11/06/2015

Mythologie moderne des abysses atlantéennes

poulpe.jpgDans Vingt Mille Lieues sous les mers, la dette de Jules Verne aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo est patente, et d’ailleurs avouée: les poulpes géants sont l’amplification physique de la grosse pieuvre qui attaque Gilliatt.

Remarquons néanmoins que Verne n’était pas un poète comme Hugo, car ses monstres ont une nature morale dénuée de profondeur: ce ne sont que de gros animaux. Pour Hugo, l'énorme pieuvre matérialisait l’ombre, et l’ombre contenait le mal. Les tempêtes étaient des colères d’esprits élémentaires. Verne ne va pas si loin. Il n’attribue pas une telle vie morale et spirituelle à la nature ou même aux hommes des temps anciens. Il n'est pas romantique. S'il crée des images chatoyantes, il le fait comme un rhéteur, pour orner son discours.

C'est H. P. Lovecraft qui reprendra cette tradition de la pieuvre géante qui est l'expression d'une force psychique maléfique. Curieusement, il avait lu Verne, mais pas Hugo. Enfant, il avait laissé son imagination déborder, et sans doute l'avait-il mêlée aux concepts religieux dont son éducation puritaine le nourrissait, ne serait-ce qu'au travers de la littérature élisabéthaine, dont il était un grand lecteur. Ce faisant, il retrouvait Hugo, mais sans renoncer à la spéculation vernienne, puisque Cthulhu oscillait constamment entre la créature extraterrestre enfouie dans les abysses et le monstre démoniaque plongeant les hommes dans l'asservissement, en s'emparant de leur conscience. Ce dépassement à la fois de la perspective romantique et réaliste lui permet de créer une mythologie adaptée à notre temps.

Il n'était pas du reste impressionné seulement par les poulpes géants attaquant le Nautilus: la visite par le narrateur et le capitaine Némo des ruines de l'Atlantide a pu l'inspirer davantage: tout ce qui demeure des Atlantes semble être des crustacés et des mollusques à la forme prodigieuse.

J. R. R. Tolkien aussi évoqua l’Atlantide, en essayant de reprendre la tradition des Géants, des hommes puissants et grands, à demi sorciers, à même de déplacer des montagnes et numen.jpgde capter la clarté des étoiles dans des pierres précieuses: il les fait fréquenter les êtres divins qu’il appelle Elfes et qui leur enseignent les secrets des Dieux, étant eux-mêmes originaires du Ciel.

Derrière la Nature qui provoque l’effondrement de l’Atlantide, Tolkien peint également des anges et la colère des Dieux: des nuages ont la forme d’ailes, et des éclairs sont des foudres divins. Il concilie divinement, lui-même, Verne et Hugo, mais en évitant une spéculation trop explicite. Il avait pleinement conscience de l'importance des machines, ou de la technologie, mais il les liait au diable. Sa science-fiction, en fait bien réelle, est masquée par son spiritualisme, qui lui faisait regarder non les objets ou êtres organiques extraordinaires, mais l'esprit qui était en eux. À comparer de Lovecraft, il tendait davantage vers Victor Hugo: il était plus européen. Ses écrits sur l’Atlantide, qu’il appelle Númenor, ou Atalantë, sont sublimes; bouleversants.

Rudolf Steiner, dans La Science de l'occulte, admettait, comme Lovecraft, que les Atlantes, par leurs arts magiques, avaient donné naissance à des monstres; Tolkien dit aussi que les sorciers de Númenor ont créé des abominations, ou en sont devenus eux-mêmes - puisque ses Nazgûls sont justement des rois sorciers de l’Atlantide devenus immortels par le biais de la magie noire et de leur pacte avec Sauron, l’esprit mauvais et corrupteur de l’Atlantide même. Être de nature angélique, apprend-on dans sa correspondance, mais déchu, passé du mauvais côté. Il est donc plus puissant que les Elfes mêmes, mais il cherche à s'emparer du monde et à l'arracher aux Dieux.

Il est remarquable que chez ces auteurs, malgré leurs différences profondes, assez de choses convergent pour qu'on ait le sentiment qu'il s'agit davantage de la même mythologie que peut-être ils l'auraient admis eux-mêmes.

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