13/11/2016

Anges & super-héros: Chateaubriand & Jack Kirby

805006.jpgEn relisant le Génie du christianisme (1802), de Chateaubriand, je suis tombé sur l'idée, qui lui était chère, que les anges et les démons étaient en réalité des images des passions humaines: bonnes ou mauvaises; pour lui, il s'agissait d'allégories des vices et des vertus (voir Génie du christianisme I, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 317). C'est à ce titre qu'il rejetait un merveilleux qui eût fait intervenir ces anges et ces démons sur Terre, dans le monde physique, au lieu d'être confinés dans le cœur humain - comme il le recommandait et souhaitait. À cet égard, il restait classique. Il détestait le magique, et rejetait les figures du merveilleux chrétien dans la marge de l'univers. Sans doute, il disait que c'était un ornement beau; mais il condamnait les récits ayant pour sujets les esprits sans corps, tels que Klopstock en avait traité au cours de sa carrière.

Victor Hugo, à vrai dire, osa franchir cet interdit, dans La Fin de Satan: l'ange de la liberté y affronte le démon Isis-Lilith. C'est ce que Henry Corbin appelait la hiérohistoire: l'histoire des anges et des démons a une influence sur l'humanité et le monde, qu'on n'est pas obligé absolument de préciser. Appréhender un tableau du monde des esprits et de leurs actions peut suffire à initier aux mystères, et à saisir, ensuite, ce qui advient dans l'histoire humaine. Chez Hugo, ce combat semble bien décrire la Révolution française, Isis figurant l'âme de la Bastille. Mais certains l'ont nié. Pas inutilement: cette bataille mythologique dépasse certainement les limites d'un événement historique précis. Peu importe.

Ce qui me semble remarquable, c'est le rejet global des anges et des démons dans la littérature française moderne, dont Michel Maffesoli a un jour parlé. En un sens, ces figures n'étant que des ornements rhétoriques, dans la pensée de Chateaubriand et de celle des intellectuels qui l'ont suivi, on peut le comprendre: qui a besoin d'un fatras prédéfini pour explorer et représenter l'âme humaine? Les Surréalistes se sont logiquement érigés contre ce monde spirituel tout fait, imposé par la tradition, vide en soi. Même si ce ne fut pas contre Victor Hugo: André Breton lui aussi eut la vision de l'ange de la Liberté, dans Arcane 17.

Mais la littérature populaire américaine a déployé son imagination librement, d'abord pour séduire les lecteurs, ensuite de façon plus réfléchie. Et, fait remarquable, on trouve chez le grand Jack Kirby une réflexion fourth_World.jpgcomparable à celle de Chateaubriand, mais au sujet des super-héros. Dans son univers du Fourth World, il appelle ceux-ci des New Gods, et fait dire au principal d'entre eux, le grand Orion: the Gods are ever near!... A part of men's lives!! Giant reflections of the good and evil that men generate within themselves! (Jack Kirby, Fourth World Omnibus, volume three, DC Comics, New York, 2007, p. 378.) En d'autres termes, les super-héros manifestent les combats internes à l'âme humaine. Ils sont des figures du bien et du mal.

Est-il dès lors légitime de ne pas vouloir les mêler au monde physique, comme le voulait Chateaubriand? On sait bien que le monde des super-héros y est presque engoncé, que les surhommes y trouvent facilement des justifications pseudo-scientifiques, qu'ils sont dits émaner de la technologie. Parfois, ils sont simplement des dieux, des êtres supérieurs appartenant à un monde autre, comme dans cette série de Jack Kirby, que j'ai citée; mais c'est quand le créateur a une vision haute et profonde de ces êtres. Sinon, il tombe dans l'illusion du futurisme. Et même Jack Kirby s'est beaucoup adonné à ce qu'on pourrait appeler le technologisme américain – et, de toute façon, jusqu'à ses dieux sont plus ancrés dans la réalité physique que Chateaubriand ne l'eût voulu.

Néanmoins, il faut se demander pourquoi les mythologies antiques contredisaient à cet égard l'auteur d'Atala. Pour elles, la nature même était pleine d'âme, et sa création émanait de forces spirituelles, bonnes ou mauvaises, en combat. Il n'y avait pas de différence: les vices et les vertus n'émanaient pas de l'homme seul, mais aussi du cosmos, et ils animaient l'ensemble du monde visible. On pouvait donc les faire apparaître - sous la forme de divinités, ou d'anges et de démons - dans un tableau de la nature.

À vrai dire, Jack Kirby n'allait pas si loin. Il venait simplement d'une tradition qui créait du merveilleux pour plaire à un jeune public, et avec le temps, son intelligence l'a fait rejoindre Chateaubriand sur la nature des êtres magiques, sans qu'il eût pour autant en rien la volonté classicisante de les laisser dans l'allégorie, de les limiter à l'âme humaine: le contexte empêchait que l'idée lui vînt.

Seul peut-être J. R. R. Tolkien, que Jack Kirby admirait, a rejoint les vieilles mythologies, dans The Silmarillion. Il montre comment le paysage est formé par les batailles entre les dieux, entre les anges de l'Ouest et le 3060485.jpgdémon de la Terre du milieu. Car les Puissances célestes interviennent pour refaire le monde et empêcher ce Malin d'agir, pour briser ses édifices. En outre, il évoque des déesses, des anges féminins, qui président aux cycles végétaux. Et, bien sûr, les astres sont également liés à des êtres pensants, des personnes divines.

Chez Charles Duits, au début de Ptah Hotep, de telles suggestions sont pareillement présentes. Les astres et la terre y ont été modelés par des combats célestes. On se demande, néanmoins, s'il ne restitue pas simplement les croyances de ses personnages, en adoptant leur langage. Même dans La Seule Femme vraiment noire, il ne fut jamais clair, sur ce sujet.

Chez Joseph de Maistre, comme chez Victor Hugo, l'histoire humaine, au moins, est modelée par les interventions divines dans l'inconscient humain. Il y a là un aspect objectif: après tout, l'homme fait partie de la nature. Et il modèle à son tour les règnes inférieurs.

Cependant, il est remarquable, surtout, que Chateaubriand et Jack Kirby se retrouvent, et que le second ait, indirectement, assimilé les super-héros aux anges et aux démons. Sous une forme accessible, populaire, imagée, que sont-ils d'autre? Ce fut une belle intuition.

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