrétien ou non ne change pas la fidélité du christianisme à son esprit, puisqu'il loue ce temple. Dante avait raison, au-delà des faits avérés.