12/09/2016

La Guerre civile de Lucain, ou l'épopée républicaine

29414072.jpgLucain (39-65) est un poète latin de l'époque de Néron, neveu de Sénèque et né à Cordoue. Il est connu pour avoir composé un poème épique sur la guerre civile qui opposa Pompée à César. Il y prend le parti de la république, de Pompée, du Sénat, qu'il dit être celui de Rome: César ne représente que lui-même, bien qu'il se prétende protégé des dieux. Ovide et la tradition classique avaient fait de César à son tour un dieu, en disant que la comète aperçue à sa mort avait amené son âme au Ciel; Lucain est dans une toute autre perspective.

On a pu remarquer, d'ailleurs, que son poème ne fait pas intervenir Jupiter et les siens, à la façon des épopées anciennes. Pourtant, il consacre bien un homme: c'est Pompée. Après le récit de sa triste mort, il affirme que ses vertus lui ont permis de rassembler ses différentes âmes: les anciens croyaient que l'homme en avait plusieurs, qui se dispersaient après la mort. Mais Pompée avait une telle force intérieure que, même sans corps, il put, dans les hauteurs, polariser autour de son être ces âmes et se reconstituer. Il a alors vécu dans la sphère de la Lune, c'est à dire sur le cercle que la Lune trace en tournant autour de la Terre. Et là, il admire les astres et vit, surtout, dans la lumière, regardant l'obscurité dans laquelle vit la Terre. Les ténèbres nocturnes, en effet, n'étaient pas, pour les anciens, celles du ciel, mais de l'air terrestre: à partir du cercle lunaire régnait une lumière magnifique. Ce sont là, dit-on, les croyances des Stoïciens: Lucain les partageait.

Il lui arrive d'évoquer des épisodes de la mythologie grecque; mais il ne se montre pas toujours, alors, plein de conviction. Mais il en est rempli lorsqu'il décrit cette apothéose de Pompée. Il affirme même que se riant, Pompee2.jpgdepuis les hauteurs célestes, des affres des vivants, Magnus, comme il l'appelle, n'en s'insérera pas moins dans l'âme de Brutus pour se venger par lui de César, et le pousser à le tuer. Ainsi les morts glorieux expliquent-ils les événements historiques bien mieux que les dieux de l'Olympe - ce qui, au fond, est tout romain, et prépare le christianisme, qui se réclamait des philosophes romains contre les religions fabuleuses du paganisme.

De cette manière, Lucain crée une épopée républicaine étonnante, qui ne doit rien aux fables traditionnelles, mais qui n'en contient pas moins du merveilleux, qui n'en regarde pas moins les choses au-delà de leur apparence physique. Significative est l'évocation du dieu qui habite le vertueux Caton, successeur de Pompée à la tête de l'armée républicaine. Car Lucain affirme que Caton ne s'exprime que pour laisser parler le dieu qui est en lui, et qui est supérieur à celui qui s'exprime dans le temple de Jupiter Hammon, en Afrique, et dont il refuse par conséquent de consulter l'oracle.

Dans un esprit tout romain, également, Caton est réputé vertueux parce qu'il ne fait l'amour que pour procréer, et sinon ne se soucie pas des femmes. On a tort de croire qu'une telle idée ne date que du christianisme. Mais on comprend pourquoi Lucain fut apprécié des auteurs chrétiens, et des évêques.

Il le fut aussi de Corneille et de Rousseau, qui célébrèrent, à leur tour, Pompée et Caton. C'est mû par ces modèles que l'auteur du Contrat social énonça que les grands hommes romains étaient plus vertueux et plus puissants que leurs dieux: à ses yeux protestants, sans doute, le vrai Dieu les habitait. Mais en cela il était dans la droite ligne philosophique de Sénèque et Lucain.

Or, c'est le retour de cette mythologie proprement romaine qui mit en France la république à la mode, qui la fit voir comme un accomplissement sur terre de la vertu suprême, mue non par des dieux fantaisistes, ou des anges, mais un ordre secret de l'univers, concentré soudain dans un régime donné. C'est ce qu'exprima plus tard Jules Michelet. Le dieu abstrait des Stoïciens était bien celui des Républicains.

Cependant, quand on lit Lucain, on se dit que l'abstraction a ses limites. Ce qu'il évoque de Pompée défunt dépasse celles du rationalisme à la française, et il montre les morts guidant les vivants directement, non de façon théorique. De surcroît, César a la vision du génie de Rome, qui pour Lucain n'était pas une simple allégorie, mais une divinité réelle, présidant à la destinée de la cité, et s'apparente à un ange. Au bout du compte, cela ressemble à la mythologie catholique des saints et des anges. Cela y ressemble davantage que cela ne ressemble aux récits purement fondés sur le monde physique, et ornés d'idées abstraites, que la akg2-r40-e1-1345-11-1.jpgtradition républicaine essaye de faire prendre pour de l'épopée ou du mythe. Seul Victor Hugo, conscient de ce qui séparait l'esprit du réalisme moderne de l'épopée antique, même républicaine, essaya de placer des anges derrière la République, notamment celui de la liberté. On l'en a blâmé, mais c'est à tort, car il n'existe pas de mythologie sans cristallisation accessible de la divinité. Jusqu'aux morts divins doivent intervenir, eux qui désormais font partie de la sphère céleste.

Comment en est-on arrivé, en France, à une pensée qui se dit républicaine, et qui se fonde, inconsciemment, sur Lucain par l'intermédiaire de Corneille et Rousseau, mais qui, dans le même temps, nie l'essence de cette poésie de Lucain, fondée sur l'image, cristallisée par les défunts glorieux, d'une divinité orientée vers la vertu et habitant le cœur des grands hommes?

On ne lit plus Lucain. On ne lit que les classiques qui en ont donné une version édulcorée, et n'ont restitué de lui que la morale abstraite. C'est l'explication. L'idée républicaine a du coup perdu de sa substance, et apparaît surtout comme une invocation théorique, un mot sacré dont on ne sait plus ce qu'il recouvre. Il est la France en tant qu'elle est divinisée, dirait-on; mais il s'adresse plus à l'instinct qu'à l'intelligence, désormais.

Les romantiques en étaient conscients, et ont tenté de rendre à la république une mythologie. Mais le temps les a reniés.

Commentaires

Hélas, Monsieur Mogenet, dire le mot "république" ne fait pas jaillir magiquement une démocratie de son chapeau. Et la démocratie grecque, si l'on en croit Thucydide, est loin de correspondre au modèle idyllique que l'on a artificiellement créé.

Écrit par : rabbit | 18/09/2016

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