17/01/2015

Vivre l’Esprit par le Drame

aristote02.jpgUn des plus impressionnants défauts de la critique littéraire ordinaire est son incapacité à mesurer l’implication spirituelle du drame, de l’action qui avance au sein d’une intrigue puis s'achève avec un dénouement. Les critiques qui en parlent ne conçoivent ce jeu que comme une soumission à l'esthétique classique, à peu près comme pour le vers régulier: ils n'y voient qu'une artificielle mécanique, et ne leur donnent pas de portée réelle. L’idée d’Aristote selon laquelle la tragédie permet de vivre une expérience d’ordre initiatique, une forme de purification - de catharsis -, leur est connue, mais ils ne la comprennent pas, en général, car ils ne la ressentent pas. D’ailleurs le Classicisme réduisit cette idée à celle de la morale qu’on pouvait tirer d’un récit, c’est-à-dire aux réflexions conscientes qu’on pouvait développer après avoir assisté à un spectacle théâtral.

Or, il s’agit d’autre chose. Quelqu’un qui, à notre époque, l’a compris, et en a parlé, c’est Valère Novarina; dans Lumières du corps, il affirme que la comédie moderne, en ruinant l’image habituelle du monde, fait vivre au spectateur un vide dont surgit une clarté intérieure.

Personnellement, j’estime que cette lumière intérieure n’est pas vécue automatiquement, et que le récit doit manifester directement cette clarté - par le biais de figures hiératiques: je crois en la féerie. J.R.R. Tolkien avait mesuré, lui aussi, la dimension spirituelle du récit, parlant d’eucatastrophe, et affirmant que le conte des fées avait une structure fondamentale émanée de l’Évangile: la résurrection du Christ est la photo_2203T1.jpgmanifestation de la clarté, et celui qui lit le texte sacré la vit intérieurement. Ici, rien d'implicite: le Christ apparaît à ses disciples. C'est la base véritable du Mythe.

À l'enchaînement du drame, nul besoin d’ajouter des dissertations, d’évoquer les problèmes métaphysiques: le récit n’est pas un prétexte, l’occasion de discuter de sujets élevés par le biais des personnages ou d'un narrateur omniscient. Ce que disent ceux-ci doit soi-même constituer une expérience spirituelle plus directe, plus profonde que ce qui ne s’adresse qu’au cerveau: les personnages, en revivant une expérience intime, la font aussi vivre à leurs interlocuteurs et au lecteur. Ils sont de nouveaux narrateurs; eux-mêmes créent une dramatique ayant vocation à initier.

J'ai récemment lu quelques chapitres de la vie de Milarépa, grand maître tibétain, par un moine du quinzième siècle appelé Tsang Nyön; le récit de la vie des saints, pour ainsi dire, est un genre ordinaire au mila-746x1024.jpgTibet. On le nomme Namthar - mot qui signifie au départ libération par l’éveil. Car l’hagiographie a cet effet, et elle l’a directement. La traductrice, Marie-José Lamothe, dit à ce sujet une chose belle, qui devrait pouvoir s’appliquer à tous les récits, notamment mythologiques: compte tenu de l’ampleur du récit, les passages pédagogiques restent brefs. L’intensité est sauve, l’élan narratif préservé. Si la seule écoute du Namthar détient la capacité d’éveiller, pourquoi faudrait-il ouvrir un débat théologique? La vie de Milarépa s’apparente à un foudroiement, sa puissance existe bel et bien sans glose, et ce qu’elle exprime se comprend sans note ni exégèse.

La narration fait vivre l’Esprit: la théologie abstraite permet seulement de le concevoir; elle n’en a qu’une ombre. C’est la raison pour laquelle toute religion s’appuie sur des récits mythiques: et toute philosophie qu’on peut vivre en profondeur et appliquer dans sa vie, aussi! Car, en réalité, ce qu’on ressent comme étant musical, dans l’enchaînement narratif, contient davantage l’Esprit que les idées qu’on peut s’en faire.

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