15/04/2018

Agnosticisme et mythologie: de l'abstraction lyrique à l'esprit des couleurs

peste_001.jpgJ'ai conversé une fois avec un amateur d'art élégant et gracieux qui défendait dogmatiquement (de mon point de vue) la ligne de l'art officiel, et qui avait été choqué par mon idée que les Surréalistes avaient eu tort de s'en prendre à l'art religieux médiéval parce que, en général, il avait donné à voir les Grands Transparents qu'aspirait à représenter André Breton. Même si le cadre doctrinal fixé par l'Église romaine était contraignant, il n'empêchait pas, lorsque l'artiste regardait dans la direction autorisée, de percer le voile du réel et de déceler, dans l'obscurité créée, les êtres célestes baignés d'or. Il n'était pas vrai, comme le prétendait Breton, que les limites imposées de l'extérieur anéantissent toute possibilité de vision suprasensible rendue par l'art, et que la 8c771784ccc6144c504c2da947ade444.jpgclarté théorique fût exigée ne prouvait pas la cécité spirituelle de l'artiste.

Mon interlocuteur m'a sauté à la gorge en pensée, car pour lui toute représentation du monde spirituel était sacrilège. Il brandissait l'Abstraction lyrique comme aboutissement absolu de l'Art. Or, manifestant un monde psychique dans lequel on ne peut rien discerner, elle s'appuie entièrement sur l'agnosticisme brandi en dogme. C'est la source de l'universel, prétendait mon détracteur en substance - et j'ai vu passer cette idée souvent, dans l'aristocratie culturelle, notamment parisienne. Toute représentation mythologique étant marquée par un courant culturel distinct, elle n'est que leurre local, semblait-il encore dire.

Mais je n'en crois rien. Pour moi, l'agnosticisme renvoie surtout à une incapacité à distinguer les Grands Transparents, qui effectivement sont différents, dans leur première approche, d'un lieu à l'autre, mais dont la nature fondamentale est partout la même, et qui convergent tous, dans le cône qui les tient, vers un point central qui est commun à toute la Terre. La forme de cécité psychique pratiquée par l'aristocratie occidentale, du reste, a aussi son air local, elle émane de la Rome païenne, et, au-delà, de l'aristotélisme et de l'averroïsme. On a beau jeu de poser ce courant comme universel, comme au temps des empires coloniaux, au fond ce n'est pas vrai, cela correspond seulement à la nature des Grands Transparents qui circulent dans les villes d'Occident. Ils se rendent indistincts dans une brume particulièrement épaisse, oserai-je dire. Quand on a les pensées entièrement tournées vers le monde physique, il est évident qu'il est extrêmement difficile de rien distinguer, par les yeux de l'intelligence, au fond du monde psychique. Cela n'est pas forcément à critiquer: cela a aussi son utilité. Mais c'est un fait.

Beaucoup de peuples moins tournés vers les lois physiques et les machines voient spontanément, dans le monde psychique où les Occidentaux élégants ne voient rien, des formes distinctes. C'est évidemment le cas en Asie, où traditionnellement on y distingue le Bouddha, c'est à dire un être humain doré et glorieux - ou bien des femmes célestes venant parler en rêve aux simples gens, et assimilées par eux à nos anges...

Le plus singulier, dans cet universalisme cécitaire de principe, c'est que les mythologies comparées ont montré que les hommes tendaient partout à distinguer le même genre d'êtres, dans l'espace psychique, en particulier une sorte d'être solaire effectivement apparenté au Bouddha. C'est donc au contraire l'incapacité à voir quoi que ce soit qui est locale, et propre à une cellule particulière de l'humanité, quoique matériellement importante par les moyens d'action dont elle dispose - précisément parce qu'elle se focalise sur les lois physiques, et les exploite dans un sens pratique. Tout le monde voit un être qui sourit dans le soleil, même les enfants, et ceux que la lumière du soleil éblouit ne sont pas très nombreux. Ce sont ceux, peut-être, qui ne veulent voir en elle que bataille_keridwen_abstraction_lyrique.jpgle moyen d'obtenir de l'électricité - et s'ils rendent ainsi service à l'humanité, ils ne peuvent pas imposer à tous leur façon de voir.

Et je veux bien trouver pareillement, pour ma part, que les couleurs informes que l'Abstraction lyrique déploie sur la toile sont parfois très jolies - même si elles rappellent des rêves qu'on fait plutôt fiévreux. Mais je m'oppose à sa démarche en tant que principe esthétique général. Je ne prône certainement pas la soumission à des formes conventionnelles, en quelque sorte mortes et artificielles, et en ce sens je comprends André Breton. Je ne défends pas absolument l'art baroque - même s'il était plus imprégné de sensibilité personnelle qu'on ne l'a dit. Mais je suis convaincu que si le calme des pensées prolonge la paix du cœur, l'artiste distingue, dans le monde psychique, des personnes singulières, mystérieuses, non incarnées - ce que David Lynch appelle des abstractions. (Ce cinéaste du reste montre un surréalisme poussé jusqu'au moment où des liens se a7e525cae5a04732cbcddd51baae5debf38856a1.jpgtissent avec l'art médiéval ou asiatique.)

Rudolf Steiner a justement créé une philosophie esthétique allant dans ce sens, estimant que le jeu des couleurs faisait naître inéluctablement, dans l'âme apaisée, des figures d'anges, et qu'il en était ainsi chez toute l'humanité, de telle sorte que le refus de se laisser aller à cette paix clairvoyante émanait d'une forme de crainte plutôt défectueuse. C'est pourquoi il a critiqué l'Impressionnisme, au fond préparatoire de l'Abstraction lyrique. Il en est né un style de peinture dit anthroposophique à la fois abstrait et mythologique que j'approuve totalement, et qui pour moi a donné de grandes choses. C'est peut-être ennuyeux pour les élites qui prônent l'agnosticisme en art, mais au fond on constate que l'art a toujours et partout tendu à cela - à donner une forme harmonieuse et apaisée renvoyant à celles de la nature, aux couleurs mises ensemble. Il n'y a pas d'opposition entre l'imagination de l'artiste et celle de l'univers, et il n'y a aucun universalisme à refuser de peindre des formes que contient réellement l'univers.

Celle de l'homme, en particulier, n'a rien d'arbitraire, elle émane de l'homme tout entier, partout. Où, dans l'humanité, la silhouette humaine ne serait pas universelle? Cela n'a pas de sens. Dès qu'il se tourne vers lui-même, c'est bien sa propre forme que l'artiste voit, nimbée de lumière. En refusant d'assumer son humanité, et donc de se représenter en peinture comme mythe, il ne fait rien de bien naturel ni de réellement universel.

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