04/11/2014

Chroniques intimes des princes

220px-Nuremberg_chronicles_f_111r_1.pngJ’ai évoqué ailleurs l’idée que la vie privée des grands de ce monde, lorsqu’elle était racontée, révélait quelque chose: les secrets de l’histoire en semblaient dévoilés. La source des décisions officielles paraissait plus proche: on la saisissait mieux.
 
L’origine de cette idée est sans doute dans l’histoire de l’ancienne Rome, notamment chez Suétone, l’auteur de la Vie des douze Césars; par delà le culte rendu aux empereurs, il pénétrait une vie privée qui ne montrait aucune propension à la sainteté. La construction d’un personnage officiel paraissait, comme chez Machiavel, une ruse, ou une illusion.
 
Cela donnait de l’histoire une image plutôt cynique, ou du moins paradoxale, car, dans le même temps, Suétone évoquait les signes célestes qui avaient maqué la naissance, la mort ou l’accession au trône de ces empereurs, en particulier d’Auguste. En cela aussi il pénétrait la sphère cachée: il tentait de déceler la volonté divine - ou du moins restituait ce qu’à cet égard le peuple croyait. Or, la réalité intime semblait contredire les augures; les dieux paraissaient agir d’une façon plutôt absurde.
 
Un historien savoisien assez connu pratiqua la même démarche: Charles-Albert Costa de Beauregard, auteur d’Un Homme d’autrefois. Ce livre évoquait un ancêtre ayant eu sous la Révolution un rôle majeur dans l’armée piémontaise; on pouvait comprendre que Costa fût entré dans la vie privée de ce personnage qui lui était proche. Mais là où il impressionna, c’est dans sa biographie du roi Charles-Albert; entrant dans l’intimité du prince, il put expliquer sa perpétuelle indécision, son hésitation à la Hamlet: toute sa politique, partagée entre le respect de l’Église catholique et les concessions faites aux républicains, se symbolisait par exemple par les cilices qu’il mettait pour se morigéner et les filles qu’il faisait venir presque chaque nuit dans sa chambre. Mieux encore, il consultait régulièrement une religieuse visionnaire de Chambéry, aux oracles contradictoires.
 
Dans un plus court récit appelé L’Envers d’un grand homme, Costa de Beauregard évoqua Victor-Amédée II (1666-1732), le premier duc de Savoie à avoir eu le titre de roi de Sardaigne; il y raconte Maria_Giovanna_Battista_Clementi,_La_Clementina,_Portrait_of_Victor_Amadeus_II_of_Savoy,_during_the_siege_of_Turin_(1706),_Reggia_di_Venaria_(from_Castle_of_Racconigi).jpgque ce noble personnage, poussé par un malin vice, et plein de belles illusions, abdiqua par amour pour une femme d’un rang inférieur, qu’il voulut épouser en secondes noces, mais qui pensait, elle, s’unir à un roi en exercice; depuis un château de Chambéry où il s’était installé, il tenta de revenir au pouvoir, mais son fils Charles-Emmanuel III, aidé par son ancienne âme damnée passée au service de celui-ci, eut soin de le faire enfermer. Dans sa prison dorée, il devint fou; il passait ses nerfs sur sa femme en la frappant de sa canne, ou restait prostré sur son lit, à jouer tout seul aux cartes. À sa mort, un panégyriste loua le roi en exercice d’avoir pris soin de son père malade!
 
On a comparé Costa de Beauregard à Saint-Simon; en pénétrant sans ambages dans le tragique de l’existence des princes, il rappelait aussi Shakespeare. La face interne des hommes publics évidemment paraît plus proche du monde réel de l’âme, quoique plus loin de la mythologie de convention à laquelle la tradition et la naïveté populaire contraignent. Le fond de l’univers en paraît mieux touché. 
 
Mais il faut remarquer que c’est toujours dans un sens négatif, cynique; le merveilleux en est entamé. Le temps où, dans la vie privée même, les rois avaient des relations avec les anges, comme Charlemagne dans La Chanson de Roland, est passé. Toutefois même ce trait de saint Gabriel venant dire au roi des Francs, dans son intimité, qu’il fallait se remettre en campagne, aller combattre les infidèles et libérer Rome, ce qui faisait pleurer Charles de désespoir, est révélateur d’une âme et de l’univers; sans doute l’histoire qui pénètre ces mystères vient-elle de cette conviction énoncée par Pétrarque dans son De Vita solitaria: que les anges, que Dieu ne viennent à l'homme que dans la solitude - quoique le diable aussi.

Commentaires

Rémi Mogenet je ne sais pas pourquoi mais en lisant le texte je me dis que rien n'a changé ,intrigues complots délations qui meublaient cette époque comme bien d'autres n'ont rien à envier à ce qui se passe actuellement
Mais le diable d'homme peut se changer en ange divin suivant les lunaisons ceci expliquant peut-être cela
Quand au magnifique portrait on peut être certain qu'il en a fait rêver plus d'un et gageons qu'avec le mode du selfie de nombreux jeunes élus révent de pouvoir trôner comme ce Duc dans une galerie d'art mais sacré/rire
Finalement les mentalités n'évoluent que très peu seul notre regard posé sur le monde change avec l'âge et heureusement
Très belle soirée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovsmeralda | 11/11/2014

Vous avez raison, Lovsmeralda, ceux qui font croire que les gens ont changé moralement sont de purs affabulateurs. Mais je ne crois pas que l'homme se change en dieu selon les lunaisons... Il en faut davantage je pense.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/11/2014

@Rémi Mogenet merci de votre commentaire cependant au sujet des comportements humains changeant lors de certaines phases lunaires c'est hélas éphémère car basés sur des coups de lune qui ne sont jamais durables/rire

Écrit par : lovsmeralda | 11/11/2014

Oui, ces coups de lune peuvent faire tendre au ciel, mais pour devenir un dieu, il faut en fait aller au-delà de lune!

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/11/2014

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