26/05/2015

Stefan Wul: Noô (1977)

pdf236-1977.jpgEn 1977, paraissait Noô, un gros roman de Stefan Wul (1922-2003), déjà célèbre pour de nombreux récits de science-fiction, dont un, Oms en série, avait été adapté en dessin animé par Topor et Laloux sous le titre La Planète sauvage (1973). Noô devait couronner une carrière. Il en a laissé perplexe plus d'un. Son auteur y avait laissé éclater son mépris des nécessités narratives, révélé dans la foulée: il estimait que l'intrigue n'existait que pour servir de support à la poésie. Cette fois, il avait décidé de ne rien concéder à cette obligation, de s'en affranchir complètement. Le résultat n'a pas convaincu tout le monde.

On peut s'étonner que son héros, qui ne s'intéresse à rien, n'a pas de but, ne cherche qu'à manger, boire, s'amuser, forniquer - fasse l'objet de tant de sollicitations: car mille personnages s'intéressent à lui; certains veulent même lui donner le sceptre de l'univers. Cela n'a aucune vraisemblance.

Mais cela correspond à l'agnosticisme contemplatif de l'auteur: car son personnage, double de lui-même, prend un plaisir d'hédoniste absolu à découvrir les merveilles et les horreurs des autres planètes - où il est transporté, bien sûr, sans l'avoir voulu! Ces choses extraordinaires se multiplient donc - et encore Stefan Wul a-t-il juré en avoir évacué beaucoup afin de ne pas surcharger la narration! Elles ont surgi dans le flot de son imagination automatique, pour ainsi dire...

Les planètes évoquées sont inconnues: elles se nomment Soror - comme dans La Planète des singes de Pierre Boulle (1963) - et Candida, et on ne connaît pas l'étoile qui les éclaire. La première contient une ville enchanteresse et futuriste, ainsi qu'une race d'hommes-oiseaux qui communient lors de cérémonies étranges: ils ne forment alors qu'une seule conscience. Le début du roman, prometteur, raconte qu'une race extraterrestre, les Fâvds, a autrefois colonisé de Terriens plusieurs corps célestes - avant de disparaître mystérieusement, laissant derrière elle des moyens de transport intersidéraux. 57.jpgC'est ainsi que cet anti-héros a pu être transporté, lui-même. La suite du récit néanmoins n'approfondit pas ces aspects, et entraîne le personnage dans des luttes politiques sans véritable intérêt, car elles n'ont rien de spécifique, comparées à celles de la Terre. Plusieurs éléments d'exotisme apparaissent, mais aucun n'est véritablement marquant. Les scènes d'horreur le sont davantage, mais elles ne sont pas forcément typiques d'un monde autre. Elles viennent souvent de la guerre, ou de maladies: aucun monstre hideux et mythologique ne fait d'apparition. Stefan Wul avoue du reste les avoir parfois tirées de souvenirs personnels.

Il arrive également que la chair exulte dans de vibrantes histoires d'amour, l'auteur essayant visiblement d'assouvir ses fantasmes en imagination. L'exotisme interplanétaire semble le justifier, mais d'une façon grossière.

Le titre fait allusion à une matière organique chargée de forces psychiques qui font avoir des hallucinations, et qui sont ce qui reste des légendaires Fâvds. Le voyage se veut à demi initiatique, mais il n'instruit pas vraiment sur l'univers ou soi-même.

Le talent de Stefan Wul est tout entier dans sa prose poétique et bondissante, dans son style. Celui-ci se distingue mieux, à mon sens, dans ses poèmes de science-fiction, qui, archétypaux, saisissent l'essence mythologique des images propres au genre. J'en reparlerai, à l'occasion. Car ils sont réellement superbes. Son roman en porte des marques, par à-coups - mais souvent elles surgissent de façon arbitraire, sans que l'intrigue le justifie.

Une sorte de récit de voyage, mais fictif, en somme.

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18/05/2015

Captain Savoy: au secours des Disciples

tonique_du_roi_singe_gw2.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, nous avons laissé Captain Savoy alors qu'il venait d'appeler à son aide son ami l'Homme-Cygne, et quatre de ses disciples alors qu'ils faisaient face à un terrible ennemi – l'atroce Fils de la Pieuvre, soutenu par l'essentiel du peuple annécien laissé par lui en vie en échange de leur servitude!

Déjà les trois disciples mêlés à l'âme d'une bête avaient pris l'apparence surhumaine, semi-divine, qu'un profond mystère leur avait permis d'acquérir - et l'Amazone céleste s'était couverte de son armure enchantée, où fidèlement se reflétaient les étoiles. Il serait trop long de décrire aujourd'hui l'apparence de ces héros; disons seulement que les bêtes auxquelles étaient mêlés les premiers étaient en réalité les anges des espèces auxquelles elles appartenaient, et qu'ils leur donnaient l'air de puissants chevaliers. Ils avaient sur eux des traits de ces bêtes, mais ils gardaient leur aspect d'êtres humains. Le Léopard des Neiges avait un costume tacheté, blanc et or, et tenait dans la main un sabre étincelant. Le Nouvel Hanuman avait un masque rouge et jaune, et à ces deux couleurs son costume ajoutait le vert et le brun; derrière lui une queue puissamment animée claquait dans l'air comme un fouet, et dans sa main était un javelot fin. La Femme-Faucon tenait sur le bras gauche un faucon éblouissant, semblant fait de 2d3e02498a5fac3d655a6e312939d887.jpgfeu et d'or, et dans sa main droite une lance; son habit avait plusieurs nuances de bleu, mêlées à du blanc. Quant à l'Amazone céleste, vêtue d'une armure dorée ornée de pierreries, ses mains rayonnaient; des flèches de clarté semblaient reposer dans sa paume: elle n'avait pas d'autre arme.

Dans leur incertitude (car ils craignaient de blesser de simples mortels), ces quatre jeunes héros étaient sur le point d'être abattus, ou gravement blessés. Si leur armure-costume pouvait, jusqu'à un certain point, les protéger des balles, elles ne pourraient, sans doute, résister aux griffes du monstre, dont bondissaient des éclairs. Ses dents pareillement étaient propres à les percer, et elles étincelaient, comme si un feu les habitait. On ne connaissait pas toute l'étendue de ses pouvoirs: qui sait si de ses yeux rouges, il ne pouvait pas aussi lancer du feu? Ou bien de la sorte de pierre jaune qu'il portait au front, incrustée dans sa chair? Et de ses cornes, encore, ne pouvait-il jaillir d'autres foudres? En tout cas il était assez puissant pour tuer tous les quatre héros, disciples de Captain Savoy.

Mais celui-ci fit alors son apparition, depuis les hauteurs: à toute allure, il glissait sur son ordinaire pont d'émeraude, création de son anneau enchanté.

Il pénétra la foule des hommes, et les repoussa d'un seul coup tournoyant de sa lance luisante, faisant un vide autour de lui: il en surgissait des rais de lumière qui éblouissaient, frappaient, envoyaient au loin - car ils étaient solides, semblables à du feu. Et si jamais quelques-uns restaient debout, il les heurtait de ses épaules, et aussitôt ils en étaient mis à terre, si grande était sa puissance.

La foule donc, frappée de terreur, s'écarta de devant lui, et voici que les hommes étaient tels que des épis, qu'abattait une bourrasque. De sa forte voix il prononça, tout en procédant à sa course, ces mots: Que faites-vous, enfants? Ô vous serez massacrés, si vous restez ainsi cois. Repoussez de vos pouvoirs ce qui reste de ces hommes, pendant que je tente de m'occuper du monstre affreux. Et, parvenu au bout de son élan, il assena au Fils de la Grande Pieuvre un coup, de sa lance, qui eût pu transpercer janemba_by_abelsart-d7ab31e.jpgune montagne; mais il le doubla d'un jet de feu sorti de la gemme bleue qu'il portait au front, et d'un autre rai de lumière solidifiée, jailli de l'émeraude qu'il portait au doigt; car il avait, soudain, laissé son pont de cristal vert, et bondi sur la créature abjecte.

Le monstre, se voyant frappé de trois manières différentes, fut surpris; il chancela. Reculant de deux pas, il sentit comme une nuée noire emplir son âme. Il ne s'attendait point à une telle puissance, chez Captain Savoy!

Les quatre disciples, faisant disparaître dans leur costume leurs armes mortelles, s'élancèrent, pendant ce temps, vers les Annéciens, qui, un instant effarés, revenaient à la charge: car le monstre les avait si profondément ensorcelés, qu'ils ne voyaient en Captain Savoy et en ses disciples que des démons immondes, et, en le Fils de la Grande Pieuvre, leur sauveur. Ils étaient de vrais fanatiques. Les héros leur donnèrent des coups légers, qui pouvaient leur faire perdre conscience, mais non tuer; ils le firent avec leurs poings, leurs pieds - et celui qu'on appelle le Nouvel Hanuman usa aussi de sa queue, qui, malgré sa finesse, pouvait lui servir de massue.

Ils étaient si forts et vigoureux qu'ils repoussaient et mettaient à terre des dizaines d'hommes. Et quand la queue de l'homme-singe balayait l'air autour de lui, plus un homme ne restait debout: tous étaient étendus, couchés, envoyés plus loin.

Les mortels tentaient de leur tirer dessus, au pistolet, au fusil, ou de leur donner des coups de couteau, de hache, de sabre, mais tantôt ils les évitaient, les balles mêmes n'étant pas pour eux assez rapides, url.jpg74.jpgtantôt leur costume ou armure amortissait le choc, étant brodé magiquement par les Fées, ou forgé magiquement par les Nains: un sort était sur eux, qui les rendait invincibles.

Il en était notamment ainsi pour l'Amazone céleste, car le Léopard des Neiges et le Nouvel Hanuman mêlaient au tissu leurs pièces d'armure. Quant à la Femme-Faucon, elle bénéficiait d'une protection spéciale: l'oiseau qu'elle soutenait sur son bras avait créé autour d'elle une bulle d'énergie teintée de rouge qui empêchait les balles de la toucher, les traits de la blesser - les coups de l'atteindre. De son côté, elle pouvait traverser sans difficulté ce champ de force, et frapper les Annéciens de ses pieds et de ses mains - ou bien, reprenant sa courte lance, qu'elle avait glissée dans son baudrier, elle assaillait ses ennemis de sa poignée, ou de la hampe, sans enfoncer dans aucun corps la pointe. Et au plus fort de l'action, son oiseau-fétiche lâchait son bras, mais restait près d'elle, suspendu au-dessus de sa tête, et elle pouvait user aussi de sa main gauche. Cependant l'oiseau n'attaquait pas, car de ses yeux, au moindre commandement de sa maîtresse, il pouvait envoyer des rayons rouges, des jets de lumière concentrée, mais elle ne lui en donnait pas l'ordre, car elle craignait que les Annéciens en fussent meurtris d'une façon trop profonde. Les ailes ouvertes, telle une flamme, il restait donc dans l'air, et de lui partait la bulle d'énergie vermeille qui protégeait la jeune disciple.

Néanmoins, cet épisode commence à être long, et la suite du combat ne pourra être donnée qu'une fois prochaine. L'Homme-Cygne fera alors son apparition. Lui qui était si ardemment attendu!

10/05/2015

Rois Mochica et rituel sacrificiel

Mochica_04.jpgJ'ai vu au Musée d'Ethnographie de Genève l'exposition sur les rois Mochica, qui vivaient dans l'ancien Pérou, et j'ai été frappé par l'espèce de pureté de la mythologie qu'elle décrivait. Les lignes étaient claires, harmonieuses, équilibrées, les visages humains réalistes. La façade du temple reconstitué manifestait une vision claire du monde: en bas les captifs destinés au sacrifice, attachés par le cou; au premier étage, les guerriers qui les avaient capturés; au second, des êtres étranges, à moitié animaux, sortes d'araignées pensantes, munies de couteaux sacrificiels et géantes; et au sommet, des êtres à crocs, ressemblant aux démons des mythologies asiatiques: ici, il s'agissait des divinités suprêmes.

Cette simplicité dans la vision cosmique renvoie à la rigueur de l'ordre social: car les araignées figurent les prêtres qui accomplissent les sacrifices, et les êtres à crocs les rois qui boivent le sang des victimes et en tirent des pouvoirs particuliers. Lors des rituels, de fait, les prêtres portaient des masques qui les assimilaient à des bêtes, et le roi en portait un qui le faisait ressembler aux démons. Le rituel manifestait la nature spirituelle des prêtres et des rois, les autres n'étant qu'eux-mêmes. Les êtres bestiaux sont en fait les messagers – en quelque sorte les anges - des démons divins.

Les guerriers avaient pour tache de ramener aux prêtres des captifs, animaux ou humains, assommés à url.jpg28.jpgla massue; ensuite on les tuait, soit en les décapitant, soit en les précipitant du haut d'un rocher. Le sang était recueilli et offert au souverain.

Des danses et des chants accompagnaient cette cérémonie épouvantable, et ils étaient, apparemment, effectués par des gens atteints d'une maladie qui leur rongeait le visage, très nombreux chez ce peuple. Ils sont représentés à la façon de squelettes, comme s'ils étaient le seuil par lequel on pouvait dompter la mort, et peut-être portaient-ils un costume de spectres, de zombies. Mais leur maladie était une réalité.

J'ai toujours pensé que derrière l'extraordinaire inventivité de la culture populaire américaine, dormaient les archétypes jadis manifestés dans les mythologies amérindiennes. Chez certains artistes américains de lignée pourtant européenne, c'était conscient: les Grands Anciens de Lovecraft avaient un lien avec les rêves de l'écrivain, mais aussi avec les figures des religions précolombiennes. Ce qui m'a conforté dans mon idée est l'omniprésence, dans l'exposition, de figures divines à faces de poulpes géants, secondés par des poissons-chats et des raies également porteurs de forces occultes. Un lien peut être établi avec Cthulhu et les êtres à demi poissons ou batraciens qui le servent en se mêlant aux zb2.jpghommes et en leur donnant d'immondes yeux globuleux: car à cet égard, se focaliser sur le racisme de Lovecraft serait commettre une erreur: ses narrateurs, dignes Anglo-Saxons, apprennent fréquemment qu'ils descendent d'hommes mêlés à des bêtes affreuses. Lovecraft s'était fait plaisamment une généalogie ne montrant rien d'autre: lui-même disait descendre du Nameless Mist.

Mais il y a plus. Jack Kirby, le fameux auteur de comics, créa des super-héros appelés les Éternels, et il les disait fils directs des Dieux; or, il les lia explicitement aux divinités Inca. Les super-héros américains surprennent parce qu'ils lient leur héroïsme à des animaux que l'Europe a rejetés comme immondes: l'homme-araignée, l'homme-chauve-souris, notamment. Il se trouve que, parmi les bêtes divinisées des Mochica, cA_God_after_Jack_Kirby_by_shutendogi.jpges deux espèces, l'araignée et la chauve-souris, reviennent incessamment! Et, comme chez les Mochica, le costume fait beaucoup: il ennoblit l'être humain, en plus des procédés techniques dont disposent les personnages. Il devient fréquemment un personnage à part entière, un double du héros. - Et Daredevil, avec ses cornes, ne peut-il rappeler les êtres à crocs?

Les super-héros ont quelque chose de païen et de sauvage, et qu'ils émanent souvent de la technologie participe de ce constat. Car il s'agit de la maîtrise des forces de la nature.

Si les super-héros français ont moins de succès que les américains, c'est qu'ils restent sagement européens: ils ont peu à apporter à la figure de Jeanne d'Arc - dotée par les anges d'armes célestes. L'imagination américaine humilie. Elle puise aux mystères élémentaires.

Des super-héros français pouvant rivaliser devraient assumer totalement la tradition médiévale, et s'appuyer sur elle comme les Américains s'appuient, plus ou moins consciemment, sur l'Amérique précolombienne. Car là où ces derniers sont forts, sont impressionnants, c'est dans la nouveauté de leurs images, et leur profusion. L'Europe a davantage à apporter une forme d'ampleur, de vision.

08:39 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (3)