02/10/2017

L'épopée de l'Italie moderne

Paulus_Diaconus_Plutei_65.35_croppedmid.jpgDepuis longtemps, je voulais lire l'Histoire des Lombards par Paul Diacre Warnefried, un Lombard écrivant en latin à l'époque de Charlemagne. En ce temps-là, en effet, on appelait Lombards ce qu'en latin on appelle Longobardi, des Germains qui ont envahi l'Italie après la chute de l'Empire romain, et qui y ont fait régner leur loi partout où ils avaient pu chasser les Byzantins, maîtres antérieurs de cette terre auguste.

Les Lombards descendent des Danois, étant sortis du Danemark à une époque de famine après avoir été tirés au sort, selon ce que raconte aussi Saxo Grammaticus. Une vision d'Odin et de Freya son épouse avait amené ces exilés à porter une longue barbe, selon la tradition: leur nom en vient. Il s'agissait d'un vœu religieux, en échange d'une victoire inespérée sur un peuple qui voulait les exterminer. (Je parle des hommes, bien sûr, les femmes n'étaient pas contraintes par ce vœu. C'est important de le dire, à une époque où il est malséant de ne pas mentionner les dames, lorsqu'on évoque un peuple.)

Leur migration, après leur départ du Danemark, n'a pas été facile, et ils ont longtemps vécu en Hongrie, avant de s'installer en Italie. Ils ont finalement été battus par Charlemagne et intégrés à l'empire carolingien. C'est à ce titre que Paul Diacre, ayant accepté, après quelques hésitations, l'offre du roi des Francs, a rédigé sa chronique pour le compte de celui-ci.

Leur nom est resté, comme on sait, pour qualifier une province italienne, celle où ils étaient le mieux implantés et où Charlemagne leur a accordé le droit de gouverner. C'est aujourd'hui la province la plus riche, et c'est son rattachement aux États italiens de Savoie qui a constitué l'acte décisif de l'unité italienne. En réalité, l'opposition entre le nord et le sud de l'Italie moderne tend à ressusciter l'opposition entre les Lombards et Byzance.

Le texte de Paul Diacre est écrit en un latin clair et simple, qui n'a guère besoin de traduction, si on a pratiqué un peu cette langue morte. Mais il n'en est pas moins prodigieux et passionnant.

Paul Diacre prend les personnages dans leur individualité, leurs actions particulières, inscrites dans l'espace physique, et il est d'une extraordinaire modernité. Il n'y a pas les discours réinventés de Tite-Live, ou ses ms-douce-134-3.jpggénéralités sur les gens. Le bien et le mal ne s'identifient pas à travers de la psychologie et des principes globaux - des valeurs, comme nous dirions -, mais de façon vivante, à travers les anges et les démons, dont des gens ont souvent la vision, et qui agissent souvent dans l'âme des gens.

J'avais été impressionné par une image d'église, en Savoie, celle d'un ange guidant un démon armé d'un arc et lui indiquant les maisons où il devait frapper: c'était une figure de la peste, et de la Providence qui l'ordonne. Or, il semble qu'elle vienne de Paul Diacre, qui assure qu'on a eu une telle vision à Pavie, première capitale des Lombards, pendant une épidémie. Inutile de disserter à l'infini sur ce qu'elle signifie: une profonde philosophie s'en implique, qui n'a pas même besoin d'être explicitée. Lorsque Joseph de Maistre fait de la révolution française un acte à la fois diabolique et providentiel, il reste dans cette tradition qu'on pourrait dire mystérique, et qui défie toutes les classifications intellectuelles aussi bien des philosophes que des théologiens - qui, monistes spiritualistes ou matérialistes, veulent ne s'appuyer, au fond comme Tite-Live, que sur des généralités abstraites.

Paul Diacre plonge encore plus profondément dans ce que nous nommerions le fantastique lors d'un épisode incroyable, qui donne au diable la faculté de prendre successivement la forme d'une mouche et d'un homme. En effet, je ne sais plus quel roi, discutant en privé avec son chancelier, racontait qu'il voulait faire mourir un homme qui l'avait trahi et complotait contre lui, quand, une grosse mouche le gênant, il prit son couteau et tâcha de la tuer. Il ne put couper qu'une patte.

Aussitôt après, un homme à qui il manquait une jambe prévint celui que le roi voulait faire mourir, et il se réfugia dans une église. Comme le roi l'apprit, il demanda qui l'avait prévenu, et chercha à savoir si son chancelier l'avait fait; mais comment aurait-il pu? Il ne l'avait pas quitté un seul instant.

Quand le roi sut qui avait prévenu sa victime, il n'eut pas de doute: il s'agissait d'un homme-mouche, pour ainsi dire, d'un démon prenant la forme d'une mouche et d'un homme. Loin de tirer vengeance de celui-ci en tuant l'autre, il semble qu'il ait assimilé ce démon à une sorte d'ange, peut-être à un dieu du paganisme germanique, car il l'a ensuite épargné, voyant l'affaire comme un prodige, un signe divin.

Les détails matériels sont souvent horribles, et je ne peux pas tous les reprendre ici. Mais souvent, aussi, ils créent un début de roman d'aventures, car des guerriers sont peints dans des actions très individuelles, medioevo-1.jpgcomme je l'ai dit: tel fuit par la fenêtre le roi qui veut le tuer, tel autre, vaillant homme, tue un ennemi qui l'attaquait par derrière en faisant reculer sa lance pointe en arrière, alors qu'il est à cheval, puis, se retournant, il tue pointe en avant le compagnon du premier. On comprend peut-être mieux la situation si on sait qu'il a été attaqué sur un pont.

On est déjà dans le roman de chevalerie, et les exploits des héros modernes ne sont pas si nouveaux qu'on croit: ce n'est pas parce que la littérature française classique, abstraite et léchée, imitant à l'excès les annalistes antiques, est restée souvent dans le vague et les généralités, lorsqu'il s'est agi de peindre un combat, que le cinéma américain a tout inventé.

Un autre moment somptueux et surprenant est celui qui pousse les Lombards à attaquer des Slaves sur une position élevée parce qu'ils s'étaient traités les uns les autres de lâches. Dans un film américain, on montrerait que cela leur a permis de réaliser un exploit; mais Paul Diacre est à la fois plus moral et plus réaliste: les Lombards sont anéantis, et il les blâme d'avoir cédé à la passion, de s'être montrés plus susceptibles que réfléchis. C'est grandiose et tragique.

La vérité est que ce texte sublime est comme la première épopée de l'Italie moderne, et peut-être la meilleure de toutes, celles qui furent écrites en italien tendant à un excès de fantaisie et d'allégorisme par imitation de l'antiquité païenne. Seul Paul Diacre somme toute a eu un style moderne et sincère, lorsqu'il s'est venus ec.jpgagi d'insérer du merveilleux, il n'a jamais évoqué que les anges et les démons auxquels sa foi pouvait croire, et pour lui il s'agissait de réalités, d'êtres spirituels ayant une substance. Pour autant, cela ne le rendait pas stupide, il avait une philosophie très élevée.

Surtout, il avait une pensée morale très pure, et c'est la même pensée morale pure qu'il loue chez les rois lombards, notamment le dernier d'entre eux, Liutprand, qui, dit-il, ne savait pas lire, mais avait un cœur rempli de la conscience du bien à faire.

Soit dit en passant, Liutprand a pris la Corse aux Byzantins, il est donc important pour la France; en même temps son histoire montre que la Corse a été essentiellement italienne, dans les temps anciens.

Les commentaires sont fermés.