25/01/2015

Momulk et la vengeance de l’Elfe Jaune

32d6553b6a36d8872734998af9312c71.jpgDans le dernier épisode de cette sauvage série, nous avons laissé Momulk alors qu'il avait été envoyé dans un bosquet par la voie des airs à la suite d'un coup de Fomal l'homme-taureau, et l'Elfe Jaune alors qu'il venait d'être sauvé par deux immortelles dont l'une en avait subi une cruelle mort. Il en fut horrifié!

Cependant, la honte d’avoir provoqué la mort de Basiclës, qui si bien avait chanté lorsque tous ensemble ils étaient passés par la grotte enchantée, éveilla en lui des forces nouvelles: la crête qu’il portait à la tête étincela, le panache qui était dessus flamboya, et un éclair en jaillit; aussitôt, un autre éclair sembla venir des cieux, et, en le pénétrant, habiter l’Elfe Jaune d’un éclat nouveau: sa peau devint comme transparente, à force de luminosité intérieure. De petits éclairs jaillirent de ses yeux, de son front, courant sur ses sourcils. Voici qu’il était revêtu de force, et que la puissance d’un dieu était sur lui!

Plus rapidement qu’on ne saurait le dire, il s’élança; Fomal jeta sa hache en avant, mais sans peine l’Elfe l’évita, et entra sous sa garde; là, il solidifia sa main par la pensée, se servant de son tranchant comme d’une lame, de ses doigts comme d’une pointe: car il avait ce pouvoir. Et il frappa à plusieurs reprises le monstre au flanc. Il le fit trop vite pour que Fomal pût réagir, et de plusieurs plaies son sang noir coula, et la douleur vint en lui. Lorsqu’il essaya de le saisir, ou de le frapper, il se volatilisa, et réapparut derrière lui, poursuivant son œuvre. Et il poursuivit ainsi, lui brisant même trois côtes, et le nez, faisant jaillir le sang de sa bouche - car il se matérialisait brusquement dans l’air, et le frappait plusieurs fois avant de se dématérialiser, ne donnant pas même à son corps le temps de tomber – si grande était sa célérité!

Cependant, ces blessures demeuraient superficielles: aucune d’elles ne pouvait être mortelle, pour le monstre. Assurément eussent-elles tranché en deux n’importe quel homme mortel; mais pour lui, elles ne faisaient qu’entamer la surface de sa chair!

Et voici! les yeux de Fomal étaient tels qu’ils voyaient l’ombre lumineuse de l’Elfe Jaune quand il se dématérialisait: le monde des esprits n’était pas pour lui inaccessible ni inconnu, y vivant à demi, et à la fin, il arriva ce qui devait arriver: il parvint à atteindre l’Elfe de sa main gantée, et à lui porter un coup, qui fut tel qu’une gifle, mais qui repoussa son ennemi, et lui fit jaillir le sang de la bouche! Et cela aurait hulk_print_final_lr2_by_artgerm-d6lzm9t.jpgpu mal finir pour lui, si Momulk, revenu de son évanouissement, n’avait bondi du bosquet et jeté les pieds en avant pour en frapper Fomal. Celui-ci les reçut sur le visage et la poitrine, et il en eut le souffle coupé - et un voile noir s’abattit sur ses yeux. Dès lors, il était à la merci de Momulk, qui, se relevant, lui asséna de terribles coups de poing; il lâcha sa hache, tenta de fuir, mais le géant vert le rattrapa, et le fit tomber à terre. Il le frappa encore, brisant son heaume, faisant jaillir le sang de sa bouche et de ses oreilles - et l’eût achevé, si, à ce moment, Amariel n’était arrivée près de lui, et ne lui avait ordonné d’arrêter, lui priant de laisser son ennemi en vie. D’abord, Momulk ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, et il continua, plein de fureur, à le frapper; mais Amariel s’interposa, et quand il l’écarta, elle revint - et il finit par se calmer. L’Elfe Jaune d’ailleurs arriva, et s'efforça de retenir le bras de Momulk, et cela l’apaisa, car pour lui désormais cet être était un ami. Alors, écumant, les yeux rouges, pleins de feu, Momulk regarda le géant cornu, Amariel, l'Elfe Jaune de nouveau Fomal - et voici! il se tint coi.

La reine de Vouan alors parla: C’est assez, ami Momulk, le monstre est vaincu; apaise-toi, et ne laisse point la rage t’envahir, le démon en toi s’emparer de tous tes membres - et de ta raison, s’il t’en reste quelqu’une! Vois, Elfe Jaune, dit-elle en s’adressant au disciple de Captain Savoy, Fomal a cru pouvoir vaincre, mais grâce à toi et à Momulk, il a été mis hors de combat! Soyez-en mille fois remerciés. - Hélas, fit alors l’Elfe Jaune, si seulement j’avais pu l’empêcher de tuer la malheureuse Basiclës!

- Ne pleure pas sa mort, répondit Amariel; sache qu’au moment où son cœur a cessé de battre, son âme s’est envolée, brillante, apaisée – rédimée; car comme elle a donné sa vie pour combattre le mal, elle a gagné le droit de rejoindre sa patrie véritable - le monde céleste dont nous venons toutes, et que nous avons quitté jadis sur un coup de tête, ainsi que disent les hommes mortels. Mes demoiselles sont toutes prêtes à donner leur vie pour moi, et pour la justice, car elles savent que si elles le font un être aabaf4a6b6c501a7cccc6972c14cbbe8.jpgdivin viendra les chercher pour les ramener dans l'auguste royaume dont nous fûmes jadis bannies - dont la porte nous fut jadis fermée! Et c’est ce qui s’est passé, pour Basiclës: tu ne l’as point vu, sans doute; mais moi si, et j’en ai été grandement consolée: c’est ma solitude sans cette chère amie qu’à présent je pleure, mais non son malheur, et je ne maudirai jamais la destinée. Les dieux sont justes, ô Elfe Jaune; comment pourrais-tu croire que sa mort, la mort d'une si belle demoiselle, d'une si vaillante guerrière, pourrait constituer une fatale injustice? À présent, crois-le bien, elle est heureuse: je la vois qui sourit, parmi nos amis célestes; elle nous salue une dernière fois, puis se détourne, entrant dans la lumière, - et je ne la vois plus. Que son beau corps soit détruit ne doit pas te tourmenter, te désespérer: il l’a aidée à se libérer; elle en a fait le sacrifice.

- Je sais, fit alors l’Elfe Jaune, que tes mots résonnent de la sagesse des siècles, ô Amariel: ma raison me le dit, mais aussi mon cœur; car ils éveillent en moi bien des idées enfouies - que je sais être vraies parce qu’elles jaillissent des profondeurs de mon âme. Et pourtant, je ne puis faire que je ne pleure abondamment, car il me semblait que j’étais déjà presque amoureux de cette gracieuse demoiselle - comme le serait tout homme qui l’eût vue, en vérité!

C'est sur ces mots poignants que cet épisode assez long néanmoins doit finir.

17/01/2015

Vivre l’Esprit par le Drame

aristote02.jpgUn des plus impressionnants défauts de la critique littéraire ordinaire est son incapacité à mesurer l’implication spirituelle du drame, de l’action qui avance au sein d’une intrigue puis s'achève avec un dénouement. Les critiques qui en parlent ne conçoivent ce jeu que comme une soumission à l'esthétique classique, à peu près comme pour le vers régulier: ils n'y voient qu'une artificielle mécanique, et ne leur donnent pas de portée réelle. L’idée d’Aristote selon laquelle la tragédie permet de vivre une expérience d’ordre initiatique, une forme de purification - de catharsis -, leur est connue, mais ils ne la comprennent pas, en général, car ils ne la ressentent pas. D’ailleurs le Classicisme réduisit cette idée à celle de la morale qu’on pouvait tirer d’un récit, c’est-à-dire aux réflexions conscientes qu’on pouvait développer après avoir assisté à un spectacle théâtral.

Or, il s’agit d’autre chose. Quelqu’un qui, à notre époque, l’a compris, et en a parlé, c’est Valère Novarina; dans Lumières du corps, il affirme que la comédie moderne, en ruinant l’image habituelle du monde, fait vivre au spectateur un vide dont surgit une clarté intérieure.

Personnellement, j’estime que cette lumière intérieure n’est pas vécue automatiquement, et que le récit doit manifester directement cette clarté - par le biais de figures hiératiques: je crois en la féerie. J.R.R. Tolkien avait mesuré, lui aussi, la dimension spirituelle du récit, parlant d’eucatastrophe, et affirmant que le conte des fées avait une structure fondamentale émanée de l’Évangile: la résurrection du Christ est la photo_2203T1.jpgmanifestation de la clarté, et celui qui lit le texte sacré la vit intérieurement. Ici, rien d'implicite: le Christ apparaît à ses disciples. C'est la base véritable du Mythe.

À l'enchaînement du drame, nul besoin d’ajouter des dissertations, d’évoquer les problèmes métaphysiques: le récit n’est pas un prétexte, l’occasion de discuter de sujets élevés par le biais des personnages ou d'un narrateur omniscient. Ce que disent ceux-ci doit soi-même constituer une expérience spirituelle plus directe, plus profonde que ce qui ne s’adresse qu’au cerveau: les personnages, en revivant une expérience intime, la font aussi vivre à leurs interlocuteurs et au lecteur. Ils sont de nouveaux narrateurs; eux-mêmes créent une dramatique ayant vocation à initier.

J'ai récemment lu quelques chapitres de la vie de Milarépa, grand maître tibétain, par un moine du quinzième siècle appelé Tsang Nyön; le récit de la vie des saints, pour ainsi dire, est un genre ordinaire au mila-746x1024.jpgTibet. On le nomme Namthar - mot qui signifie au départ libération par l’éveil. Car l’hagiographie a cet effet, et elle l’a directement. La traductrice, Marie-José Lamothe, dit à ce sujet une chose belle, qui devrait pouvoir s’appliquer à tous les récits, notamment mythologiques: compte tenu de l’ampleur du récit, les passages pédagogiques restent brefs. L’intensité est sauve, l’élan narratif préservé. Si la seule écoute du Namthar détient la capacité d’éveiller, pourquoi faudrait-il ouvrir un débat théologique? La vie de Milarépa s’apparente à un foudroiement, sa puissance existe bel et bien sans glose, et ce qu’elle exprime se comprend sans note ni exégèse.

La narration fait vivre l’Esprit: la théologie abstraite permet seulement de le concevoir; elle n’en a qu’une ombre. C’est la raison pour laquelle toute religion s’appuie sur des récits mythiques: et toute philosophie qu’on peut vivre en profondeur et appliquer dans sa vie, aussi! Car, en réalité, ce qu’on ressent comme étant musical, dans l’enchaînement narratif, contient davantage l’Esprit que les idées qu’on peut s’en faire.

09/01/2015

Les origines de Captain Savoy, III (Interlude)

peterdoigwhitecanoe.jpgDans le dernier épisode de ce mystérieux interlude d’une non moins mystérieuse série, nous avons laissé Jacques Miolaz, futur Captain Savoy, au moment où, placé sur un étrange esquif, doré et palpitant, il vit soudain se dresser devant lui une masse sombre, occultant les étoiles.
 
Jacques crut qu’il allait heurter la paroi rocheuse, mais, soudain, la base s’ouvrit devant lui: une grotte apparut, qu’il n’avait point vue. Il entra ainsi sous le roc de Chère, pénétrant le royaume des fées antiques: car maintes légendes couraient sur cet endroit.
 
Il suivit un chemin étrange, comme si le lac se déversait par là, comme si un courant l’emmenait; et son esquif doré jetait autour de lui des feux, se reflétant sur la roche.
 
Au détour d’un rocher, alors que le chemin tournait vers la droite, il vit une clarté plus grande luire sur la roche. Des couleurs s’y trouvaient: toutes celles de l’arc-en-ciel; le violet s’y mêlait au vermeil, le bleu au vert, le jaune à l’orangé. Or, lorsqu’il tourna lui-même à droite et put découvrir la source de cette lumière, il fut émerveillé.
 
Devant lui était un quai qui semblait être en marbre, et des escaliers menaient à ce qui ressemblait à l’intérieur d’un temple, mais qui aurait pu être aussi une salle de haute technologie: car il avait le sentiment que d’immenses machines éclatantes s’y tenaient, et en même temps elles paraissaient être de formidables sculptures, et des pierreries scintillantes les sertissaient qui rappelaient également des voyants lumineux, de telle sorte qu’il n’eût su dire de quoi il s’agissait véritablement. Il vit des statues qui avaient une vague forme humaine - et qui l’étonnèrent, car les yeux brillants semblaient l’en suivre, à mesure qu’il avançait. Il avait, de fait, quitté son bateau, et commencé à monter les marches.
 
Il aperçut au-dessus de lui un grand panneau, qui lui parut d’abord être un tableau majestueux, stars_argo.jpggrandiose: des figures célestes y étaient représentées, et des nefs stellaires, des vaisseaux cosmiques, et des routes au sein de la galaxie; le ciel qu’il connaissait pouvait encore s’y reconnaître, mais il était transformé, comme devenu peuplé, vivant, rempli d’êtres éblouissants!
 
Or, son cœur soudain s’arrêta: loin que ce fût un tableau mort, peint, il lui sembla que les figures bougeaient, qu’elles évoluaient, quoique lentement, majestueusement - et il sut dès lors qu’il se trouvait face à un écran dimensionnel, qu’il voyait en réalité les êtres célestes tels qu’ils étaient vraiment, que ce panneau était tel qu’une fenêtre - ouvrant sur un autre monde. Il eut peur; la majesté des êtres visibles l’effraya: il crut qu’il s’agissait de monstres. Les volutes de lumière qui les entouraient lui apparurent comme autant de tentacules entourant d’affreuses formes, leurs heaumes étranges lui parurent être des visages épouvantables, et il s’appuya sur une colonne, car il se sentit mal, comme manquant d’air: de la ténèbre vint dans son œil - et dans son âme.
 
Mais bientôt il rouvrit les yeux; il vit mieux ce qu’il en était, et les êtres qu’il voyait lui semblaient davantage semblables à de grands chevaliers, à des guerriers cosmiques - ou à des dieux; il se trouvait d’ailleurs des femmes, parmi eux, et leurs cheveux luisants emplissaient l’espace séparant les étoiles - ainsi que leurs voiles: elles étaient les mères de l’univers! Il vit que leurs mouvements n’avaient rien d’arbitraire, d’erratique, qu’ils semblaient doués de raison, et qu’ils étaient organisés entre eux, qu’ils avaient des rangs, une hiérarchie; mais il n’eût su dire lesquels.
 
Soudain, au coin de son œil, il crut voir, dans la salle même, une clarté, et il sentit qu’un regard pesait sur lui. Il tourna la tête, et vit l’ange qu’il avait déjà vu chez lui; dans la lumière chatoyante que les pierreries sur les statues, les images sur les panneaux diffusaient, son visage se distinguait mieux: il éblouissait moins. Il semblait l’attendre, le visage fermé. Jacques Miolaz se dirigea alors vers lui, mais il shrine_of_the_rising_phoenix_by_tituslunter-d5e36bd.jpglui tourna le dos, et commença à monter un escalier menant à une étrange plateforme. On ne voyait pas ses pieds: une robe lumineuse l’empêchait; il semblait glisser le long des marches, plus que les gravir une à une.
 
En haut, lorsqu’il l’eut suivi, Jacques put voir une colonne de feu, sortant d’un orifice obscur, et se dressant étincelante, traversée d’éclairs. L’ange le regarda, et se plaça dans cette colonne. Aussitôt, il disparut; Jacques crut l’avoir vu s’élancer dans les hauteurs, comme si elle avait le pouvoir de l’aspirer. Il se demanda: Si j’y entre, comme semble m’y enjoindre cet être, gagnerai-je moi aussi le Ciel? Serai-je à jamais libéré de mes maux?
 
Il hésita. Le feu semblait ardent, et propre à le consumer.
 
Et puis il se décida: il fit un pas en avant, pénétra la colonne.
 
La suite de ce mystérieux récit ne pourra néanmoins être donnée qu’une fois prochaine.