10/06/2017

Charles Duits et la religiosité cosmique

fortuna-by-jean-francois-armand-felix-bernard.jpgJ'ai déjà plusieurs fois évoqué la noble et belle figure de Charles Duits, mais elle est inépuisable, et son livre posthume, La Seule Femme vraiment noire, recèle mille diamants qu'on ne peut cesser de contempler, d'admirer. Duits était par exemple de ceux qui ne croient pas du tout que l'homme puisse se passer de religiosité, qui pensent qu'elle est naturelle chez lui, même quand il la nie. Cela rappelle le grand Amiel qui disait que, pour l'être humain, la question n'est pas de savoir si on aura une religion ou pas, mais quelle religion on pratiquera; car, qu'on le veuille ou non, on en aura toujours une.

Et ainsi, Duits osait attribuer une religion aux athées, mais, mieux, il osait aussi la qualifier: car les théologiens catholiques font des arguties pour montrer que les athées parlent aussi de Dieu, mais c'est essentiellement de la rhétorique; Duits, lui, entrait au cœur du problème, lorsqu'il disait: De nos jours, on peut affirmer que les Occidentaux se divisent en trois catégories: ceux qui se disent athées et qui, en fait, adorent le Dieu sans Tête, la matière; les philosophes, qui adorent soit l'esprit, soit l'être, soit la conscience, soit la raison, soit l'histoire, le Dieu sans Sexe; et finalement les croyants au sens juif, catholique ou protestant du terme, qui adorent le Dieu sans Femme. (La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éoliennes, 2016, p. 87.)

C'est bien plus subtil que cela en a l'air. Il est évident que l'athéisme et le matérialisme nient avant tout que la force créatrice de l'univers soit ce que les anciens chrétiens appelaient une personne (c'est-à-dire un être pensant). Ils lui interdisent toute conscience, fût-elle cosmique, prétendant que cela ressortit à l'anthropomorphisme. La matière correspond somme toute aux membres extérieurs de la divinité, pour ainsi dire à ses ongles: ce qui est rejeté de son corps vivant. Nulle conscience en elle, sans doute même pas de vie, mais seulement un reliquat.

Quant au dieu sans sexe de la philosophie, il est plaisant, et par le dieu sans femme des religions bibliques, Duits entendait la tendance de celles-ci à rester dans l'intellect, à n'aimer que les logiques abstraites. Le féminin en effet tend aux figures telles que celle-ci - de la grande déesse qui inspire le poète: Isis, la Suprême Négresse, répond à mon appel, mais elle y répond par un geste qui me déconcerte. Elle lève les bras et, b63b247c035ba1e329a774cd3a17cb91.jpgsubitement, me révèle
qu'
elle a des Aisselles étoilées.
Que signifie cette révélation? Il va sans dire que je l'ignore. Une chose cependant est sûre: un événement vient de se produire.
(Ibid., p. 126.)

L'ignorance de l'inspiré vient du refus de ramener les visions à des concepts. On pourrait dire que c'est le désir sexuel qui suscite ce genre d'images, et qu'elles sont abusivement divinisées par une forme d'idolâtrie. Mais à cela, Duits répond aussi subtilement qu'il s'est précédemment exprimé. Car il affirme qu'en réalité le désir ressenti depuis le métabolisme est le reflet de l'amour cosmique sur celui-ci, et non sa source. Le retournement du raisonnement habituel ouvre un gouffre sous les pieds - où va être précipitée la psychanalyse fatalement: La lectrice me suit-elle? Sigmund Freud explique le Sublime par le Trivial: il croit que l'expérience religieuse est la conséquence du refoulement et que les "transports" sont des représentations lumineuses des impulsions ténébreuses que nie et repousse la conscience. Il ne met donc pas en question la définition du Trivial que lui lègue notre tradition.
La Suprême Négresse, en revanche, affirme que l'union sexuelle est la forme sous laquelle l'union spirituelle se manifeste dans l'existence,
ce qui signifie que
l'amour est l'essence du désir
et que nous l'ignorons parce que nous nous imaginons que la perpétuation de l'Espèce est la seule "justification" réelle de la sexualité […].
(Ibid., p. 142.)

Le matérialisme assimile l'amour à une loi de reproduction qui est un leurre. Le désir est ressenti indépendamment d'une intention, et il tend à faire de deux êtres une entité unique - ou à les faire se refléter dans cette entité unique, androgyne ou gynandre, figure du Christ dans l'humanité ordinaire et quotidienne.

Duits n'explique pas le rapport entre cette union et l'effet objectif - la production d'un nouvel être vivant. Il ne prétend pas pénétrer les secrets de la nature, et rejetait plutôt la science moderne. Mais il s'avoue certain que cela n'est pas l'intention de la nature obscure: il conteste donc le darwinisme.

Cela réhabilite l'amour - et le sexe, lié à l'expérience mystique.

Certes, il ne l'est pas forcément. Il peut aussi être mécanisé d'une façon blasphématoire. Duits s'en prend fréquemment à la pornographie, dont il dénonce l'essence masculine et la violation, en elle, du sacré féminin. Elle est le reflet du matérialisme dans la vie sexuelle. Mais il s'en prend aussi à la religion catholique et à son obsession de la production d'une lignée, la disant ressortir à la pensée mécaniste, dans laquelle la femme a5f880a624519db8af8648622d1bfae1.jpgn'est qu'un objet, un outil de l'action masculine. Elle est niée en elle-même et dans sa volupté, qui pourtant est le secret de l'union spirituelle. À ce titre, il s'accordait avec la pensée moderne anticatholique – et avec le psychédélisme penchant vers l'érotisme qui se développait durant les années 1970, date d'écriture de son traité.

Pourtant il se liait, sans le savoir, avec un jésuite célèbre, Pierre Teilhard de Chardin, qui disait que l'union du couple dans le Christ - avec le Christ au milieu des deux amants, ou figurant un troisième unissant les deux autres -, était la première étape de l'accomplissement mystique de l'être humain. Il fit, lui aussi, de la femme l'image du monde auquel devait s'unir l'homme, pour lequel il devait éprouver amour et désir - comme s'il se fût agi d'une personne. La femme était un monde, et le monde était une femme!

Il ne fut, certes, pas concret dans ses figures comme Charles Duits. Il tendait bien à l'abstraction toute masculine de la religion catholique. Mais il tendit au féminin, à l'art, jusque dans ses pensées abstraites. Depuis l'Église catholique, il est l'un de ceux qui ont le plus tâché de toucher au féminin - au sexuel, même, jusqu'au point où le permettait son ordre.

Commentaires

Oui à Charles Duits.

Écrit par : gavard-perret | 10/06/2017

Tant de constructions abstraites ne mettent-elles pas encore plus de distance avec une réalité qui est pourtant à portée de main ?

Écrit par : rabbit | 10/06/2017

Il s'agit de réalités spirituelles, celles qui fondent les réalités physiques.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/06/2017

"Lorsque nous argumentons,
si tu gagnes et si je ne gagne pas, as-tu raison et ai-je tort?
Si je gagne et si tu ne gagnes pas, ai-je raison et as-tu tort?
Avons-nous raison? Avons-nous tort?
Puisque nous ne pouvons savoir qui de nous a raison, un tiers sera sans doute plongé dans les ténèbres.
Qui donnerait un avis juste?
Une personne de ton avis ne peut, de ce fait donner un avis juste.
Une personne de mon avis ne peut, de ce fait donner un avis juste.
Une personne d'un troisième avis ne peut, de ce fait, donner un avis juste.
C'est ainsi que ni toi, ni moi, ni un tiers ne peut savoir qui de nous a raison.
Allons-nous faire appel à quelqu'un d'autre?"

Zhuangzi (Tchouang-tseu)

Écrit par : rabbit | 12/06/2017

Drôlement abstrait.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/06/2017

Mais tellement réel...

Écrit par : rabbit | 12/06/2017

Pas trop... La conclusion de votre Chinois est en effet que vous ne pouvez pas savoir si vous avez raison, mais votre question initiale émanait clairement d'une certitude.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/06/2017

Qui peut le savoir ?
Comme le dit un ancien consultant en gestion de projets: « Il y a très loin de la velléité à la volonté, de la volonté à la résolution, de la résolution au choix des moyens, du choix des moyens à l'application. » (Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz, 1613-1679)

Écrit par : rabbit | 12/06/2017

Il est en tout cas pour moi certain que le réel est de nature spirituelle et qu'on y a accès par l'imagination. C'est justement parce qu'on le méconnaît qu'on ne mesure pas l'écart entre des intentions abstraites, nées de la tête, et des pulsions qui viennent de plus loin, et qui dirigent l'action. Charles Duits nous dit justement d'où elles viennent, et cela permet de les contrôler, et de les vouloir selon ce qu'elles attendent secrètement. Parce que le désir émane de l'amour cosmique, il a vocation à devenir de l'amour humain, et non à être soit combattu, soit réduit à une ruse de la nature pour que l'homme procrée. La réalité de l'action juste est donc que le désir soit transmué en amour.

Écrit par : Rémi Mogenet | 13/06/2017

Alors là, Monsieur du Lapin, on se demande bien ce que vous allez répondre à ça...

Écrit par : Géo | 13/06/2017

Je n'en sais rien, Géo. Pour l'instant, je passe l'aspirateur, bien qu'il n'a jamais existé aucun désir en moi de le faire. Heureusement que l'appartement n'est pas trop grand : il est des réalités qui rassurent.

Écrit par : rabbit | 13/06/2017

Effectivement plonger dans le mystère du spirituel est angoissant. Voilà pourquoi Charles Duits est peu lu.

Écrit par : Rémi Mogenet | 13/06/2017

Votre dernier commentaire me renvoie aux traces laissées par la lecture du livre de Joris-Karl Huysmans : "À rebours". Un auteur qui fut tour à tour naturaliste, symboliste puis mystique. A-t-il eu quelque influence sur vous ?

Écrit par : rabbit | 13/06/2017

Va t-on déboucher sur Houellebecq ?

Écrit par : Géo | 13/06/2017

Huysmans n'a sans doute pas eu beaucoup d'influence sur moi, même si j'ai gardé un bon souvenir de "Là-bas" à cause des développements tirés de l'occultisme médiéval, notamment sur les incubes et les succubes. C'était un dialogue gothique amusant et sympathique, un peu dans le genre du C.S. Lewis de "That Hideous Strength", qui m'a certainement plus marqué. Je n'ai d'ailleurs jamais été naturaliste, cela ne me dit rien.

Écrit par : Rémi Mogenet | 13/06/2017

En ce qui concerne le trafic des idées et les escroqueries à la pensée, tout est possible Monsieur Géo: ce n'est qu'une question de temps et de talent. Personnellement, je suis surbooké, mais je crois que Monsieur Jenni a les compétences requises pour s'occuper du cas.

Écrit par : rabbit | 13/06/2017

Monsieur Moginier, on dit que le symbolisme est apparu en réaction au positivisme philosophique et à la rationalité républicaine de la deuxième moitié du XIXe siècle. Votre goût créatif pour des mondes parallèles s'inscrit-il aussi dans une démarche visant à protéger l'homme et la nature de la dureté du réalisme scientifique ?

Écrit par : rabbit | 13/06/2017

Pas forcément. Il s'agit aussi de donner aux mondes parallèles un contenu qui ait la rigueur scientifique. Il ne s'agit pas de les faire renvoyer à des symboles traditionnels. Pour Duits, il était objectivement faux que le désir sexuel soit une ruse de la nature pour permettre la procréation, et il en donnait ce qui à ses yeux constituait une preuve scientifique: l'éloignement du clitoris et de l'utérus. Le plaisir sexuel a donc sa fin en soi, selon lui, et il s'appuie sur l'anatomie pour le dire. Que sa preuve ne convainque pas tout le monde n'empêche pas qu'il ait voulu s'appuyer sur les éléments physiques.

Certes, il n'en abusait pas, étant plutôt un littéraire. Mais que j'aie pris Teilhard de Chardin comme exemple de comparaison montre que je n'entends pas m'opposer aux données de la science, pas plus qu'il ne le faisait. Lorsque Teilhard de Chardin évoquait un "monde parallèle", il le faisait en faisant de ce monde psychique en mouvement la source des évolutions physiques anatomiques, et proposait d'explorer les choses de cette façon, depuis la nappe psychique dont l'enveloppe physique est la face extérieure. Mais il s'agissait toujours de mettre l'imagination de ce monde psychique évolutif à l'épreuve des faits physiques qui étaient ses effets, notamment par le biais des fouilles, de la paléontologie.

Écrit par : Rémi Mogenet | 14/06/2017

Pierre Teilhard de Chardin est certainement le "passeur" qu'il fallait pour accéder à votre univers. A part le monde parallèle que vous évoquez, il a donné une nouvelle vie à la notion d'entropie du 2e principe de thermodynamique. Et en référence à sa grande connaissance du monde chinois, Alain Peyrefitte n'hésite pas à le citer en 1973 : "J'ai pour la Chine une grande reconnaissance, disait Pierre Teilhard de Chardin; par son immensité, par l'énormité de ses dimensions, elle a contribué à élargir ma pensée, à l'élever jusqu'à l'échelle planétaire". Peut-être aurait-il ajouté, s'il avait eu le loisir d'y retourner de nos jours: "par sa volonté passionnée de créer un univers plus juste et de changer l'homme même; par le courage avec lequel elle supporte des sacrifices qui nous sembleraient intolérables; par l'interpellation qu'elle nous adresse." ("Quand la Chine s'éveillera", Fayard, pp. 442 & 443).

Écrit par : rabbit | 14/06/2017

Teilhard a fait l'essentiel de sa carrière scientifique en Chine. Plus tard dès qu'il découvrira un paysage il le décrira par référence aux paysages chinois. Il n'approuvait pas le marxisme, mais s'est étonné de la rupture des relations entre la Chine communiste et l'Occident. Il croyait que l'humanité allait devenir une, et que les nations appartenaient au passé.

Il n'a pas seulement évoqué l'Entropie, et même pas vraiment beaucoup, honnêtement, bien qu'il en acceptât totalement le principe; mais il disait que le principe de Complexification propre à la Vie était d'une force égale à celle de l'Entropie et non inférieure comme le croient les matérialistes, et il disait, surtout, qu'il existait un troisième principe, méconnu mais qui expliquait comment la Complexification était un principe égal à l'Entropie, c'est la Réflexion. Par ce mot il entendait une force cosmique, universelle, se manifestant en l'homme.

En outre, même dans l'Entropie il voyait en réalité la manifestation d'une force psychique cosmique, une déclinaison particulière du psychisme universel.

Il a aussi parlé de la Chine dans un discours sur les cultures orientales, il a dit je crois que la Chine tendait à sacraliser la force de vie, que c'était intéressant, mais insuffisant pour comprendre l'ensemble de l'univers.

Écrit par : Rémi Mogenet | 14/06/2017

Bon résumé du "qi" (气)...

Écrit par : rabbit | 14/06/2017

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