25/05/2017

Louis Rendu et la formation des montagnes

glacier_sketch_by_arcipello-d7t3ify.jpgLouis Rendu (1789-1859), digne prélat savoyard qui s'est consacré aux sciences naturelles, s'est fait connaître par ses découvertes sur la formation des glaciers. Une élévation dans l'Antarctique porte son nom. Il était logique qu'un Savoyard découvre le premier le véritable processus de formation des glaciers, car il les observait directement, tandis que ses prédécesseurs ne les avaient regardés que brièvement, et ensuite avaient réfléchi sur eux dans leurs cabinets.

En effet, Rendu contredisait essentiellement l'excellent Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799), Genevois qui fut l'un des premiers conquérants du mont-Blanc, et qui prétendait que les glaciers commençaient à fondre dès qu'ils étaient créés, alors que Rendu a pu établir que, pour l'essentiel, ils commençaient par tomber, tirés par leurs propre poids, et ne fondaient qu'après, une fois une certaine altitude atteinte.

La glace en effet est plastique, contrairement à ce qu'on a d'abord cru: on la pensait aussi solide que du fer, ou que de la pierre. Elle garde quelque chose de mou qui se manifeste par sa manière de se déformer en tombant, et simplement par sa manière de glisser sur le roc plus dur qu'elle. La glace conserve des traits propres à l'eau, et en coulant son milieu s'allonge, à la façon d'un museau, tandis que ses bords restent en arrière.

Rendu a donc particularisé, individualisé la glace, la différenciant dans son caractère des autres éléments solides. Or, c'était sa patte. Il rejetait absolument les généralités théoriques, et voulait toujours cerner les choses dans leur singularité.

Sa grande affaire fut cependant de montrer comment l'échange cosmique entre le haut et le bas, entre le Ciel et la Terre, s'illustrait dans tous les éléments: l'eau à travers son cycle propre, mais aussi la chaleur - et il pensait que si on se penchait sur les rythmes magnétiques et électriques, on observerait une circulation semblable dans l'univers entier. Il le croyait également pour les astres, et même pour l'âme humaine - tout rythm.jpgprès ainsi de croire aux vies successives, quoiqu'il n'en ait jamais fait part: car il affirmait que l'âme venait de Dieu puis y retournait après avoir séjourné sur Terre. C'était la doctrine de Platon et de François de Sales, mais à cet égard le catholicisme a toujours hésité, certains pensant que l'âme était créée par Dieu sur Terre à la naissance.

Rendu paradoxalement était plus spiritualiste. Mais il s'est heurté aux savants de son temps, notamment ceux de Paris, sur un point qui le chiffonnait, la formation des montagnes. Il refusait de croire qu'elles fussent le simple effet de soulèvements internes, la conséquence mécanique de mouvements terrestres globaux. Ce qui le mettait hors de lui touchait dans le même sens les autres savants savoyards ses amis: l'idée - très à la mode à cette époque - que la chaleur interne eût créé ces soulèvements.

Ces savants, fondateurs de l'Académie de Savoie, étaient principalement Alexis Billiet, futur archevêque de Chambéry, et Georges Raymond, professeur au Collège royal de la même ville. Rendu fut d'abord le collègue du second, puis évêque d'Annecy. Tous trois s'indignaient, en réalité, qu'on rejetât le récit du Déluge.

Pour Rendu, la Terre tout entière avait été molle et plastique, intermédiaire entre l'état solide et l'état liquide - à peu près, sans doute, comme les savants actuels caractérisent le manteau placé sous l'écorce terrestre. Le Déluge au fond faisait allusion à une époque dans laquelle la Terre était un universel mélange de terre et d'eau.

Et c'est dans ce milieu que les montagnes sont nées. Or, Rendu tenant toujours à donner une personnalité à chaque montagne, il rechignait à admettre qu'elles eussent été formées selon des lois mécaniques générales.

Si on peut admettre que certaines soient bien nées d'un soulèvement, disait-il, on ne peut pas expliquer la formation de toutes les montagnes de cette manière. Et, à demi-mots, il défendit l'idée d'une cristallisation, au sein de la matière molle et plastique dont était selon lui constituée la Terre jusqu'à la surface: les montagnes étaient apparues à peu près comme les icebergs, issus de banquises fracturées. Surnageant au-dessus du manteau mou, plongeant ses racines dans son sein au-delà de l'écorce terrestre, elles Yosemite_Valley_Glacier_Point_Trail_by_Albert_Bierstadt.jpegconservaient ainsi leur origine particulière et dynamique, puisqu'elles étaient issues de cristallisations; mais les mouvements globaux pouvaient expliquer aussi des formes spécifiques, puisque la pression interne aux banquises, liées aux vents et aux courants marins, créent bien en leur sein des crêtes, toutes de formes différentes.

Je dois le dire, ce n'est pas Rendu qui est l'auteur de cette comparaison, mais moi. Néanmoins, sa passion pour les glaciers a pu faire naître son idée sur les montagnes issues de cristallisations, d'une part; et, d'autre part, un tel phénomène est forcément comparable à celui d'une banquise. Il est simplement plus vaste, et plus ancien. Il s'agit seulement d'imaginer une pierre assez plastique et molle pour se comporter comme la glace, dans des époques très anciennes.

C'est la difficulté, et peut-être l'aspect rédhibitoire d'une telle imagination, si les lois physiques interdisent d'admettre cette possibilité – ce que j'ignore. Ce qui me plaît, dans une telle pensée à demi fabuleuse, c'est que la formation des montagnes y cesse d'être abstraite: grâce à la comparaison, on la conçoit, on la ressent. On comprend ce que voulait dire Rendu quand il affirmait qu'à l'origine les montagnes étaient énormes, bien plus grandes qu'à présent: elles apparaissent comme de prodigieuses banquises, de titanesques blocs de cristal. Cela valide presque le mythe des géants!

De surcroît, ramenées à un phénomène pouvant être fractionné et individualisé, ces formations constituent un paysage saisissable, parlant à l'être humain, disposant d'une âme.

Les ancêtres de l'homme vivaient déjà à cette époque: l'être humain n'est pas issu d'une génération spontanée. Étaient-ils gros, dans ce paysage mou et énorme, comme les baleines sont grosses dans la mer, parmi les icebergs? Ressentaient-ils en eux, pareils à des plantes, les formations cristallines et les mouvements des vents et des vagues? Peut-être que les images de création du monde en sont venues!

Elles étaient chères à Rendu et à ses amis.

17/05/2017

Captain Savoy et l'astre de Malitroc

0d3937bd4ac64a5eace84cda3f13a9e9.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé Malitroc alors qu'il venait de rire aux éclats en voyant le monde trembler au passage de ses troupes surarmées.

Et quand des arbres de la ville en tombèrent, bien que plusieurs hommes en fussent écrasés, cela ne fit que redoubler son hilarité satanique, de telle sorte que le peuple ne sut s'il devait vraiment s'en effrayer et que, stupidement, à la manière d'automates, il fit écho à ce rire et l'épousa de sa joie dénuée de sens, s'imaginant être heureux d'avoir à sa tête un être aussi puissant. Pourtant sa laideur ne pouvait être dissimulée à tous. Les sortilèges qu'il tissait pour se rendre beau n'étaient pas achevés, et il ne parvenait pas constamment à donner le change. Sa métamorphose n'était que superficielle et partielle.

On dit que dans ce but il se nourrissait secrètement du sang de ses prisonniers, notamment quand ils étaient jeunes: il les tuait rituellement et parvenait à saisir leur force, et leur beauté. Est-il séant d'en parler? Il est certain qu'on n'en a pas obtenu la preuve, et qu'il peut ne s'agir que de rumeurs. D'autres pratiques impies étaient chuchotées, mais leur évocation même favorise dans l'âme des hommes la venue des démons, préparant le retour de Malitroc ou d'un des siens. Il ne faut les nommer qu'avec parcimonie. Certaines du reste dépassent ce que le langage peut dire.

Depuis la base du Grand Bec, et en regardant vers Annecy, Captain Savoy et ses disciples sentaient l'épouvante se répandre comme une âcre vapeur, non seulement parmi les hommes, mais aussi parmi les bêtes, les plantes et les montagnes; les âmes qui peuplent le monde étaient toutes horrifiées.

Les ténèbres s'épaississaient, et il semblait que le soleil à son lever rebroussait chemin, tant la vision qu'il avait des méfaits de Malitroc était atroce. Sans étoiles et sans lune, sans soleil non plus, le ciel noir s'imposait, même si de temps en temps l'astre du jour osait faire un rapide passage; mais alors il marchait à toute allure.

La cité annécienne, certes, brillait, mais par la magie de Malitroc, qui avait créé un nouveau genre de lampes, et cet éclat était beau, mais non pur comme celui du ciel, qu'on ne voyait plus. Une teinte bilieuse au reste habitait cet éclat artificiel, comme si en sortant de la terre, dont elle venait, elle répandait de vagues spectres jaunes, hideux et sinistres. La lumière se diffusait en montrant les choses, mais sans apporter aucune des joies qu'apporte l'éclat du soleil, de la lune et des étoiles. Les hommes marchaient tristement courbés tout en 16508565_325207201209496_6158846405213104782_n.jpgfeignant de s'amuser et d'être heureux, car tel était l'ordre de Malitroc, celui qu'il avait donné et que ses gardes odieux avaient répandu.

Les hommes qui scrutaient le ciel étaient tout de même étonnés qu'un seul astre semblât y briller de façon persistante, et qui n'était point le soleil, mais une étoile curieusement rouge, ressemblant à Mars. Malitroc était souvent vu le contemplant, l'admirant depuis le haut de la tour du château appelée tour Perrière. Il avait d'ailleurs fait rehausser celle-ci d'une sorte de cylindre de cristal et d'acier en haut duquel luisait une pierre précieuse grosse et étrange, de couleur également rouge, ne paraissant alimentée par aucun courant électrique et dotée de son éclat propre, comme si elle eût été vivante - ou, justement, prise d'un astre. Car lorsque cette étoile paraissait, ce rubis en brillait d'autant plus vivement, semblant se réjouir, tressauter et palpiter de joie. Alors Malitroc montait en haut de la tour, et admirait l'astre, et, apparemment, lui parlait, le priait, comme s'il eût été son père, le dieu qui l'avait créé, et lui donnait vie et force.

Nous ne dirons pas quel était cet astre, afin de ne pas induire le lecteur en erreur. Mais nous dirons que lui-même le nommait du propre nom de son père, comme si celui-ci réellement y logeait, voire en était le maître; et c'était le nom de Traqëliën. Il le murmurait, et chantait de sa voix rauque et effrayante, en un air bizarre et qui donnait le sentiment qu'il chantait faux. Mais sa voix résonnait, et on l'entendait dans la ville, et il était même porté par les vagues du lac, il se répandait dans les montagnes comme un grondement sourd, si grande était la puissance de cet être maudit!

Captain Savoy ne pouvait rompre l'étau qui avait été placé sur Annecy et l'avant-pays savoisien par ce monstre. La destinée en avait décidé ainsi, et il lui fallait prendre son mal en patience, en s'appuyant notamment sur les montagnes encore hors de la portée du Maufaé et en demeurant dans sa base du Grand Bec, depuis laquelle il apercevait le peuple des sommets qui semblaient lui rendre hommage de leurs pointes scintillantes, pareilles à du cristal puisque la neige les recouvrait.

Il voyait, aussi, les nuages formant comme une mer, et laissant dépasser ces sommets comme des îles. En haut le soleil était pur, doré, et il passait lentement et noblement; en bas on le voyait à peine. Jamais il ne clouds-fantasy-landscapes-snow.jpgdissipait les nuées épaisses! C'est ce qui donnait le sentiment qu'il rebroussait chemin. Il contournait en réalité les plaines maudites que dirigeait l'effroyable Malitroc. Il est donc vrai qu'il n'y passait que brièvement.

En dessous de cette mer les ténèbres se faisaient papables, et le fond des vallées était tel qu'un abîme. Mais au-dessus le monde restait pur, et les êtres immortels attachés aux montagnes passaient sur les mers de nuages en vaisseaux d'or, que Captain Savoy saluait. Et souvent il montait avec eux sur ces nefs, et ses disciples aussi. Ils demeuraient, ainsi, à l'abri des mains griffues de Malitroc.

Pourtant nombre d'expéditions sanglantes émanaient de la plaine. Malitroc leur envoyait ses meilleurs guerriers, nés d'unions illicites entre des femmes et des monstres des profondeurs. Le combat avec ces hybrides était furieux, et rappelait celui qui avait eu lieu sur le lac d'Annecy. Les guerriers étincelants de la montagne aidaient les nobles hommes transformés, et qui dorénavant appartenaient à la race des demi-dieux, comme eux! Ils n'avaient point honte de se mêler à eux, mais les aimaient et les honoraient.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là ce terrible épisode. La prochaine fois, nous saurons comment Captain Savoy prépara ses disciples contre Malitroc, en les adoubant.

09/05/2017

Saxo Grammaticus et l'ancienne morale germanique

odin 2.jpgJ'ai dit ailleurs que j'avais lu les neuf premiers livres de la Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, un texte latin écrit au treizième siècle par un prêtre catholique d'après des textes perdus en danois et remplis de vieilles traditions germaniques. Il rationalise les dieux, les assimilant à de simples sorciers.

Ceux-ci, est-il dit, ont été précédés dans le règne du monde par des géants et des êtres féeriques, qui se matérialisent et se dématérialisent à volonté: il en parle comme d'une réalité. Loki apparaît énorme et couvert de chaînes, comme dans l'Edda. Chacun de ses cheveux est tel qu'un tronc! Odin est borgne, et instruit les hommes dans leurs rêves, leur apprenant des techniques de combat et de navigation. Thor engendre des héros, à la taille énorme et à la forme bizarre, heureusement arrangée par le dieu. Les géants sont généralement perfides et combattus, notamment parce qu'ils essaient de s'emparer des vierges humaines. Les héros doivent donc les tuer. (Il en va de même dans l'histoire légendaire du roi Arthur, qui pourtant était breton.)

La morale germanique, telle que Saxo l'exprime, a des spécificités qui sont assez connues. Les anciens Danois n'admiraient rien tant que le courage à la guerre. Lorsque leur ennemi en avait montré en les vainquant, ils lui laissaient leur fille, leur royaume. Ils avaient peur de mourir dans leur lit: ils voulaient tomber au combat. Ils avaient néanmoins une grande fidélité à leur prince.

Les conflits se résolvaient souvent par des duels entre les rois, et il était interdit de se battre à deux contre un, à trois contre deux.

Les femmes combattaient volontiers, faisant merveille sur le champ de bataille, régnant, parfois. Mais elles norse.jpgétaient en butte à la prétention des hommes à leur être supérieurs.

Plusieurs récits évoquent des femmes voulant rester vierges, et convaincues de se marier par la bravoure des guerriers, plus importante que leur beauté. Certains étaient défigurés par leurs blessures, mais trouvaient quand même belles demoiselles à épouser, s'ils avaient bravoure et courage.

Lorsque la paix régnait, les guerriers devenaient vite affreusement débauchés, volant les femmes des gens, et leurs filles. Du coup Saxo préfère qu'il y ait toujours une guerre à mener.

L'histoire d'Amleth n'est pas tout à fait celle que raconte Shakespeare. Ophélie n'est pas devenue folle parce que son chéri se faisait passer pour fou: c'était une amie d'enfance, il fait l'amour avec elle discrètement, elle trahit pour lui ceux qui l'ont envoyée pour qu'il dévoile qu'il n'est pas si fou. Puis il en prend une autre, et il n'est plus question d'elle. Il ne meurt pas après avoir tué son oncle, mais règne un certain temps, et est admiré à l'étranger pour sa ruse et sa sagesse, avant de mourir dans un combat. Shakespeare a romancé pour que cela soit plus émouvant.

Le cercle arctique était regardé comme une région de l'éternelle nuit, où vivaient des géants affreux. Il est aussi souvent question de spectres et de sortilèges tissés par des assaillants pour que leur corps soit invulnérable. Mais la poésie évoque principalement la bravoure des guerriers qui la créent: ils chantent eux-mêmes leurs exploits.

Les maléfices, du reste, s'effacent devant la ruse des meilleurs d'entre eux.

On découvre l'invention du ski, qui visiblement avait été enseignée par d'autres peuples, les Finnois ou les Lapons, je ne sais plus. Pareil pour les bottes à clous et les peaux de phoque, utilisées par une armée un jour sur de la glace: l'autre armée, qui glissait, a été battue.

L'arme habituelle était l'épée, mais, plus qu'ailleurs, on trouve la massue, notamment percée de clous et recouverte de fer. Toutefois les héros antiques se contentent souvent d'une grosse branche détachée d'un arbre par leur force herculéenne.

Les plus grands guerriers sont chastes, et méprisent les tentations charnelles. Ils méprisent aussi leur propre corps, se moquant de voir leurs entrailles tomber lorsque leur ventre est ouvert. (Dans un poème latin écrit en Allemagne au onzième siècle, le Waltharius, on voit pareillement Walther - c'est-à-dire Gautier - se moquer d'avoir perdu une main au combat, et placer son bouclier sur le bras mutilé, puis combattre de la main gauche sans se lamenter.)

Ce n'est pourtant pas qu'ils croient spécialement à la vie après la mort. Mais il se font un point d'honneur à Freya-from-Revninge-viking-9th-century.jpgêtre lucides sur ce qui attend tout homme. C'est impressionnant. On comprend que les Germains aient conquis l'Occident, après les Romains.

D'ailleurs l'origine des Lombards est évoquée: il s'agit de Danois partis à cause d'une famine, après avoir été tirés au sort. Un rêve visionnaire a montré la déesse Freya ordonnant de porter désormais la barbe et de s'appeler Lombards (voyez l'anglais long beards). Tels étaient les futurs maîtres de l'Italie.

La conversion au christianisme est mentionnée. Elle est due principalement à Louis-le-Pieux, le fils de Charlemagne, en échange d'une alliance et de dons en argent (évoqués par Ermold le Noir, poète de la cour du roi de France). Mais elle avait commencé sous le père. Certains rois danois n'en voulurent pas; mais elle finit par s'imposer.

Un récit passionnant, parfois palpitant, parce que mythologique, parfois répétitif, parce que seulement historique, et en tout cas très instructif, qui a beaucoup inspiré J.R.R. Tolkien et, nous l'avons vu, Shakespeare. Chateaubriand disait l'avoir lu, aussi, avant de composer ses Martyrs, qui évoquent les Francs.