29/11/2016

Michel Houellebecq: mysticisme et science-fiction

9fffaaec70a856634591d00f005c89f5.jpgBeaucoup trouvent la fin des Particules élémentaires (1998), le roman de Michel Houellebecq, étonnante: les indications étranges s'enchaînent mystérieusement. Depuis un avion qui le fait aller de la France à l'Irlande, le personnage de Michel voit les vagues de la mer comme si elles étaient de grands serpents se manifestant brièvement, puis il rencontre un Anglais travaillant en Irlande qui lui dit être athée mais comprendre que les Irlandais soient catholiques parce que leur pays même semble vibrer d'une vie secrète et intense. Et là, enfin, lisant de vieux textes écrits en latin par des moines locaux, le savant Michel trouve la formule génétique qui permet de créer des clones immortels parce qu'elle est absolument stable.

Dans un monde physique mêlé au monde magique, où les êtres élémentaires affleurent, l'essence de la vie est saisie matériellement, et maîtrisée par la science matérialiste. La science-fiction est enfin possible: le transhumanisme se réalise. L'Irlande est un pays d'enchantements où les rêves deviennent réalité.

La logique n'en est pas claire; au fond, il n'y en a pas. Car dans les faits le monde élémentaire est, pour les occultistes, déjà de nature spirituelle, situé au-delà de la matière, des molécules et de tout ce que découvrent les machines. Mais depuis le dix-neuvième siècle, il existe justement l'espoir de découvrir le point par lequel le matériel et l'élémentaire se confondent, de trouver la particule qui lie les deux. Cela explique, au moins en partie, le titre du livre de Michel Houellebecq.

Cela participe d'une idée dont j'ai parlé à propos de Brillat-Savarin: l'essence matérielle des choses se recoupe avec leur substance élémentaire, et on peut ainsi, en approfondissant et en analysant la matière, trouver la force d'immortalité, la perfection, la substance créatrice. On trouve l'alcool de l'être humain, après l'avoir distillé.

L'Irlande avait la réputation d'être une île bénie, où les hommes étaient imprégnés d'immortalité: on y trouvait ceux que J. R. R. Tolkien appelait les elfes, et dont, pour parler comme Houellebecq, le code génétique était stable. Notre auteur propose au fond de remplacer les hommes par ces elfes. Est-ce inconscient? Houellebecq a beaucoup lu Tolkien, dans sa jeunesse. Il a ensuite étudié les sciences, et a mêlé les deux.

Tolkien ne l'aurait pas fait, étant catholique et plutôt mystique. Au fond, à ses propres yeux, ses elfes étaient surtout des êtres spirituels. Mais il est vrai qu'il les a matérialisés - les a rendus terrestres. Il n'a pas distingué clairement le monde élémentaire du monde physique, et jusqu'au bout, sa grande préoccupation fut de comprendre comment l'immortalité physique pouvait exister. Son fils raconte que ses dernières années ne furent occupées que par cette question. Houellebecq pense avoir trouvé la solution, en se penchant sur les molécules. Mais Tolkien rejetait le monde des molécules et des atomes.

Toutefois ne fut-il pas parfaitement net et il y a bien un rapport objectifs entre ses elfes et les extraterrestres immortels de la science-fiction, de ces êtres nés d'autres planètes et ayant atteint un stade d'évolution tel qu'ils peuvent se renouveler à l'infini. Pur mythe. Mais nourri du pressentiment du monde élémentaire - de ce monde d'archétypes, purement spirituel, mais déjà doué de formes, où Lovecraft, nourri d'idées théosophiques, plaça Cthulhu. La difficulté était de saisir la différence entre la forme éthérique et le corps physique: ce fut le grand problème dont s'occupa Goethe. Tolkien à cet égard était encore dans la pensée Dune.jpgmédiévale qui confondait les deux, quoiqu'au profit de l'élémentaire et au détriment du physique. Il était spiritualiste.

Le refus de s'occuper de la matière grossière a quelque chose de commode. Il put tenir sa position dans une Angleterre conservatrice et par son catholicisme foncier; mais Houellebecq ne pouvait pas l'imiter, pas plus que la plupart des écrivains de science-fiction américains et français. Eux sont trop nourris de scientisme et de culture contemporaine pour ne pas donner au monde élémentaire la configuration des particules.

De ce point de vue, Houellebecq rappelle Frank Herbert - lequel, comme Tolkien, créa une grande épopée dans un monde imaginaire, mais situé sur une autre planète. On y baigne dans une atmosphère mystique nourrie d'arabisme, et le monde divin y est indifférencié, mais imprègne la vie humaine. Et si on trouve des mortels qui, se mettant en rapport avec lui, y acquièrent la prescience, ce futur improbable est aussi celui des clones fabriqués à partir de morceaux de morts: Duncan Idaho, on s'en souvient, a été ressuscité de cette façon.

Le lien entre Herbert et Houellebecq est patent: tous deux mêlent mysticisme oriental et science matérialiste. Tolkien, en cherchant une solution dans la tradition mythologique, rappelle davantage le romantisme allemand. Cependant, ses imaginations ont marqué en profondeur la littérature occidentale, et l'idée de l'Irlande divine vient plus de lui que d'aucun autre écrivain moderne.

Commentaires

Où placez-vous la théorie des cordes qui envisage des univers parallèles transcendant les notions d'espace et de temps ?

Écrit par : Pierre Jenni | 29/11/2016

Monsieur Mogenet est un poète doublé d'un mystique. Il peut vous raconter Orphée, pinçant les cordes de sa lyre pour endormir Cerbère, mais il tient la physique théorique pour pure obscénité. Du moins, j'espère ne pas me tromper...

Écrit par : rabbit | 29/11/2016

La théorie des cordes est placée dans les livres et thèses de doctorat des physiciens, je suppose.

Obscénité c'est peut-être beaucoup dire, mais effectivement j'aime l'imagination quand elle franchit les frontières du monde physique, même lorsqu'elle crée des fictions. Je m'intéresse aussi aux faits matériels découverts, car ils permettent de mieux discipliner l'imagination, qui gagne à ne pas les contredire. Mais je l'aime quand elle ne reste pas trop proche d'eux pour autant.

Un bon exemple c'est Lovecraft, qui disait que même à notre époque on avait besoin de créer des imaginations mythologiques, bien qu'il allât sans dire que les faits avérés découvertes nécessitaient qu'on le fît d'une façon plus intelligente que dans les temps anciens.

Je n'ai pas d'avis déterminé et veux bien l'admettre comme une faiblesse, mais je n'arrive pas à m'intéresser à des conjectures sur des lois mécaniques inconnues, j'ai l'esprit d'un certain point de vue trop terre à terre, je m'intéresse soit aux faits, soit à un inconnu non soumis à des lois mécaniques.

Écrit par : Rémi Mogenet | 29/11/2016

Je me suis embrouillé: lire "faits avérés établis par les découvertes récentes".

Écrit par : Rémi Mogenet | 29/11/2016

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