16/09/2017

Dante, Duits, Tolkien: la vision de la Femme

islamic-art-muhammad-carried-by-gabriel-arriving-at-gate-of-paradise-guarded-by-angel-ridwan-1360-70-tabriz-mirajnama-now-in-topkapi-palace-library.jpgLe voyage d'un homme au paradis et en enfer a souvent été regardé comme ayant pris son modèle dans l'antiquité grecque et latine, et que Dante, dans sa Divine Comédie, eût choisi pour guide Virgile, qui avait raconté la descente d'Énée aux enfers, semblait le confirmer. Mais il y a la référence officielle, qui s'accorde avec la bienséance, et il y a les influences plus souterraines, plus diffuses, et souvent plus importantes. Or, la visite systématique et, pour ainsi dire, scientifique de l'autre monde, sans autre but que de le découvrir, de le connaître et de l'explorer, ne correspond pas tant au récit de Virgile qu'à celui de Mahomet se rendant au pays des défunts, bons ou mauvais.

Au treizième siècle, en Espagne, avait été traduit de l'arabe en latin un tel récit de voyage, précurseur à la fois de celui de Marco Polo et de celui de Dante. On le trouve en français sous le titre Le Livre de l'échelle de Mahomet. Le prophète, en effet, a utilisé une échelle, peut-être celle de Jacob, pour se rendre dans le royaume divin.

J'avoue adorer ce petit livre, amplification de quelques lignes du Coran. Mahomet y parcourt sans passion particulière un monde fabuleux, rempli d'anges, de démons, de figures incroyables. Dante l'a, consciemment ou non, repris, en le personnalisant davantage - en créant, entre le tableau théologique des trois royaumes d'après la mort et sa propre personne, un lien intime, dramatique, individualisé. C'est ce qui, en plus d'une somme théorique sur le monde spirituel, fait de son poème un chef-d'œuvre.

Mais cette domestication du monde divin n'a pas laissé d'agacer certains catholiques rigoureux, tel J.R.R. Tolkien. On pouvait reprocher à Dante d'être subjectif dans ses choix de damnés et de bénis, et d'évoquer un peu trop la politique italienne de son temps. Comme très souvent la critique intellectuelle, méprisant les dante-theredlist.jpgtableaux du monde spirituel, s'intéresse au contraire surtout aux soucis personnels de Dante, Tolkien a rué dans les brancards en disant que c'était justement cet aspect qui le rendait défectueux. Il est également possible que la façon dont une femme mortelle était divinisée parce qu'elle avait plu au poète durant sa vie, ne l'ait pas vraiment convaincu. Dans ses lettres, il s'en prend à la tendance à diviniser les femmes terrestres, propres à l'amour courtois, gaulois et italiote. La littérature médiévale méridionale l'agaçait, et cela d'autant plus, sans doute, que les philosophes et poètes agnostiques la glorifiaient, la tirant vers un profane libéré des religions. On peut songer à la manière dont, dans Le Fou d'Elsa, Louis Aragon fait de l'Espagne islamique un paradis terrestre dans lequel on ne s'occupait que d'amour sans réellement croire à l'autre monde. Cet arabisme déplaisait souverainement à Tolkien. Or, il est possible que Dante en ait gardé quelque chose.

Si Tolkien avait lu Charles Duits, il ne l'eût sans doute pas aimé. Car l'auteur de La Seule Femme vraiment noire ne dit pas seulement que la beauté des femmes de chair reflète le Ciel, mais aussi que le désir charnel émane de l'amour cosmique - en est l'écho dans le corps humain. Cela peut donner une logique à l'amour courtois, qui faisait d'une femme de chair l'inspiratrice du bien, pour les chevaliers. En elle se reflétait la beauté de Dieu, et l'amour du Bien en venait spontanément!

Mais Tolkien pensait que le désir terrestre est corrompu par essence, et là où on le comprend, c'est que le bien qu'on désire peut n'émaner que du caprice et n'avoir aucune valeur objective. On confond son plaisir personnel avec l'altruisme en général, on assimile ses lubies au bien idéal.

Que la femme soit une dame indique même une tendance au fixisme social, puisque le bien apparaît comme étant ce qui convient à la noblesse. Or, pour le chrétien, c'est dans la solitude de son âme, et dans l'intimité avec le Christ, que le bien suprême peut être trouvé. Pour le catholique, même, c'est dans l'enseignement des prêtres, et les commentaires de la Bible. Les évêques se sont donc souvent opposés aux seigneurs. Tolkien n'aimait pas la poésie qui flattait les princes; il était mystique, en son genre.

Si le bien se révèle dans la relation intime avec le Christ, dira néanmoins Duits, cela passe par la Femme cosmique, la beauté répandue dans le Ciel, et que reflète la beauté de la femme. Sans doute Tolkien ne laisse pas de rappeler une telle idée, lorsqu'il déploie la figure de Galadriel. Mais celle-ci est peu sexualisée, et Boromir est condamné d'avoir eu des pensées érotiques en ce qui la concerne. Pour Tolkien, la beauté était détachée de la sensualité, et l'amour charnel ne menait pas loin. Pour Duits, à cet égard plus oriental, il en allait autrement, et son Isis est nue: on pouvait en pensée s'unir à elle.

Cela dit, dans la légende de Beren et Luthien, Tolkien s'est assimilé à un mortel, et a assimilé son épouse à une immortelle. Cela ne laisse pas de rappeler Dante et Béatrice. beren-ve-luthien-ust-650x425.jpgToutefois Tolkien est plus romanesque et pour le coup moins religieux.

Tout de même le couple fait des enfants, et Duits aurait pu se poser la question légitimement: qu'a de spécifique la relation charnelle avec une fée? Peut-on en faire un simple acte mécanique destiné à la procréation, comme a tendu à le faire le catholicisme après le stoïcisme? Tolkien fait de Luthien, c'est à dire sa propre épouse, la fille d'une divinité qui a pris un corps et d'un roi elfe, et donc une puissante magicienne dans la lignée de Circé, quoique pleine de sentiments nobles. L'union charnelle se doublait donc forcément d'une union mystique. Mais, pudique et traditionaliste, Tolkien s'est bien gardé d'en parler. Il tendait du reste à dire que cela avait pour inconvénient de ramener la fée à terre, comme pour Arwen, femme immortelle d'Aragorn qui est contrainte, pour l'épouser, de devenir mortelle. Mais l'homme, lui, ne s'en trouvait pas grandi? Tolkien n'osait sans doute pas le formuler, même en pensée, bien que cela soit tout l'enjeu de Beren and Luthien.

Un auteur peut-être peut unir Dante, Duits et Tolkien: c'est Boèce, très aimé du premier et du troisième. La Philosophie, chez ce philosophe chrétien et platonicien à la fois, Philosophy_Consoling_Boethius_and_Fortune_Turning_the_Wheel_-_Google_Art_Project.jpgprenait les traits d'une dame radieuse et splendide, comme l'Isis parlante de Duits, et on pourrait faire d'elle l'origine du culte de la dame dans l'amour courtois.

De la philosophie comme allégorie, à la vénération des belles femmes comme foyers de sagesse, il n'y avait qu'un retournement à faire, une descente d'un degré dans le monde physique, que Tolkien déplorait, et que peut-être Dante et Cavalcanti ont effectuée, sous l'influence de la poésie galante en langue d'oc. Duits opposait comme Tolkien, cependant, la Femme comme manifestation de la divinité, et qui apparaît spirituellement, et l'esprit des jolies femmes tel qu'il s'incarne ordinairement, et dont il admettait qu'il pouvait être dénué de sagesse et de noblesse.

La beauté reflète le vrai, mais dans l'âme de celui qui l'admire. Les pensées des personnes, quant à elles, émanent souvent de l'environnement ordinaire. L'écart entre les deux est un problème pour l'homme, un souci constant, une forme de déception, une source d'amertume. Dante ne résolvait l'énigme de cette opposition entre l'essence et l'existence (pour ainsi dire) qu'au paradis.

08/09/2017

L'Homme-Météore face à la Pieuvre de Paris

IMG_0002_NEW.jpgDans le dernier épisode de ce feuilleton visionnaire, nous avons laissé Robert Tardivel alors que, en imagination, il voyait Radsal-Tör le Sorcier trôner dans un temple comme un grand prêtre, et qu'une ombre démoniaque se glissait en lui et qu'un chuchotement révélait son nom - venant comme de derrière.

Il entendit alors pour la deuxième fois la voix chuchotante lui dire: Voici, voici Fantômas!

Or, ce nom éveilla en lui d'obscures réminiscences. Il vit surgir, du fond de sa mémoire, un homme en armure d'or, et il le vit combattre des spectres lancés contre lui, et les déchirer de son bâton flamboyant, dont il se servait comme d'une épée!

Et soudain, il comprit que l'homme d'or était lui-même, lui, l'Homme-Météore - mais dans une autre vie, et sous un autre nom.

Il avait déjà combattu, dans un autre temps, Fantômas, et, à travers Radsal-Tör, devait le combattre à nouveau, sous une autre forme!

Mais il se rendit compte qu'il se prenait pour un autre.

Ce n'était pas Robert Tardivel qui avait été l'homme d'or, mais un autre homme, avec lequel il n'avait qu'un lien lâche, et qu'il ne distinguait point. Ce qui l'unissait à lui était l'homme d'or, qui se fondait en lui lorsqu'il devenait l'Homme-Météore, et qui créait sur son corps son armure de héros.

Cet être, certes, avait eu une relation semblable avec un autre mortel, lui servant déjà de double. Mais cela ne s'était pas passé exactement comme avec lui, Robert. Le costume était différent, et l'union était plus intime, le sentiment de dédoublement était moins grand.

À quelle époque cela s'était-il situé? Robert songea que cela devait remonter à une cinquantaine d'années. Des images lui parvenaient, qui le lui suggéraient: des voitures, des vêtements passaient devant son regard intérieur, et ils dataient des années 1950 ou 1960.

Qu'était devenu depuis l'homme mortel qui avait servi de vase à l'être enchanté?

Comment pouvait-il le savoir, puisqu'il ne distinguait point son identité? Il pensait qu'il devait aussi s'agir d'un Parisien, puisque l'homme d'or qu'il avait vu combattre lui semblait lié à Paris, comme si les formes de la ville se reflétaient sur le visage de cette sorte d'ange. Il ressentait ce lien avec la cité, mais il n'eût su expliquer son sentiment.

Qu'importaient toutefois ces pensées? Il savait que sa mission à lui, Robert Tardivel, était, sous le costume de l'Homme-Météore, de combattre la nouvelle forme de Fantômas, qui était le sorcier Radsal-Tör!

Et il lui faudrait aussi affronter les lieutenants de ce monstre, et les vaincre les uns après les autres, et pareillement ses troupes!

À la fin il détrônerait (si les dieux le permettaient) ce mage noir et détruirait son temple abject, pour rendre leur liberté aux hommes, et rétablir leur lien avec leurs protecteurs stellaires.

Il comprenait ceci: il y avait, dans Paris, des lieux cachés, souterrains, où des sectes infâmes accomplissaient des cérémonies immondes, et des officines où des hommes-machines étaient forgés pour que Radsal-Tör pût s'emparer de la Terre et y asseoir son règne! Tout ce qu'il avait vu en vision, de son œil mystique voyageant à travers l'espace, était des signes que son intelligence avait pu déchiffrer, malgré leurs traits étranges. Les images qu'un ange avait projetées sur lui de son souffle, il les avait mises en ordre dans sa conscience, et voici qu'à présent il voyait clair, en elles!

Il songea que, au vu des bases nombreuses qu'il possédait, et qui toutes communiquaient par des voies secrètes, Radsal-Tör était comme une pieuvre, et ses guerriers comme des bras.

Sous les rues et les immeubles, il dirigeait un empire dont les parties émergées étaient réduites, mais déjà dangereuses, faites de criminels ordinaires, de séductrices infâmes et de voyous étranges, qui gardaient constamment un air exalté et semblaient œuvrer pour une cause suprême, être membres de quelque secte enflammée.

Quelle philosophie dominait ces groupes? Eût-on pu les reconnaître, et les dénoncer à la police? C'était là le fait étrange. Aucune pensée claire ne se recoupait avec les membres unis de la secte cachée de Radsal-Tör. astral_projection_by_tahyon-d5ikyh8.pngOn eût pu en trouver dans différents groupes recensés par les êtres humains, comme si l'intelligence de ceux-ci se montrait incapable, en réalité, de saisir ce qui se trame sous les apparences, de ce qui vit dans les discours. En aucun cas un courant de pensée distinct n'eût pu être ciblé, quoique croient les hommes dans leur naïveté, lorsqu'ils s'en prennent à telle ou telle religion, à tel ou tel parti. Cela dépassait l'entendement, et c'est pour cela que la tâche en était réservée à l'Homme-Météore.

La Pieuvre avait une forme diffuse, et, à la surface, on ne voyait d'elle que des fragments; seul le regard hardiment plongé dans les profondeurs permettait de distinguer ses contours globaux, et de saisir son centre obscur, qui était le trône même de Radsal-Tör. Distinguer ici un bout de tentacule, là une dent, là une bouche vociférant des dogmes absurdes, c'était ne jamais voir que des parties restreintes de la bête entière. Seul le regard intérieur, l'œil mystique de l'homme éclairé (donné à lui par quelque ange avec lequel justement son regard se fût uni) permettait de cerner la forme du monstre!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode moral, pour annoncer que, la prochaine fois, l'on verra l'Homme-Météore prendre de fermes résolutions, sur sa marche à suivre!