05/12/2015

Captain Savoy et la Dame du Léman

Captain Savoy sortant du roc de Chère.jpgDans le dernier épisode de cette insolite série, nous avons laissé Captain Savoy, ses douze disciples et l'Homme-Cygne au moment où ils étaient assiégés dans la base que le premier possédait sous le Roc de Chère, le long du lac d'Annecy. Le Fils de la Pieuvre les guettait, et lançait contre eux ses sorciers, ses guerriers de prédilection, et le peuple annécien. Et les héros n'avaient nul moyen de contacter qui que ce fût à l'extérieur susceptible de les aider.

Les douze désespéraient - ou du moins les dix jeunes, car Captain Savoy méditait, et sur lui le temps n'avait plus de prise: il ne bougeait plus, était devenu tel qu'une statue; le calme régnait dans son âme, et, sous ses paupières à demi closes, ses yeux luisaient, mais sans paraître rien voir devant eux. L'Homme-Cygne pareillement demeurait coi; assis sur une avancée de rocher qui dominait le sol, il maintenait les yeux fermés, et ses ailes repliées sur lui le gardaient dans une sorte de cocon d'où son esprit seul s'échappait, errant sur des chemins inconnus. Mais les jeunes avaient bien du mal conserver leur sérénité, et ils admiraient la noblesse de leurs aînés.

Bientôt d'Adalïn un message leur vint, qui leur mit du baume au cœur: leur sort était connu des guerriers de l'Homme-Cygne, ou plutôt de sa mère, reine du Léman, et ils allaient les aider depuis les ondes du lac annécien, en passant par le Rhône et en remontant le Fier puis le Thiou. Ils espéraient ainsi n'être point vus du Fils de la Pieuvre, puisque l'eau les revêterait et les cacherait, même quand la profondeur de la rivière serait faible. Dès lors, eux pourraient tenter une sortie; ils n'avaient qu'à 1455937_10202980121080545_5092541637559295107_n.jpgattendre leur signal.

Captain Savoy, s'éveillant de sa méditation, se demanda s'il serait possible de mander un messager à l'Homme-Comète, à Paris, pour qu'il vienne soutenir leurs effort; mais Adalïn, qui demeurait en lien avec lui depuis le monde de l'âme, et lui parlait à distance et entendait ses pensées, lui apprit que ce génie de Paris était pris par une bataille aussi périlleuse que la sienne: qu'il luttait actuellement contre le Grand Basilic, et qu'il y avait peu de chance qu'il en fût comme il le souhaitait. Captain Corsica était dans le même cas, Ortrocos ayant récemment lancé une nouvelle attaque contre lui et le royaume de Cyrnos; et, du reste, il était loin. Quant à Galathée, la fée du Forez, elle était en voyage au pays de la Lune, où elle se remettait de ses blessures, acquises lors d'un combat contre le Gnome-Œil, à Vienne. Il ne pouvait, apparemment, compter sur personne.

Il semblait qu'en ce fatidique moment le mal de toutes parts fondait sur les hommes, comme si cela eût été concerté. Et peut-être cela l'était-il: la main de Mardon le Fou était peut-être derrière ces attaques simultanées. Dans le royaume de Vouan Fomal même ne s'était-il pas éveillé et libéré, tuant plusieurs nymphes d'Amariel? L'heure était grave; le monde était pris par les tentacules de Mardon - ou de son épouse maudite, l'innommable Monstre né de l'Abîme. Seule, apparemment, Nalinë, à Genève, avait encore une liberté d'action. Captain Savoy, en dehors de lui-même, ne pouvait compter que sur elle et ses troupes. Pouvait-il même espérer que l'Elfe Jaune, le premier de ses disciples, finît rapidement sa mission, et vînt au plus tôt le secourir? Mais savait-il, alors qu'il écoutait le récit de la libération de Fomal et était l'hôte de la belle Amariel, que son maître Captain Savoy était dans le plus grand besoin? L'idéal serait qu'il vînt en compagnie de Momölc, enfin revenu à la raison mais sans avoir perdu ses pouvoirs: encore fallait-il pour cela que son initiation fût achevée, et Captain Savoy savait que le temps n'en était point encore venu.

Dans les heures qui suivirent l'arrivée du message, la source qui alimentait les douze héros, et jaillissait de la roche en jetant des reflets argentés, eut un comportement étonnant: car une lumière vive apparut dans ses ondes, et des étincelles se firent voir. Elles se rassemblèrent, formèrent une silhouette, et soudain une femme apparut, radieuse et magnifique: l'Homme-Cygne aussitôt reconnut sa mère, la belle Nalinë! Et Captain Savoy la reconnut aussi, car il lui avait rendu visite, une fois, en compagnie de son ami.

L'Homme-Cygne, en la voyant, fut ému; il sourit, mais des larmes coulèrent de ses yeux. Ô ma mère, s'écria-t-il, que fais-tu parmi nous, voulais-tu aussi entrer dans ce piège? Et elle répondit: Ô mon fils, ne vois-tu pas que ce n'est que mon ombre, qui se tient devant toi et que j'ai demandé aux êtres de l'eau de porter jusqu'à url.jpg31.jpgtoi, avec mes paroles? Car je ne voulais pas que seule Adalïn pût vous communiquer mes pensées par l'esprit de Captain Savoy, et je souhaitais également venir m'adresser directement à toi. Mais ce que tu vois n'est qu'un reflet; pour moi, je demeure dans mon royaume du Léman, celui qu'en ma langue on nomme Tëmaldir. Ne t'inquiète en rien, car mes hommes déjà sont partis et vont venir vous secourir incessamment. Je ne serai pas parmi eux, mais j'ai donné le commandement de leur troupe à ma fidèle Talanel, la guerrière la plus avisée qui fût jamais vue entre Alpes et Mer. Tu la connais pour être ma conseillère la plus intime, et la plus courageuse des femmes d'armes.

Pour la seconder, mon fidèle capitaine Olosmel, fils d'Alöbirg, fut désigné, avec toute la troupe de l'Ouest. Tenez-vous prêts, car leur assaut surprendra vos assaillants, et vous donnera l'occasion de vous élancer au dehors de votre abri, et d'en gagner un plus sûr. Je ne crois pas en effet que mes hommes seront suffisants pour dégager complètement la place, encore moins pour reprendre Annecy; il faudra trouver un autre moyen. Mais ils vous suivront où que vous alliez, et j'ai demandé à Talanel de se mettre sous tes ordres, et sous ceux de Captain Savoy, jusqu'à ce que cette guerre soit finie. Alors l'Homme-Cygne dit: Mais ne crains-tu pas qu'esseulée tu sois la proie de tes propres ennemis, ô ma mère? Car tu nous envoies, en vérité, la fine fleur de ta chevalerie.

- Il me reste, répondit Nalinë, les troupes du sud, du nord, de l'est, et, quoiqu'elles soient moins vaillantes, elles pourront me protéger; d'ailleurs pour le moment nul péril ne se dessine à l'horizon de mon lac, et tu ne dois point t'inquiéter: je reprendrai contact avec toi, si je suis dans la difficulté.

Sur ces mots néanmoins il nous faut abandonner pour cette fois cet épisode, remettant la suite à plus tard: on assistera alors à la formidable bataille des Immortels du Léman et du Fils de la Pieuvre, ou du moins de ses troupes.

(Les deux premières images sont de l'excellent Régis Dabol.)

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