01/11/2017

Anges classiques et romantiques, de Dante à Dantand

dante3.jpgJe me suis demandé, en lisant son grand poème, pourquoi Dante n'avait pas donné à Virgile, à Béatrice, à saint Bernard, qui le guident dans l'autre monde, le simple visage de son ange gardien, dont ils remplissent si manifestement les fonctions. Mais on ne sait pas forcément que si les anges, tels qu'il les décrit, sont beaux, ils sont aussi assez figés, peu humanisés. Ils ont des ailes d'or ou d'émeraude, des robes blanches comme la neige et disent quelques mots hiératiques, mais ils demeurent lointains, abstraits, dégagés de l'expérience humaine, tels des extraterrestres qui ne fréquenteraient les Terriens qu'à distance. Ils n'ont rien des anges romantiques si humanisés de Lamartine, Vigny, Veyrat, Dantand, Hugo, mais sont plus dignes, bien au-delà des dieux antiques.

Cela a quelque chose d'un peu déstabilisant, car l'âme dévote a besoin de ressentir les êtres divins comme étant proches. François de Sales ne sera pas aussi mystérieux, en proposant de concevoir son ange comme étant en rase campagne et montrant, au fidèle, en haut le paradis, en bas l'enfer. Plus qu'à Dante, il fait penser aux Fioretti di san Francesco, qui évoquent des anges plus accessibles, venant frapper à la porte du monastère et discutant alors qu'on refuse de leur ouvrir.

Certes, on ne peut pas reprocher à Dante un éventuel manque de conformité au dogme: le christianisme a dès le départ voulu rendre plus dignes et plus abstraites les figures spirituelles que ne l'avaient été les immortels de l'Olympe. Les anges sont donc apparus comme des êtres allégoriques et rituels, et les démons aussi, au fond, ce qu'a résumé Chateaubriand en faisant des uns et des autres de simples personnifications des vices et des vertus de l'être humain. Il désapprouvait donc qu'on fît d'eux des récits, puisqu'ils n'avaient pas de vie propre.

Mais à la conscience romantique et plus généralement humaine, cela manquait, que les histoires d'êtres fabuleux. C'est ainsi que Maurice Dantand a défini les dieux de l'Olympe comme des anges exilés sur Terre, thor_weilding_mjolnir_by_arthur_rackham.jpgc'est ainsi que Wagner a ressuscité les dieux d'Asgard, c'est ainsi que Tolkien a créé l'histoire de ses Elfes, c'est ainsi que Jack Kirby a créé ses New Gods et ses Eternals, à demi des dieux ou des anges. C'est même à cause de cela, à vrai dire, que la Renaissance avait tenté de ressusciter l'ancienne mythologie grecque, que Corneille regrettait qu'on rejetât, peut-être même à cause de cela que les poètes médiévaux se sont jetés sur l'aubaine de la mythologie bretonne, avec ses fées, ses nymphes, ses mages, ses héros. Le christianisme n'avait pas résolu le problème du merveilleux. En le moralisant à l'extrême, il privait la poésie de sa substance, la religion même de son accessibilité. François de Sales s'en était rendu compte et, avant lui, François d'Assise et ses disciples.

Pourtant, l'Église avait tâché à sa manière de résoudre la difficulté, justement de la façon que Dante montre: donner aux anges trop abstraits le visage de saints défunts. Car leur donner celui de Virgile et de Béatrice était osé, et ressortissait à la licence poétique. Toutefois Dante s'en sort en assurant que ces deux sont venus à l'instigation de la sainte Vierge et de sainte Lucie, sa patronne intime: elles leur ont recommandé de l'aider à retrouver le sentier perdu. Du reste dans le paradis le poète revient pour ainsi dire totalement dans les clous en montrant comment saint Bernard l'a conduit auprès des saints apôtres, qui seuls lui parlent: les anges demeurent éloignés de lui.

François de Sales n'a évidemment pas négligé le culte des saints, ni Joseph de Maistre, puisque, dans Du Pape, il fait d'eux les nouveaux dieux, reprenant ainsi à son compte la doctrine traditionnelle; il cite d'ailleurs Dante.

Les évêques ne pouvaient pas penser que cela ne marcherait pas, car ils étaient persuadés que les dieux de l'Olympe étaient en réalité d'anciens hommes divinisés. Opposant les anges purs aux démons affreux, ils ne lare.jpgconcevaient guère d'êtres intermédiaires, sinon en les diabolisant. Diviniser des hommes bons, des saints, était donc répondre, à leur sens, à l'aspiration des peuples.

Toutefois ceux-ci devaient continuer à vénérer les fées, les génies, les esprits domestiques. À l'Église faisait obstacle la réalité d'un monde élémentaire qui, dans la conscience populaire, n'était pas forcément mauvais. La détente de l'élastique tiré à l'extrême par les évêques devait certainement provoquer la ruée vers les machines, l'apparition de la science-fiction, la croyance inverse que les forces terrestres étaient bonnes, et que le ciel était vide. En quelque sorte, les religieux avaient trop tiré sur la corde. C'était, pour utiliser un autre proverbe, un retour de bâton.

La théologie s'inspirant de la philosophie antique, elle était fréquemment dans les catégories générales et abstraites, ou les polarisations théoriques, et la vie, même, était plus nuancée et plus ambiguë. D'avoir placé, comme l'a fait Dante, une femme jadis aimée parmi les anges, atteste de la résistance du sentiment amoureux à s'avouer coupable par essence; d'avoir fait de Virgile un guide spirituel atteste de la résistance du paganisme, du culte des dieux qui ont fondé Rome, des Lares et des Pénates auxquels renvoient justement les esprits domestiques tels que les Sarvans de Savoie ou les Korrigans de Bretagne. C'est un nœud que n'a pas su vaincre, sans doute, le catholicisme.

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