28/01/2016

Frédéric Mistral et l'épopée provençale

Frederic_Mistral_1.jpgJ'ai lu récemment un livre que j'avais acheté à l'époque où je vivais à Montpellier et où, à l'université, je m'initiais à l'occitan médiéval avec Gérard Gouiran: Mireille, de Frédéric Mistral, en édition bilingue.

J'ai mis longtemps à le lire car autrefois j'étais surtout passionné de littérature médiévale; or, quoi qu'on dise, le style de Mistral est bien différent de celui des troubadours, et sa langue aussi. Au Moyen Âge, les poètes étaient des clercs liés à des seigneurs qui parlaient occitan et avaient une cour. On y chantait des poèmes raffinés, ayant pour essentiel sujet l'amour. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le merveilleux, dans le sud français, était peu présent. Et lorsqu'il l'était, c'était essentiellement sous l'influence de la littérature du nord, narrative et inspirée soit de l'histoire des Francs,soit de celle des Bretons. Car dès l'origine, ces deux cycles contenaient du merveilleux, soit chrétien, soit païen. Et si le paganisme fut surtout breton, des traces de celui des Germains furent également présentes. Elles ont d'ailleurs été reprises sans discrimination particulière dans les épopées en occitan imitées de celles en français, notamment sur Roland de Ronceveaux. La principale étant le fameux Gallant, dont j'ai parlé, forgeron mythique de la tradition germanique.

Mais dans la lyrique des troubadours, on ne trouve pas réellement de merveilleux, même pas chrétien: les poèmes adressés aux êtres célestes, à la Vierge, aux Saints, étaient surtout en latin. Ce qu'on chantait en occitan, c'était l'amour profane, l'être céleste y étant remplacé par une dame, la femme d'un seigneur, une personne du beau sexe, et sur Terre.

On comprend soudain l'idée de Dante, imitateur et disciple des troubadours, de placer une dame de ce type tolkien.jpgau sommet du paradis: son but, humaniste, était de pénétrer en langue vulgaire les mystères de la religion; mais ce faisant, il emmenait avec lui les thèmes habituels de cette langue vulgaire. Cela choqua d'ailleurs J.R.R. Tolkien, plus tard. Celui-ci préférait tisser des liens entre le paganisme et le christianisme, comme on le faisait dans les récits médiévaux d'inspiration germanique ou celtique.

Mistral a une autre perspective que celle de Dante. Il est finalement plus proche de Tolkien.

Son épopée n'est pas féodale, mais paysanne. Il chante un couple qui ne parvient pas à s'unir parce qu'elle est fille de propriétaires, lui fils de pêcheurs sans le sou. Les parents de Mireille ne veulent pas de Vincent. Mireille ne veut pas des propriétaires de troupeaux que ses parents lui présentent.

C'est un récit qui contient du merveilleux - celui des paysans. Le paganisme et le christianisme s'y mêlent, comme dans les épopées médiévales, mais le paganisme n'est pas d'origine étrangère: il est celui du folklore provençal. Il est néanmoins admirablement assumé par le poète, qui en saisit les profondeurs et ne le traite pas avec des idées naïves et simplistes. Il affirme que les fées ont été envoyées par la divinité aux hommes pour les aider, dans les temps antérieurs au christianisme, mais qu'elles ont déchu, qu'elles se sont laissé séduire par la Terre, en s'unissant notamment à des chevaliers. Elles ont donc été maudites et remplacées par les Saintes historiques, celles dont parle l'Évangile et qui ont connu Jésus directement.

C'est là un trait fondamental et particulier du christianisme provençal. Il s'appuie sur l'histoire. Alors que la France du nord avait pour principal patron saint Martin, qui était un visionnaire n'ayant pas connu personnellement Jésus et n'avait fait que le voir de son œil spirituel, à la manière de saint Paul, la France du sud était dominée, psychiquement, par des Saints présents dans la tradition évangélique; leur lien avec le Christ était physique.

Certes, cela fut compensé, plus tard, par l'intrusion de Saints qui au contraire sont purement mythiques, dont le lien avec le Christ était théorique, et qui n'ont pu le connaître - s'ils l'ont jamais connu - que dans l'au-delà, tel saint Josaphat, qui a eu en Provence un certain succès, et qui n'était autre que le Bouddha christianisé. les-saintes-maries-visoterra-21118.jpgMais Mistral se garde bien d'en reprendre la tradition, qu'on a liée au catharisme; il vénère les saintes Marie de la Mer, et les saints hommes qui depuis la Palestine les accompagnèrent en Provence. Il dit de l'un d'entre eux qu'il épousa telle cité en devenant son évêque, et l'expression est belle: pour Mistral, les esprits des cités étaient une réalité.

Il évoque également des esprits follets, des fantômes, des sortes de zombies, et ainsi introduit dans son histoire tout le folklore de son pays, chrétien ou non. Il parle magnifiquement des saintes Marie de la Mer, qui viennent visiter Mireille en descendant d'abord sur la mer, point de passage, à l'horizon, entre le Ciel et la Terre. Il a bien su faire vivre la légende dorée provençale, en insérant le plus possible les êtres célestes dans sa contrée. Cela n'empêche pas Mireille de mourir: la Terre est maudite. Le salut n'est qu'au Ciel.

Il n'a pas insisté, comme d'autres, sur l'héritage romain de la Provence. Il est d'ailleurs tout entier dans le lien organique entre la Provence et les amies historiques de Jésus de Nazareth, si on y pense bien: si on ne voue pas un culte trop particulier au peuple romain. L'important est le lien historique avec l'antiquité classique; les Romains n'en sont qu'un aspect.

Quant à la langue provençale qu'il utilise, Mistral a déclaré qu'elle seule pouvait encore créer une épopée, qu'en français c'était impossible, parce que c'était une langue trop figée, trop académique: seul le provençal peut ressentir assez de l'intérieur le pays provençal pour y distinguer les fées et les saintes, pourrait-on dire. En français, cela risque de n'être qu'un discours, une théorie. Comme chez beaucoup de romantiques de Paris, cela pourrait n'être qu'une figure de style: non une vision intérieure.

Lamartine, qui chercha toute sa vie à créer des épopées, et qui peut-être avait pour cela une langue un peu trop abstraite, ne se trompa pas, à la parution du poème de Mistral: il en célébra la grandeur.

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