24/12/2014

Saint Louis et les géants

callrev1.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé saint Louis et ses six compagnons alors qu’ils étaient emmenés par le chevalier Solcum, vassal du roi des Elfes Etön le Vieil, vers le front, vers le champ de bataille où Ornicalc et ses hordes étaient aux frontières toujours plus étroites du royaume enchanté, et qu’ils venaient de passer une rivière.
 
Bientôt le roi saint Louis vit une lueur rougeoyante, et, devant, une ombre énorme, telle une statue; et puis il en distingua deux autres, se tenant juste derrière la première. Il demanda alors à Solcum s’il s’agissait là du champ de bataille, si cette lueur le signifiait, ou alors si ces statues étranges, à la forme incertaine, étaient comme le seuil du royaume; mais à cela Solcum répondit: Non pas! Je crains bien, ô roi, que des hommes d’Ornicalc soient passés au travers de nos lignes, et qu’ils surveillent les alentours du palais d’Etön mon roi - puisque tel est son nom -, dont nous ne sommes pas très loin, afin d’empêcher les guerriers d’en sortir et de rejoindre le gros de nos troupes. Ils ont dû emprunter des tunnels, ou passer par la forêt touffue, sombre, de Tanitrode, vers le nord, c’est-à-dire à notre droite.
 
Louis alors regarda vers l’étoile polaire, qui venait de se lever, et elle lui parut incroyablement proche, comme si elle était un joyau sur le front d’une reine immense des cieux qui lui sembla ressembler à la sainte Vierge, à Marie la mère de Notre-Seigneur; mais aussitôt la vision disparut, et il regarda également la terre, et vit des collines s’étendre et s’échelonner, se multiplier et s’entasser à mesure qu’elles s’éloignaient, et se couvrir de forêts de plus en plus épaisses. Si vers l’est, d’où ils venaient, elles s’aplatissaient et se couvraient de prés, autant que dans la nuit il pouvait s’en apercevoir (car elle était claire et les étoiles l’enluminaient comme autant de flambeaux, à un tel point qu’il voyait la terre starry_sky_by_shironiji-d5wq8no.jpgnon point comme en plein jour, mais presque), si vers l’est, dis-je, elles s’aplatissaient en direction du palais d’Etön, enfonçant même leurs pieds dans un lac qui en reflétant les étoiles scintillait, - vers l’ouest, leur obscurité était toujours plus profonde, à mesure qu’elles s’amoncelaient - et les étoiles au-dessus des dernières semblaient voilées par une vapeur. Or, au nord, il n’en était point ainsi: là, la limite des collines, au bout de l’horizon, montrait les étoiles innombrables qui les contemplaient d’en haut, l’air étant limpide et comme balayé par un vent certes froid, mais pur - ami de l’intelligence des astres et de leur claire vision!
 
Saint Louis demanda alors si ces êtres qui barraient leur chemin avaient une forme humaine, car ils lui paraissaient de haute taille, et plutôt hideux; et Solcum répondit qu’effectivement, ils n’étaient pas comme Louis pouvait le souhaiter. Car, venus d’un passé immémorial, jaloux de leur noblesse, de leur ancienneté, ils s’étaient mis au service d’Onicalc, pour se venger des races qui leur avaient succédé et les chasser, mais ils avaient justement la forme des êtres des temps immémoriaux, dits antédiluviens, que le langage humain aurait peine à décrire, et qui semblerait hideux à tous les hommes - même dans le cas où elle contiendrait des cœurs purs, comme elle avait pu le faire à une certaine époque, au sein de laquelle la Terre produisait naturellement ce type de créatures. Mais à présent ils n’étaient qu’une relique infâme de ce temps, ayant comme refusé de partir dans les contrées que leur avaient réservées les dieux et préférant se mettre au service de l’ange déchu, d’Ornicalc! Il fallait que saint Louis et ses cthulhu-590x330.jpgcompagnons sachent que ces êtres n’avaient pas deux bras et deux jambes, comme eux - comme Solcum même -, mais qu’ils avaient un tentacule qui descendait de leur cou, devant eux, et qui était leur membre le plus puissant, et que leurs jambes étaient telles que des serpents se regroupant et se déployant pour les faire avancer. Quant à leur visage, il n’avait que des yeux à peine visibles, pareils à du charbon enflammé, et de leur bouche jaillissait également du feu. Leur front avait quatre cornes, deux au-dessus de chaque tempe, et au sommet de leur crâne était une crête hideuse, qui se prolongeait le long de leur échine, jusqu’à s’estomper aux lombes: dure et hérissée de pointes, elle empêchait qu’on les meurtrisse en montant sur leur dos - quoiqu’elles ne fussent pas nées sur leur corps pour cette raison, mais pour capter les forces de feu qui autrefois descendaient du Ciel, et leur donner l’énergie dont ils avaient besoin. À présent cependant cela n’advenait plus, et ils devaient, pour acquérir cette même énergie, dévorer des hommes vivants. Aussi terrorisaient-ils le peuple. Ils étaient à la fois ogres et dragons, serpents, taureaux, béliers, éléphants, assemblage repoussant, innommable, insupportable à l’œil de l’homme - et en vérité tout ce qui peut être dit à leur sujet ne peut rendre qu’imparfaitement ce qu’ils sont vraiment. L’épouvante seule étreindrait celui qui les regarderait d’assez près pour les décrire en détail - et avec elle viendrait la folie!
 
Mais ce qu’il advint alors ne pourra être révélé qu’une fois prochaine.

16/12/2014

L’esprit des grandes plaines de France (centralisme)

joseph.jpgJoseph de Maistre a été souvent mal compris par des penseurs qu’obsédait la question de la laïcité et de la république face à la royauté de droit divin: on le classe parmi les opposants à la Révolution sans voir ce qu’avait de révolutionnaire sa conception de l’histoire. Car sa force fut son romantisme, son opposition à la philosophie des Lumières qui le plaçait également en opposition au classicisme et lui faisait renouer avec la philosophie médiévale. En particulier, il pensait que l’histoire n’était pas faite par l’intelligence humaine, mais par les forces inconscientes qui animent les pulsions. Il n’importe pas tant qu’on croit que dans l’inconscient il y ait un dieu qui organise l’humanité à son insu, ou pas. Car même si on ne croit pas en Dieu, la logique de Joseph de Maistre est d’attribuer à la nature la construction des nations, ou de leurs institutions: et contrairement à ce qu’on croit, Maistre ne parlait pas de Dieu à tort et à travers; il a bien dit que la monarchie en France et ailleurs s’était bâtie spontanément, à partir des forces de la nature seule - non de la théologie.
 
Or, c’est ce qu’on ne lui pardonne pas: même les royalistes préfèrent penser que l’intelligence humaine a créé en la monarchie un système idéal; et alors les républicains ont beau jeu de leur répondre que l’intelligence des révolutionnaires était plus grande, étant née au siècle des Lumières! Mais Maistre allait jusqu’à s’opposer aux théologiens de Rome lorsqu’il s’agissait de déterminer de quelle façon s’était créée l’institution papale: car pour lui, saint Pierre avait agi comme en rêve, dans un état semi-conscient - il avait été inspiré par delà son entendement. Mais de cela les théologiens de la curie le reprenaient, affirmant que par sa pensée le premier évêque de Rome avait tout prévu, tout conçu, tout élaboré. Or, les républicains en France croient toujours ce que niait Joseph de Maistre, et que les faits ont démenti: la République a été inventée par l’intelligence.
 
L’histoire l’a démenti, car elle a donné raison à Maistre quand il a affirmé que le goût de la monarchie était enfoui dans l’âme française, qu’il vivait dans l’instinct!
 
De même, on peut se demander d’où vient le goût extrême des Français pour le centralisme. Et sans chercher à sonder les intentions d’un dieu trop abstrait pour qu’on en dise quelque chose de clair, on peut établir unl-ouest-les-grandes-plaines.jpg rapprochement entre le centralisme et l’unitarisme, d’une part, et, d’autre part, les grandes plaines de la vieille France - celle qui était déjà au Moyen Âge française, se recoupant avec l’aire linguistique de la langue d’oïl, au nord et au centre de la France actuelle. Le génie qui a créé un tel paysage est indéniablement, pour moi, celui qui a glissé dans les âmes le goût de l’uniformité.
 
Naturellement, cela a été alimenté par le catholicisme romain; mais là où celui-ci a été également fort - en Italie, en Espagne, en Autriche -, cela ne s’est pas vu au même degré.
 
La difficulté reste de parvenir à imposer le même goût à des territoires annexés depuis la Renaissance: la Navarre, l’Alsace, la Bretagne, la Savoie, la Corse, la Guyane, les Antilles, la Polynésie… Souvent il s’agit de territoires plus accidentés, plus tourmentés, comme si les esprits qui les avaient façonnés Mystery Valley HansPeterKolb.jpgétaient eux-mêmes moins unis, plus à l’image du polythéisme sauvage que du monothéisme - au sein duquel les anges sont soumis à la volonté d’un seul. On dit qu’en Suisse chaque vallée a son esprit qui ne se coordonne pas complètement avec les autres! Il en est né le fédéralisme.
 
Mais croire que le centralisme émane de l’intelligence est illusoire. Teilhard de Chardin même disait que les langues étaient un début de spéciation, au sein de l’espèce humaine, qu’elles se créaient à partir des mêmes forces que celles qui font naître les différentes espèces animales; or le français est une langue rationaliste qui correspond à un paysage que la nature elle-même semble avoir rationalisé - je parle de celui de la France du Moyen Âge. L’orgueil de Paris est de prétendre qu’elle est du coup supérieure aux autres; mais est-ce le cas? Le relief, la forme du paysage accueille une espèce animale plutôt qu’une autre, voire lui donne naissance; mais peut-on les hiérarchiser en conséquence?
 
Cela dépend: pour certains aspects, ce qui émane des plaines uniformes peut apparaître comme préférable; pour certains autres aspects, non. L’humanité globale doit acquérir les qualités de toutes ses parties et c’est pourquoi, dans une France qui a accueilli la Savoie, la Corse, l’Alsace, le Pays basque, la Bretagne, une dose de fédéralisme est absolument nécessaire. L’esprit unitaire des grandes plaines centrales s’est adjoint les esprits plus tempétueux, plus indépendants, plus chaotiques de la périphérie, et l’articulation vivante de l’ensemble oblige à ne pas en rester à l’organisation unitariste émanée du Moyen Âge.

08/12/2014

L’amitié de Captain Savoy et de l’Homme-Cygne

url.jpgDans le dernier épisode de cette onirique série, nous avons laissé notre héros, Captain Savoy, alors qu’il se souvenait de sa première rencontre avec l’ange de Genève, l’Homme-Cygne: un combat avait hélas eu lieu, né d’une parole futile, et après quelques joutes, Captain Savoy avait usé du pouvoir fabuleux de sa lance, l’abattant sur la tête du héros aux ailes d’argent!

Des étincelles jaillirent de son heaume brillant, et du sang perla sur sa tempe. Il eut des mouvements incertains, et puis commença à tomber, comme sonné: dans sa tête tout était noir, et il ne savait plus où était le bas, le haut, l’est, l’ouest, le nord, le sud: le monde lui échappait.

Dès qu’il le vit ainsi choir, le héros de la Savoie sentit sa rage s’en aller, et, après un bref instant où il croyait savourer une victoire, il eut honte, comprenant la folie qu’il avait commise, et qu’il s’était laissé emporter par l’orgueil. Il se précipita dans les airs pour rattraper l’Homme-Cygne, et le sauver. Celui-ci battait des ailes d’une manière faible et désordonnée, n’étant qu’à demi conscient; il s’efforçait en vain de retrouver son équilibre.

Il ne tombait donc pas si vite que Captain Savoy ne pût le rattraper. Il le fit, le saisit dans ses bras, créa de son anneau magique une nouvelle planche verte pour se soutenir, l’y posa, puis l’emmena rapidement au sommet d’une montagne - celle qu’on nomme le Roc d’Enfer: il l’allongea sur la pente alors verdoyante qui était juste sous ce sommet, et voici! l’inonda d’une clarté qui jaillissait du saphir que son diadème portait, au-dessus de son front; puis il le caressa, et lui parla doucement.

Le sang sur sa tempe s’était arrêté de couler. Captain Savoy eut le temps de voir qu’il était d’une grande beauté, et il fut heureux que son visage reprît rapidement des couleurs. Il le vit respirer profondément, puis ouvrir les yeux, et dire: Qui donc es-tu, toi qui manques de me frapper à mort, et qui ensuite t’empresses de me sauver - comme si le feu de l’orgueil et la clarté du ciel se mêlaient en toi et y combattaient en escarmouches rapides? Me le diras-tu?

Captain Savoy alors sourit, et dit: Ô homme à l’allure de cygne, me pardonneras-tu ma violence? J’ai perçu dès le début que je t’avais mal parlé, mais dans le combat le sentiment de l’honneur ou l’amour-pCaptain_Canuck___True_Canadian_by_isikol.jpgropre m’a saisi, et j’ai oublié de retenir mes coups. Te voilà sauf, néanmoins, et j’en suis heureux; car tu n’es certainement pas mon ennemi: j’ai décelé dans ton regard la pureté d’un être juste et bon. On m’appelle Captain Savoy, et je suis le gardien secret de ces montagnes, de ces vallées, de ces lacs, de ces plaines que tu vois s’étendre au pied de ces géants de pierre et de terre - jadis, dit-on, abattus par des dieux à qui ils voulaient voler leurs trônes. J’œuvre pour la justice, l’amour, la liberté, et je combats le mal qui veut s’imposer en ces lieux et en d’autres, si la destinée me le permet. Mais toi, qui es-tu? Me le diras-tu?

- On m’appelle quant à moi l’Homme-Cygne, répondit le jeune homme aux ailes d’argent. Je suis le fils de l’immortelle du lac Léman, et je vis dans un palais du lac, près de la ville de Genève, que ma mère m’a ordonné de protéger, parce que mon père y vivait, ou y avait vécu, du temps qu’il était vivant: il en était un des plus nobles citoyens. Je veille, depuis lors, sur la cité de Calvin, sillonnant son ciel, et je jaillis du lac quand le mal fait entendre sa voix, pour le combattre et l’abattre.

- Je comprends, dit Captain Savoy; tu es le bon génie de cette noble ville. Tu es semblable au Génie d’or, au sage Solcum - qui œuvre, lui, à Paris, en France. Car les cités ont aussi leurs protecteurs - surtout quand elles sont glorieuses, et libres. Quelle raison avons-nous donc de nous battre? Nous voulons la même chose: car le bien ici n’est pas le mal là, et les hommes sont tous frères, par delà ce qui les différencie, ou bien les sépare: ils n’ont qu’un même père aux cieux. Travaillons désormais ensemble, ou en bon accord, et sois regardé comme le bienvenu en Savoie! D’ailleurs Annecy n’est-elle pas la fille de Genève? En un certain sens, je suis ton obligé, ô Homme-Cygne; car elle est désormais la plus peuplée des villes de Savoie.

- Ah! fit l’Homme-cygne en riant, mais Genève fut assujettie à la Savoie, un temps; je pourrais dire la même chose pour moi. N’a-t-elle pas acquis ses titres de franchise sous le comte Amédée V? D’ailleurs toi tu gardes de puissantes montagnes, et un peuple fier, et moi une ville radieuse, et des citoyens élégants: on peut dire que nous sommes complémentaires, et qu’il faudrait que nous nous unissions.

Cependant pour connaître la suite de ce dialogue il faudra attendre un autre épisode des aventures du fameux Captain Savoy.