24/04/2015

Littérature carolingienne

Louis_le_Pieux.pngDernièrement, j'ai lu deux poètes latins du neuvième siècle: Ermold le Noir et Abbon de Saint-Germain-des-Prés. Le premier a composé un Poème sur Louis le Pieux et deux Épîtres au roi Pépin; le second une petite épopée sur le siège de Paris par les Danois, ou Normands: car c'est à la suite de ce siège que ces Vikings vont se voir donner la Neustrie, qui prendra le nom de Normandie, le pays des Hommes du Nord, Northmanni.

Rémy de Gourmont, l'ami de Blaise Cendrars, fit l'éloge d'Ermold le Noir, et aussi Huysmans; cela n'empêche pas Edmond Faral, l'éditeur-traducteur, professeur au Collège de France, d'en dire pis que pendre. Il déteste son latin, qui certes n'est pas condensé et synthétique, élégant comme celui de Virgile et Ovide, pourtant ses modèles. Et il écume de rage dès qu'il évoque la tendance d'Ermold au merveilleux chrétien.

Mais il faut dire ceci: premièrement, le latin d'Ermold ressemble au français médiéval, dont il est en quelque sorte la vraie source. Car le français est lié à la volonté des Francs de parler latin. Existe-t-il une langue romane aussi septentrionale que le français? Aux mêmes latitudes – en Suisse, en Autriche, en Angleterre -, les Germains ont imposé leur langue - comme les Francs eux-mêmes avaient commencé à le faire en Flandre. La soumission complète des fils de Mérovée et de Charlemagne à Rome et au Pape a modelé une langue romane originale, la plus germanisée des langues latines. En second lieu, le merveilleux chrétien d'Ermold et d'Abbon remplace admirablement la mythologie antique, exactement comme plus tard le voulut Chateaubriand. Troisièmement, Edmond Faral appartenait à cette école néoclassique de la France républicaine, et la Sorbonne le citait encore dans ma jeunesse comme un grand homme, mais en réalité, il était (comme Victor Bérard, sur lequel j'ai fait un livre) ennemi du romantisme.

Ermold le Noir présente Louis le Pieux comme soumis à la religion chrétienne, comme voulant n'agir que selon les voies de Dieu, donnant leurs chances aux rebelles bretons de s'amender, cherchant à convertir les païens danois et saxons, pardonnant le plus tôt possible aux chrétiens, et ainsi de suite. La postérité l'a dit faible, Ermold le dit saint. Il agrémente son récit de miracles et de visions du monde divin, dans lesquelles les saints du Ciel descendent sur Terre à la rencontre des hommes pieux. Et puis le plus beau est qu'il décrit les costumes et les mœurs de la cour des rois francs, qui n'ont fait que se convertir à une religion: ils ont appris le latin pour pouvoir lire la Bible et n'avoir qu'elle comme référence culturelle, 1268148217111.jpgmais ils continuent à se vêtir et à se comporter comme de vrais Germains, plaçant sur leurs fronts des bandeaux d'or, sur leur dos des tuniques brodées, sur leurs épaules des baudriers sertis de pierreries, à leurs côtés des épées brillantes: et c'est l'origine des costumes de la noblesse française. Ces Germains n'avaient rien de pouilleux, ils étaient glorieux! Leur coutume était, également, de baiser les pieds du roi: ils le faisaient au sens propre. On découvre l'origine de l'expression.

Là où Abbon est impressionnant est dans le récit grandiose des interventions miraculeuses de saint Germain, qu'il fait le véritable patron spirituel de Paris: il apparaît aux uns, guérit et ressuscite les autres, protège tout le monde, et si Paris ne vainc pas les païens du nord, c'est parce que les Francs pèchent excessivement. Ils aiment trop Vénus, dit Abbon, mais aussi trop les riches costumes! Saint Germain est une personne lumineuse, a un corps glorieux; il est tel qu'un dieu, quoique son souvenir soit historique. Il faut dire qu'Abbon était moine à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Mais à l'en croire, ne dirait-on pas que le rayonnement intellectuel de cette paroisse naguère champêtre vient de cet homme fabuleux, saint Germain – et pas du tout des philosophes et des poètes qui l'ont ornée de leur présence au vingtième siècle? Ne dirait-on pas que ces hommes mêmes ont été en réalité inspirés, quoique inconsciemment, par cette figure immense? Que toute l'inventivité de Jean-Paul Sartre est due Siege_of_Paris_(885–886).jpegà ce soleil, cet astre? L'imagination de Boris Vian, pareillement? Comme le monde est ingrat! Car une fois la lumière acquise, on renie volontiers sa source.

Et puis quelle admirable preuve Abbon n'apporte-t-il pas qu'il est faux que la France n'ait pas la tête épique, comme on l'a dit! Il suffit de se référer aux Francs chrétiens pour y retrouver le fil de l'épopée. C'est parce que ces barbares ont été reniés qu'on l'a perdu; mais les poèmes d'Abbon et d'Ermold contiennent plus de merveilleux que la plupart des chansons de geste. Et le premier se passe à Paris, et fut écrit par un homme qui vivait à Saint-Germain-des-Prés! Tout ce qui s'est écrit dans ce faubourg en vient, au fond.

Je suis originaire de Fontenay-sous-Bois, qui a aussi saint Germain pour patron; ma famille y a un caveau; ne lui dois-je pas une dévotion spéciale? Ne mène-t-il pas mon lignage aux cieux?

L'éditeur-traducteur du texte d'Abbon, Henri Waquet (un contemporain d'Edmond Faral), se plaint de son mélange de merveilleux chrétien et d'expressions mythologiques païennes - sans voir que celles-ci sont réservées aux phénomènes naturels: Abbon reconnaissait la valeur des dieux anciens pour le monde élémentaire; mais pour le monde moral, il fallait les hommes voués au Christ, supérieurs aux éléments, et donc aux dieux de l'Olympe - du moins sous la forme transfigurée qui était la leur après leur mort. C'est sublime, et je crois que c'est ce qui a déplu, en profondeur, aux positivistes qui ont édité ces textes. Mais il faudrait en mesurer l'importance, le caractère fondateur.

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16/04/2015

Momulk et la dévastation de Fomal

the_death_of_jarella_by_caveatscoti-d4amfgx.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, nous avons assisté à la colère de Momulk et de l'Elfe Jaune déclenchée par le meurtre, par Fomal l'homme-taureau, de la belle Basiclës, guerrière parmi les fées de Vouan. À la fin de cet épisode, l'Elfe Jaune avouait avoir tant admiré sa beauté qu'il en était presque tombé amoureux: d'où sa douleur.

À ces paroles, Amariel ne répondit rien. Mais elle annonça que le monstre aux longues cornes serait ligoté, et qu’on l’emporterait sous l’arbre de Vie, où une nouvelle prison lui serait donnée; et qu'elle avait hâte de savoir comment il s’était délivré de la dernière, et ce qu’il était advenu des guerrières qui devaient le surveiller.

On se dirigea donc vers le centre du royaume des fées, en emportant aussi le corps de Basiclës, et en soutenant Étamil et en la plaçant sur un brancard, tissé de branches et de feuilles. Momulk voulut porter le corps de Basiclës - quoiqu’il l’exprimât en peu de mots seulement. Mais il apprenait progressivement à parler; il réveillait en lui le langage articulé - et la pensée consciente! Il lui fut accordé de porter la malheureuse nymphe.

Quoique l’Elfe Jaune fût également blessé, il ne voulut pas qu’on l’aidât; au contraire il tint à porter le lit de branches de la belle Étamil. Il se tenait à l'arrière; et devant était une autre noble guerrière enchantée, la rapide Silistiel. Elle avait été une amie proche de Basiclës, et était aussi l'amie intime d'Etamil.

Ainsi revint-on jusqu’au pied de l’arbre sacré, où se trouvaient les loges des demoiselles, et d’Amariel même: car elles se les étaient bâties par les seules forces végétales; nul pierre n’y avait servi, et même nulle branche, nul tronc n’avaient à cette fin été tranchés: d'elles-mêmes les branches s’étaient étirées, allongées et nouées, lorsqu'Amariel les en supplia, créant des abris, et un véritable immeuble végétal. Car elle avait ce pouvoir, d’éveiller l'âme des arbres et des plantes. À son toucher, ces êtres liés au sol sentaient naître en eux une conscience, comme si le dieu qui les animait depuis les astres se glissait dans leurs feuillages. Et lorsqu'en la profondeur de leur sommeil Amariel les appelait, les invoquait, de fait, cela ressemblait à une prière: c'est aussi au dieu qui présidait à leur croissance qu'elle s'adressait; sans lui, elle le savait, rien n'était possible.

Or, les loges n'étaient point de velours, ni serties de fils d'or et d'argent, ou de pierreries: une mousse parsemée de fleurs et de fruits luisants leur tenait lieu de tapisseries, et leurs motifs n'avaient rien de d1bed0d74c391a4947a84fcb9782b5c6-djomcb.jpghasardeux: avec la conscience les arbres développaient la faculté d'œuvrer à la façon de bêtes, et de créer des formes régulières. Placés directement sous l'influence des astres, leurs ornements, au sein des loges carrées, imitaient leurs figures; et naturellement, selon l'époque de l'année, elles changeaient. Mais toujours se trouvaient restitués les êtres que les étoiles représentent dans le ciel, et ainsi leurs actions étaient-elles continuellement présentes sous les yeux des fées, qui en tiraient une grande instruction. On eût pu dire que les baies rouges, violettes, blanches, en particulier, étaient de petites étoiles forgées à partir des grandes, des morceaux de ces êtres brillants - car jusque dans la nuit elles jetaient des feux, comme si elles disposaient effectivement de leur éclat. En vérité, cet éclat venait des planètes, des étoiles mobiles; dans le jardin d'Amariel, les plantes avaient spontanément la faculté de capter leurs rayons jusqu'au point de pouvoir luire. Ce qui était plus extraordinaire était qu'entre eux ces reflets des étoiles mobiles dessinaient les figures des étoiles fixes, comme si, au-delà du quatrième ciel - qui est celui du soleil -, les cieux se mêlaient, s'accordaient, se fondaient – si grande était l'harmonie du jardin!

Cependant, l’Elfe Jaune ne vit dans toutes ces formes et ces lumières, ces couleurs, qu'un tableau somptueux, à l'ordre mystérieux mais sensible, et il se crut au milieu d'une cité en fête, traversée de guirlandes, de bouquets de fleurs, de corbeilles de fruits, de feux colorés, telle qu'on en trouve à Noël, quand les hommes d'Occident choisissent de célébrer avec faste la naissance de Notre Sauveur; et en Asie, en vérité, les cités ont fréquemment cet air de fête, et aussi les temples. Mais l'Elfe de toute façon n'eut guère le loisir d'admirer cette beauté née de l'ordre végétal même; car un air de tristesse et de malheur pesait sur le lieu, et du sang était répandu sur l'herbe vert émeraude, et coulait des loges enchantées. Autour de l'arbre, il vit une horreur qui manqua de lui briser le cœur: plusieurs demoiselles fées gisaient sans vie, tuées par le monstre cornu. Certaines avaient des membres coupés, et leurs traits étaient déformés par la souffrance. Et en dehors de cela, nul bruit, nulle rumeur, nulle voix ne se faisaient entendre: les autres demoiselles avaient sans doute pris la fuite.

Amariel n'eut pas d'autre pensée, en tout cas, lorsqu'elle se tourna vers la montagne du nord, recouverte de forêts, et se mit, pour les appeler, à chanter de sa voix claire et pure; et le langage qu'elle utilisait était celui des immortels, qui n'était que mal connu encore de l'Elfe Jaune, et pas du tout de Momulk; mais l'enchaînement de ses consonnes et voyelles créait en eux une lumière intense, et des images enfouies, comme resurgies du fond de la mémoire, ou de rêves à jamais oubliés. Le charme en était si puissant que quelque chose semblait s'ouvrir, à son écoute, dans la nappe de lumière du monde manifesté - et des créatures étranges paraissaient se mouvoir dans les profondeurs de cette faille cosmique, à la fois grandioses et effrayantes. L'Elfe Jaune reconnut en elles des divinités, semblables à images.jpgcelles qui l'avaient investi de sa puissance occulte - qui l'avaient rendu pareil aux immortels; mais de les sentir si proche l'émerveilla. Quant à Momulk, il ouvrit des yeux effarés, et demeura muet, coi, stupéfait, immobile; un monde paraissait naître dans son regard! Ses traits de nouveau s'adoucirent.

Au loin, sur la montagne, la forêt trembla, oscilla, les arbres se murent. Et au pied, là où commençaient les prés, l'Elfe Jaune vit apparaître les demoiselles, en pleurs, hésitantes. Mais elles reconnaissaient la voix de leur maîtresse, et saisissaient le sens de ses paroles rassurantes. Aussi vinrent-elles, et voici! leurs pleurs redoublèrent, et leurs gémissements, et elles se frappaient la poitrine, et leurs cheveux étaient en grand désordre; certaines se les arrachaient, de honte et de désespoir.

Mais il est temps de laisser pour cette fois ce récit.

08/04/2015

Le latin et la religion antique

800px-The_Parthenon_in_Athens.jpgJe suis allé il y a quelques années en Grèce avec une classe de collégiens latinistes, et j'ai beaucoup aimé ce voyage parce qu'il ouvrait sur l'ancienne religion grecque et faisait percevoir que la mythologie en était un élément fondamental. Les modernes croient volontiers que même dans l'antiquité, elle n'était qu'un procédé de rhétorique, un ornement du discours - comme dans le classicisme français. On veut tellement apprendre à vénérer celui-ci qu'on le projette sur les temps antiques sans aucune vraisemblance.

Et puis il y a sans doute l'obsession de la laïcité qui en réalité impose à la culture un agnosticisme dénaturant. Car les élèves que j'accompagnais se sont avoués surpris de l'omniprésence de la religion dans la Grèce antique. Ils avaient cru, sans doute, que les anciens Grecs et les anciens Romains étaient surtout des philosophes et se moquaient des croyances des peuples barbares; mais les peuples grec et latin étaient eux aussi croyants, fervents, pieux, et les philosophes qui relativisaient cette religiosité étaient minoritaires, et surtout ils ne contestaient par exemple pas l'existence des dieux, ou du moins de la divinité en général, de telle sorte qu'ils justifiaient de toute façon la vie religieuse du peuple, regardant les croyances comme leur étant utiles pour leur évolution personnelle - même s'ils estimaient aussi qu'elles déformaient le vrai message de la divinité. Platon notamment se plaignait qu'il accommodât trop celle-ci à ses petits désirs; mais lui-même rendait hommage aux êtres célestes.

Dans les faits, on se rendait à Athènes - au Parthénon - pour se purifier de ses péchés, exactement comme dans un pèlerinage chrétien, bouddhiste ou musulman, et prendre les anciens Grecs pour modèle quand on brandit l'agnosticisme participe d'une sorte de mensonge comparable finalement à celui des Jésuites quand ils prétendaient que les principes du christianisme se trouvaient déjà dans la philosophie de Sénèque. François de Sales en tout cas l'a toujours nié!

Ce qui est vrai, en revanche, est que les anciens Romains eux aussi pensaient que s'élever moralement était se rapprocher des dieux et donc relevait de la religion. Car pour eux Rome même était liée aux 1.jpgdieux, de façon naturelle et spontanée. Si les poètes classiques du règne d'Auguste ne le revendiquent pas, c'est parce que cela relève pour eux de l'évidence. Cela apparaît clairement dans les débats entre les païens et les chrétiens, quelques siècles plus tard. La citoyenneté romaine était une citoyenneté céleste; Rome était un morceau détaché du monde supérieur. Même Boèce, philosophe platonicien et chrétien de lignée romaine, affirmait que les lois émanaient des astres et de leur ordre idéal, qu'on tâchait d'imposer au chaos terrestre. La cité n'avait pas d'autre sens, pas d'autre but! Elle n'était pas une simple technique pour vivre ensemble. Que les hommes célestes pussent vivre ensemble selon les lois de la justice idéale relevait de l'évidence; mais le but n'était pas purement terrestre: il s'agissait bien refléter la vie des dieux.

Rome était ainsi regardée comme une cité divine, et son empire comme ne devant jamais prendre fin; il faudra attendre saint Augustin pour qu'on projette dans un avenir plus lointain la cité idéale, et qu'on ne la place plus sur terre, celle-ci corrompant forcément, à terme, ce qui émanait du ciel!

Pourtant saint Jérôme lui contestait que Rome ne fût pas parfaite, la pensée de Dieu pleinement réalisée. Consciemment ou non, il renouait avec l'ancienne et première doctrine, qui faisait des lois des révélations de Jupiter, des écrits de feu perçus en vision sur sa poitrine, dans l'éther, par les pères fondateurs.

C'est cela qu'il ne faut pas cacher aux jeunes qui apprennent le latin, car c'est frappant, significatif, et adapté à leur âge, qui a besoin d'images fortes. Et en plus elles sont vraies, davantage que l'idée qui regarde les lois romaines comme émanées du seul intellect humain, ayant un but seulement pratique. Elles venaient, comme eût dit Joseph de Maistre, de la nuit de l'âme - dans laquelle vivent les archétypes.