07/08/2017

Saint Louis et la cour labyrinthique

c7cb2ebfdeaa5b1c11ae9958aae0c1c3.jpgDans le dernier épisode de ce feuilleton héroïque, nous avons laissé saint Louis et ses compagnons alors que, faits prisonniers par Etalacün et ses méchants chevaliers, ils attendaient de pouvoir entrer dans la terrible forteresse d'Ornicalc, gardée par des hommes en armes qui en imposaient par leur prestance. Toutefois avaient-ils un air farouche, qui les plaçait clairement dans le camp des Maufaés.

Etalacün s'approcha d'eux, et il sembla perdre de sa superbe. Le garde central parut le regarder avec mépris. Lorsqu'Etalacün s'adressa à lui en son étrange langage, il ne répondit d'abord pas, ni ne broncha. Finalement, il abaissa le regard vers Louis et les autres hommes mortels, et les fixa longuement de ses yeux insondables et inquiétants. Puis il les releva vers Etalacün et lui dit deux mots que Louis ne comprit point, mais qui étaient dans une langue affreuse, et qui furent jetés comme un crachat. La haine que vouait ce garde à Etalacün était palpable. Elle s'exhalait de lui comme une vapeur noire, comme une fumée si épaisse que la main en y pénétrant eût pu la déplacer et la mouvoir.

Elle se dissipa néanmoins rapidement, et Louis songea qu'il avait dû être victime d'une illusion, que son âme lui avait révélé cette haine et avait suscité en lui cette figure, afin de la lui montrer.

Toutefois, il réfléchit que, dans ce monde enchanté, les forces morales se solidifiaient dans des corps, ainsi qu'il l'avait constaté à maintes reprises, et il ne sut si réellement la fumée ne s'était pas échappée du sein du garde au moment où il avait exhalé ce qu'il avait en lui. Ce garde n'était-il pas, lui-même, la manifestation d'un esprit qu'il ne voyait pour ainsi dire qu'en rêve? Avait-il vraiment une chair? Mais n'en est-il pas ainsi de toutes les fumées? Peut-être ses particules continuaient-elles de s'élever dans les airs, s'éloignant les unes des autres mais volant encore jusqu'à la voûte de nuages qu'elles participaient à noircir, cachant toujours davantage les étoiles pourtant si proches, dans ce royaume de merveille!

La haine en ce monde était-elle telle, qu'elle se matérialisait immédiatement dans l'air? Ou cela venait-il, pour mieux dire, de l'air lui-même, de sa nature? La vapeur que saint Louis avait vue avait-elle été perçue des autres? Ni Etalacün ni les deux gardes qui entouraient le premier ne marquèrent de surprise, ni qu'ils trouvaient le phénomène étrange.

Le chef des gardes se tourna vers ces deux comparses, et, à son ordre, ils s'employèrent à ouvrir les battants de la grande porte de fer. Etalacün, sans abaisser vers eux son regard, s'avança, suivi de ses six compagnons et de leurs prisonniers, liés par des cordes aux selles des chevaliers mauvais.

Lorsqu'ils passèrent près d'eux, les gardes parurent encore plus effrayants aux hommes mortels. Leur visage était énorme, et leurs yeux étincelants n'avaient rien d'humain: ils semblaient être des lampes. Mais en leur centre wallhaven-33660.jpgétait une petite lueur qui se mouvait, et qui était sans doute la prunelle de ces hommes étranges. Une cruauté semblait résider en elle, et saint Louis, en marchant et en se sentant suivi du regard, ne put réprimer un frisson.

À l'intérieur de la forteresse, une immense cour s'étendait, entourée de murs si élevés qu'on eût cru être au sein d'une tour. La lumière du ciel bien sûr ne devait jamais y pénétrer, et des lanternes l'éclairaient. Elles ne fumaient pas, mais brillaient d'un éclat qui leur était propre, diffusant une odeur ambrée et une couleur assez belle, douce et dorée, quoiqu'il fût difficile à Louis de l'admettre, car il n'y voyait qu'infâme sorcellerie. Il s'agissait de pierres brandies par des piliers de fer, et comme enserrées, à leur sommet, par des doigts fins. Elles étaient pareilles à du cristal, et un art ineffable avait dû les créer, et les tailler, car saint Louis s'avoua qu'elles contenaient la lueur des étoiles, qu'elles en avaient la beauté, quoique sans doute pas la grandeur; car on les disait très grandes. Dans leur rayonnement, des reflets colorés se faisaient voir, notamment du bleu et du rouge, et elles clignotaient faiblement, comme si en elles un sang circulait, comme si en elles un cœur battait. Louis trouva cela plus étonnant que nulle chose qu'il eût vue auparavant.

Ces lampes étaient réparties dans la cour selon un dessin régulier, mais compliqué, que Louis ne comprit pas, étant parmi elles; plus tard, seulement, quand il serait au-dessus d'elles, les regardant depuis une fenêtre, il saurait que c'était un labyrinthe, que traçaient ces lampes.

Un chemin passait entre elles, et Etalacün l'emprunta. D'autres, à vrai dire, s'embranchaient à droite et à gauche, menant à des portes closes, au pied des murs sombres. Mais Etalacün les menait à une autre porte, close également, lourde et effrayante, devant laquelle nul ne se tenait.

Parvenus près du mur, les sept chevaliers mauvais descendirent de cheval, et laissèrent aller leurs montures. Celles-ci, d'elles-mêmes, entrèrent sous une arche qui s'enfonçait dans le mur, et Louis ne les vit plus. Il pensa que ce devait être l'écurie, le logement des chevaux, où les animaux se rendaient mus par leur propre intelligence, car en ce monde les chevaux, ainsi que cela a été dit déjà, n'avaient rien d'ordinaire.

Un des hommes d'Etalacün s'approcha de la porte close, et prononça un mot que Louis ne comprit pas, étant dans une langue qu'il ne connaissait point. La porte coulissa de droite à gauche, seule, lentement, silencieusement, comme dans un rêve. Nul homme ne fut vu la tirant, la poussant, la maniant, et Louis songea qu'il devait s'agir d'une nouvelle sorcellerie, que la porte obéît d'elle-même.

De l'autre côté était un couloir sombre, et de nouveau Louis crut voir s'en exhaler une fumée pleine de haine. Il lui vit même des demons-devil-fantasy-art-fire-hell-horns-king-satan-smiling-smoke-soul-wings.jpgailes, dont il entendit le son, lorsqu'elles battirent l'air. Il se dit que cela pourrait être aussi les pans d'un grand manteau, qui eussent claqué en passant près de lui. Mais il ne vit personne. Il sentit seulement pénétrer en lui un froid, et une faiblesse lui venir. Un ricanement diffus parvint alors à ses oreilles, et il songea que l'un des chevaliers d'Etalacün, ou Etalacün lui-même, avait dû le pousser, mais en se tournant vers eux, il put voir qu'ils avaient tous l'air parfaitement sérieux, et même graves.

Mais il est temps, ô lecteurs, de laisser là cet épisode, et d'attendre une fois prochaine pour savoir ce qui s'est passé dans cet étrange couloir: Louis et ses compagnons iront au bout, et connaîtront le cylindre de l'air!

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