06/01/2016

Saint Louis et les démons du défilé

cthulhu.jpgDans le dernier épisode de cette cosmique série, nous avons laissé saint Louis et ses compagnons alors qu'ils se dirigeaient vers le terrible défilé des ombres et que Solcum leur guide leur expliquait qui étaient les êtres puissants représentés à son seuil et à quoi avait servi le défilé. Il disait qu'Ornicalc le prince des Maufaés s'efforçait d'envahir le règne d'Ëtön par cette voie, jadis abandonnée des dieux. Il continua à parler quelques instants:

De l'autre côté du défilé, nous rejoindrons l'armée d'Ëtön déjà à l'œuvre; car elle a franchi ce seuil. Mais pas sans perdre quelques hommes, car il est défendu et protégé par des êtres hideux, qui sont tout ce qui reste d'une ancienne race, dont les montagnes que tu vois devant toi étaient un immense château, et une cité. Ils vivaient pareils à des géants, antérieurement à l'apparition d'Ëtön même. Les mots ne peuvent qu'à peine exprimer ce qu'ils furent. Mais une guerre les opposa aux dieux justes, et ces Titans tombèrent, minés par leurs péchés. Ils furent alors enfermés dans les ruines de leur cité, qui leur fut comme une prison. Et ils se pressaient fréquemment aux portes verrouillées, mais sans pouvoir les entrouvrir. Ils se nommaient les Immirth.

Et si je dois te dire un secret de la terre, il faut que tu saches que leur présence maintenait ensemble, étrangement, le sol de ces montagnes, car elles sont suspendues au-dessus d'un abîme ; mais entre elles et l'abîme sont ces monstres, ces géants qui eux-mêmes prennent appui sur les profondeurs. Ils le ne font pas avec des jambes ; car ils ont au bas de leur corps des tentacules, longs et filamenteux, dont ils se servent comme les arbres se servent de leurs racines. Vous décrire plus avant leur apparence pourrait vous jeter dans l'épouvante ou la folie.

Or ces montagnes servaient de passage entre ce pays et celui des dieux, des immortels célestes : sans le vouloir, ces êtres rendaient d'inestimables services à Ëtön, en lui permettant de passer chez les êtres d'en haut sans être saisi par Mardon, qui a sa loge au fond de l'abîme.

Mais il y avait un revers de la médaille : il fallait surveiller les portes constamment, les réparer inlassablement, et tisser sans arrêt à nouveau les charmes qui les maintenaient scellées. Des gardes, des nains et des mages étaient préposés à cette tâche, les premiers devant repousser les monstres qui parvenaient à glisser un poing - 4257315964.jpgvoire une langue, un œil, car ils pouvaient détacher leurs membres, les allonger, et projeter certains organes devant eux, les tenir en main, et les faire voler dans les airs ou ramper sur le sol, après avoir entrouvert une porte. Mais les guerriers devant garder cette voie refermaient ces portes, qui étaient souvent des trappes, sur eux après les avoir frappés de coups d'estoc, et les maçons sages qui étaient des nains s'empressaient de les verrouiller, de leur liant, de leur ciment spécial, et les mages à leur tour bénissaient cette fermeture et la scellaient de leurs charmes.

Cependant Ornicalc vint, et il était de son intérêt d'aider les Immirth à passer leur barrière. Il corrompit les hommes préposés à leur garde, les rendit négligents, orgueilleux, en tissant autour d'eux ses infâmes illusions. Les hommes, devenus las, fats, manquèrent de vigilance.

On a vu sur le long de la voie des murs se fissurer, s'effriter, et la guerre a été déclarée, car certains êtres, parmi les plus chétifs, mais suffisamment puissants pour soumettre bien des immortels d'Ëtön, se sont arrachés à leur prison, et il a fallu les combattre d'autant plus ardemment que longtemps on avait négligé de veiller. Certes, pour l'essentiel, le passage a été tant bien que mal reformé, réajusté, réparé, mais il est à présent hanté de monstres, avec lesquels Ornicalc, comme je l'ai dit, s'est allié pour qu'ils terrorisent les pèlerins qui tâchent comme qui dirait d'aborder à l'autre rive.

Le pas est désormais le royaume de ces êtres hideux, qui, sans pouvoir, grâce aux dieux, ouvrir les portes de nouveau scellées, refusent à tout homme la possibilité de passer sans encombre par ce chemin s'il n'a pas laissé derrière une part de sa vie. Car ils se nourrissent du sang des êtres de la Terre, et ils aiment les hommes d'Ëtön tout particulièrement, mais aussi ceux du monde périssable. Et s'ils n'en ont pas à disposition ils se contentent de ceux d'Ornicalc, qui les craint, s'il essaie de les utiliser.

Regarde, termina-t-il en montrant les deux statues: à droite tu as le grand Alar, et à gauche son vigilant neveu, ami intime et second constant au combat, fils preux de Vürnarïm! Il a été préféré par Ëtön au propre fils d'Alar, Teldur, parce qu'il était l'auteur de sa lignée, après qu'il se fut uni à une nymphe de Chartres - et parce que, auprès des gens d'Ëtön, Ëtöl 13110802554514756411712370.jpgpasse pour être le compagnon d'armes préféré d'Alar, à tort ou à raison. Teldur fit souvent son chemin seul, ayant hérité de la fierté de son père.

Mais je dois faire silence, à présent, car les gardiens occultes de ce pas maudit nous entendraient, et nous devons rester cois, afin qu'ils soient saisis de surprise dans l'indolence: car il est peu probable, ô roi saint, qu'ils ne nous aperçoivent pas, mais ils peuvent réagir trop tard, s'ils ne nous ont pas distingués; et au demeurant plus tard ils agiront, mieux nous nous en porterons. Aussi, mes amis, je vous le demande, soyez le plus silencieux possibles.

Et les six hommes mortels aussitôt s'exécutèrent, regardant avec effroi, vénération, respect, les deux êtres sculptés, qu'ils prirent pour des anges de Jésus-Christ, encore que Simon de Nesle se demanda, dans son cœur, s'il ne s'agissait pas d'idoles creuses qu'habitaient des démons, ou des démons que Solcum et les siens prenaient pour des dieux, des êtres divins; car ce culte respirait le paganisme. Mais comme il voyait que son maître ne réagissait pas et semblait avoir confiance en les dires de Solcum, il ne protesta pas et chassa de son esprit ces pensées - quitte, se disait-il, à en reprendre plus tard le fil, et à en parler à son seigneur. En tout cas il ne souhaitait pas le faire en présence du chevalier immortel, qui lui faisait vaguement peur, et certainement pas en cet endroit, qu'il sentait maudit, et habité par de mauvais esprits, et hanté par des monstres.

Devant le défilé, sombre et obscur, dont le bout ne se voyait pas, Solcum s'arrêta, et Louis, aussi; Solcum regarda son ami, et pressa les flancs de son cheval. Louis le suivit. Venait ensuite le méfiant Simon de Nesle, le joyeu Imbert de Beaujeu, le grave Alphonse de Poitiers et le sage Charles d'Anjou, frères du Roi, et le puissant Thibaut de Bar fermait la marche, surveillant les alentours.

La suite de cet étrange récit ne pourra cependant être donnée que la fois prochaine; alors un affrontement aura lieu avec les créatures du passage noir.

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