11/12/2017

Saint Louis et les doutes du chevalier traître

devil.jpgDans le dernier épisode de cette série pleine de courtoisie, nous avons laissé le roi saint Louis alors que, menant toujours sa croisade dans le royaume de féerie, mais fait prisonnier par des chevaliers mauvais, il était emmené dans une sorte d'ascenseur magique, et que le chef des chevaliers traîtres se demandait s'il avait eu raison de s'opposer à son cousin Solcum, et de prendre le parti d'Ornicalc contre lui, et les hommes mortels qu'il aimait.

Etalacün soupira. Il pensa à ce qu'il avait fait depuis, et qui lui avait donné de la douleur. Mais il avait agi selon le droit, parce qu'il avait agi selon la vérité. Non, il ne fallait pas laisser le monde aux hommes mortels; n'avaient-ils pas été punis, à l'aube des temps? Leur infériorité ne venait-elle pas de leur folie ou, pour mieux dire, de leur ineptie? Ils s'étaient mêlés à l'illusion terrestre, et même ils l'avaient créée, suscitée en se noircissant l'être. Tombant sous la coupe de l'absolu Malin, ils étaient pareils à des pantins, entre ses mains, et ils renforçaient sa puissance sans même s'en rendre compte, déments qu'ils étaient. Leurs pensées vides les rendaient dangereux pour l'univers, et, pour confiner ce péril, il fallait les asservir, les réduire en esclavage, jusque pour leur propre bien.

Qui était leur prétendu sauveur, l'être qui assurait leur donner une dignité égale à celle des anges? Il n'était rien d'autre qu'un leurre, et, contrairement à Solcum, lui, Etalacün, ne l'avait pas vu descendre de l'orbe solaire, lorsqu'il était venu sur terre pour arracher les mortels à leur nuit. Il avait bien vu, certes, quelques hommes rusés, initiés à quelques mystères, à demi des génies, fils d'êtres angéliques peut-être, ce qu'on Mage_Angel_by_capprotti.jpgpourrait nommer des prophètes, des hommes tendant à être les égaux des elfes, du peuple d'Ëtön même, mais des dieux s'incarnant dans un homme et ouvrant aux autres la voie du ciel, non pas. Aucune étoile venue des hauteurs les plus pures ne s'était glissée sous la forme d'une colombe de feu dans le cœur d'un homme, non! De quel Saint-Esprit parlait-on? Il ne s'agissait que d'une magie ayant fait intervenir des génies comme lui était, comme Solcum était, quoiqu'il ne sût pas qui avait participé à cette étrange entreprise. Pour autant, devait-il croire à quelque esprit solaire? Non: jamais il ne se serait abaissé jusqu'à un corps d'homme mortel, de cela, il était persuadé. Pénétrer cette noirceur répugnerait forcément aux êtres divins; ils ne le pouvaient pas, dût leur amour être infini. Rien que de s'approcher des mortels suscitait en Etalacün une répulsion effroyable. Que devait ressentir un être demeurant au-delà des étoiles? La pensée en était insupportable à cet immortel de la Terre.

Pourtant elle revint en lui, lorsqu'il se souvint que ce roi parmi les mortels, ce Louis descendant des rois francs, issu d'une lignée qu'on disait bénie après être sortie d'un homme-serpent de la mer: ce génie du royaume de Siliurn s'était uni à une mortelle qui errait sur la plage d'un pays du nord, et avait engendré en 18765639_424731464573218_9050081326423753289_n.jpgelle l'ancêtre des rois de France; il connaissait cette histoire. Sur les traits de Louis, l'origine noble se distinguait encore. En un sens, lui, Etalacün, était un lointain cousin de ce roi de France. Et il le regardait, et reconnaissait en lui la marque de son ancêtre immortel, du peuple de Siliurn, allié à plus d'un titre à celui d'Ëtön. Il soupira. Le nom de Louis signifiait illustre au combat, dans la langue de ses pères, et il avait au cou le signe luisant du Crucifié, du dieu qu'on disait être mort pour les hommes. La lumière de ce signe était-elle ce qui donnait à Louis le pouvoir de distinguer, par delà l'ombre illusoire de la chair, le monde des esprits subtils? Certes, pour un simple mortel, il avait des pouvoirs exceptionnels. Or, il n'était pas un homme caché, obscur, mais le roi d'un noble peuple, et son palais était dans une des cités les plus puissantes de la Terre périssable.

Etalacün commença à souffrir de ses pensées contradictoires, de ses doutes, de ses incertitudes. Les ténèbres grandissaient dans son âme. Se pouvait-il que Louis annonçât réellement une ère nouvelle, comme le disaient Solcum et Ëton? Mais lui aussi, Etalacün, avait vu l'avenir, et la corruption étouffer les rares germes de splendeur chez l'être humain, ce par quoi il touchait aux anges, et était cousin des elfes! Comment aurait-il pu se tromper? La vision avait été claire. Ô quel tourment!

Se pouvait-il que ces graines lumineuses de vraie grandeur demeurassent si enfouies dans le sol, qu'elles eussent échappé à sa clairvoyance, mais fussent prêtes à resurgir avec d'autant plus d'éclat, dans un avenir lointain, hors de sa portée? D'où Solcum tirait ses certitudes? Au grand jamais il n'avait eu plus de capacité que lui. Les signes des astres, les paroles des anges étaient-ils fiables? Car il prétendait qu'ils allaient dans ce sens; mais il fallait s'appuyer sur une vision qu'on avait eue soi-même, puisque, jusque dans le ciel, les êtres pouvaient être trompeurs, et appartenir subrepticement à l'absolu malin, être les alliés de Mardon! _1404934787.jpgD'eux, Etalacün le pensait, le puissant Ornicalc les sauverait: il faisait poids, et bouclier.

Il reconnaissait que, au bout des siècles, sa vision se heurtait à un mur noir, et que le sort des mortels lui était en partie caché, qu'il existait chez eux quelque chose dont la destinée lui était inconnue. Quels mystères lui dissimulait cet abîme? Il n'osait y songer: il n'y voyait que péril, tromperie, illusion, mort.

Dans les nuées sombres des temps ultimes, il avait, certes, aperçu des étoiles qui inexplicablement se mouvaient, sans ordre et follement. Étaient-elles des restes du soleil recueilli par saint Louis sur son trône d'or, et qui un jour prendraient vie? Étaient-elles la confrérie des chevaliers errants dont Louis et ses compagnons étaient les membres secrets, les représentants dans ce siècle, et qui se poursuivrait sur Terre sans jamais disparaître, même sous l'épaisse nuée des temps? Deviendraient-ils des mortels semblables aux génies, et des justiciers dans l'ombre, flamboyant ainsi que des éclairs soudains? Acquerraient-ils des pouvoirs fabuleux, lançant des flèches de feu depuis leurs mains, leurs yeux, et maniant des épées de lumière pour affronter les démons? La perspective s'en éclairait, en lui. Et il tremblait de s'être trompé, en combattant Louis et ses chevaliers.

Mais il est temps, ô digne lecteur, de laisser là ces réflexions vertigineuses. Nous verrons la prochaine fois comment, à leur issue, Etalacün choisit une fois de plus le mauvais camp, celui du mensonge et de l'orgueil.

03/12/2017

Mythologie de l'amour courtois

finamors1.jpgL'amour courtois, inventé par les poètes languedociens médiévaux, était fondé sur le culte de la dame, considérée comme une déesse - et à laquelle on devait être d'une fidélité absolue, en montrant les vertus chevaleresques habituelles. Les Italiens du Dolce Stil Novo l'ont prolongé et sublimé, et l'on trouve volontiers, parmi eux, l'idée qu'un regard bienveillant suffit au bonheur de l'amant, qu'il n'a jamais eu de but précis et qu'il est heureux d'avoir aimé, puisque cela l'a porté à s'améliorer moralement. La femme a une semblance d'ange, elle est une étoile conductrice, et elle cristallise même, parfois, la lumière de l'étoile du matin, comme le disait Guinizzelli.

Je dois avouer que même si le principe m'en paraît noble et beau, j'ai un peu du mal à voir comment il peut s'appliquer dans la vie, car si les femmes cristallisent bien la beauté céleste, elles le font collectivement, et en même temps imparfaitement, de telle sorte qu'il est difficile de parvenir à faire d'une belle l'unique objet de ses vœux, si une relation particulière ne s'installe pas, et si elle ne montre pas à son tour de l'amour. Les formes idéales de l'air sont plus belles encore, à celui qui les voit, et les nymphes célestes telles qu'elles apparaissent dans les rêves ont une lumière qui leur vient de l'intérieur, tandis que chez la femme mortelle, elle tombe d'en haut, vient de l'extérieur. La différence est bien sûr que l'amour d'une femme terrestre se fait sentir plus profondément. Mais si c'est juste pour la contemplation, je ne sais pas si la poésie médiévale était bien sensée.

On n'aimait pas seulement une femme, cependant, mais aussi une dame. Les seigneuries, au Moyen Âge, étaient dites issues de demi-dieux, d'anges jadis unis à des femmes. La Bible en parle, et on établissait des généalogies remontant à Noé. En tant que telle, la femme était donc sublimée, et reflétait d'une façon toute particulière la divinité. Même si les êtres célestes qui avaient fondé les lignées et dont les mythologies païennes parlaient en les divinisant, avaient été diabolisés par saint Augustin et le catholicisme, le culte de la 4241e258fb4f6da1582241967bc3247e.jpgmaison noble persistait, et l'on voyait dans la dame l'écho de la reine des fées, ainsi que le poète anglais Spenser le proclamera pour la reine Élisabeth. Les anciens Germains avaient eu, de temps en temps, des reines régnantes, et la féodalité était en réalité dominée par les anciens Germains installés dans le monde romain.

Un problème pour les poètes est néanmoins apparu: la conversion des seigneurs mêmes au christianisme rendait impossible la référence explicite à l'origine enchantée des lignées, même si les chroniques franques continuaient à rappeler que Mérovée était né d'un homme-serpent uni à une femme mortelle. En français, dans les chansons de geste, on n'en trouve guère de trace, alors que, en Scandinavie, dans la mythologie germanique, cela se disait, et que, en Asie, cela se proclame encore, comme pour les rois khmers, issus de la fille d'un roi-serpent. Il était malséant pour un poète chrétien d'en parler, et c'est sans doute là qu'est né le concept de bienséance: il était issu des convenances chrétiennes, et non du classicisme antique. Racine non plus ne trouve pas convenable de trop faire dans la mythologie, comme les tragédies antiques qu'il imite.

Les troubadours et leurs épigones toscans n'ont donc pas trop ouvertement lié leurs dames à des êtres sublimes, et se sont généralement contentés d'aimer des femmes incarnées, des corps gracieux, des qualités humaines, des titres de noblesse. Or, cela rabaisse le désir, puisque cela l'oriente davantage vers des choses terrestres, charnelles ou sociales. Et en un sens, plus que le christianisme, cela rappelle la décadence du théâtre antique dénoncée aussi par saint Augustin, l'accusant de mettre en scène des dieux commettant des adultères pour autoriser chez les hommes les mêmes fautes. Si les êtres célestes ne sont que des hommes déguisés, on tend à une nouvelle forme d'idolâtrie. J. R. R. Tolkien blâmait avec énergie l'amour courtois qui divinisait des êtres terrestres: c'était la suite rabaissée du paganisme, à ses yeux.

Le christianisme n'autorisait que le culte des saintes, des êtres véritablement célestes, du ciel moralisé, et 12043086_1623425454586853_644672585960153718_n.jpgreprésenté éventuellement par des femmes pures. L'amour courtois avait pour pendant les fiançailles mystiques avec les saints et les saintes vivant dans les étoiles.

La poésie latine l'a abondamment développé, par exemple sous la belle plume de Hildegarde de Bingen, ou de Hugues de Saint-Victor, ou bien encore d'Amédée de Lausanne. D'autres encore sont connus, qui ont plus ou moins accentué la sensualité de leurs vers, s'attirant pour ainsi dire par avance les foudres de Calvin. François de Sales du reste admettait que l'hypocrisie pouvait exister, qu'il y avait eu des abus, des évêques ayant donné, dans des tableaux, les traits de leurs belles à la sainte Vierge.

Mais même dans le sensualisme, la tradition de la fée, entre la femme et la sainte, restait. Il suffit de lire Brantôme pour s'en apercevoir. Il est souvent érotique, et cru. Mais il présente bien des dames comme étant surnaturelles, comme liées au ciel, aux anges, à Dieu. Louise de Savoie en particulier est de cette nature, chez lui. Elle connaît les signes des astres, et lit au fond des âmes, dira aussi sa fille Marguerite de Navarre.

La France du nord, plus germanisée, a été à cet égard plus explicite, plus claire que celle du sud. Pensons à Chrétien de Troyes et à son Yvain, le meilleur peut-être de ses récits. Il n'est pas vrai que le héros éponyme aime une femme mariée, puisque, quand il la rencontre, il vient juste de tuer son mari. Elle veut qu'il le remplace, et il accepte. Ensuite il commet des fautes, et est exilé du royaume de la dame. Il doit reconquérir l'un et l'autre par ses belles actions. Mais la dimension mythologique n'est pas cachée par Chrétien de Troyes. La dame est explicitement qualifiée de magicienne et de fée; son royaume est véritablement enchanté.

La morale est deux fois sauve, puisque Yvain aime une veuve, non une femme mariée, et que son respect pour elle est justifié par sa nature ontologiquement supérieure. Que l'Église ait condamné le culte des nymphes et autres divinités terrestres n'empêche pas Chrétien de rester poétiquement et moralement cohérent, en rétablissant la fée dans sa dignité. Il se réclamait implicitement du paganisme breton, dont la logique était encore comprise, comme cinq siècles plus tard Pierre Corneille se réclamera de la logique du paganisme grec, pour justifier la vraisemblance de ses pièces mythologiques.

La critique moderne minimise honteusement cette dimension mythologique de Chrétien de Troyes; elle est bien présente, c'est complètement indéniable, et Yvain passe des épreuves qui ont trait au monde spirituel. Le matérialisme seul empêche de le voir.

Le lien avec le christianisme est même plus clair que dans la mythologie grecque, et c'est certainement pour cette raison que les Français du nord ont aimé la mythologie bretonne. Par sa beauté de femme, la fée oriente le regard vers les anges, et les le-lion-contre-le-serpent.jpgêtres qu'Yvain combat, des hommes, s'apparentent aux démons. En choisissant le lion contre le dragon qu'il combat, en choisissant de l'aider, il oriente encore le regard vers le ciel, les astres, contre les êtres terrestres, inférieurs. La gratitude du lion est évidemment de nature céleste, même si elle renvoie aussi à des vertus du héros.

Cette dimension morale de la mythologie était, sans doute, présente chez les anciens Grecs, mais de façon moins nette, et les Romains l'avaient diluée, ne la comprenant plus guère. Cela aussi est méconnu, injustement méprisé par la critique moderne.

Il est néanmoins vrai que, dans la littérature occitane, la mythologie bretonne ne s'est pas tellement imposée, et que son influence n'y a été indirecte. Comme l'idée qu'elles descendissent des anges errant sur terre n'est pas donnée par les troubadours, ceux-ci sont apparus à J. R. R. Tolkien, bon catholique amateur comme Chrétien de Troyes de mythologie antique, comme douteux. Même leur disciple Dante, qui a pourtant tenté de sublimer leur enseignement, n'a pas reçu son approbation: Béatrice n'avait pas été consacrée par Rome, et le culte restait beaucoup trop personnel et subjectif à ses yeux. J'en ai déjà parlé.