09/09/2014

Les origines de Captain Savoy, I (interlude)

Caspar_David_Friedrich_-_Wanderer_above_the_sea_of_fog.jpgUn soir, je rentrais du ski, et je vis au-dessus de ma vallée une mer de nuages; les montagnes qui dépassaient formaient comme des îles. Un brouillard épais s’étendait jusqu’au bout de l’horizon, et il me semblait que j’étais seul au monde - ou revenu à l’époque où les eaux couvraient la Terre. Buffon d’ailleurs affirmait qu’en ce temps-là seuls les sommets étaient peuplés, et que la civilisation est venue des montagnes; les géants de la Bible renvoyaient pour lui à la taille élevée des montagnards: l’Atlantide était présente dans l’alpe!
 
Le soleil à l’ouest éclairait ces nuées, et les couvrait d’or. Soudain, je vis glisser, sur elles, un vaisseau éclatant, lumineux, serti de pierreries! Il s’arrêta à un récif qui était une montagne, et des hommes en vinrent; ils étaient beaux, et lumineux. Ils marchèrent sur une pente d’émeraude, et un autre homme vint à leur rencontre - en lequel je reconnus, à son costume de gueules à croix d’argent, Captain Savoy. Ils devaient donc être ses amis immortels - les chevaliers de la Lune, comme on les appelle. Ils étaient venus lui rendre visite. Sur leurs hauberts brillants se reflétait le soleil, leur donnant l’apparence d’astres qui cheminent.
 
La montagne sur laquelle ils semblaient parler avec Captain Savoy avait la forme de la mâchoire d’un loup. J’eus alors une révélation: c’était là ce qui restait d’un vieux géant, jadis tué par les mêmes guerriers luisants que je voyais, ou par leurs parents. Le temps en avait fait une montagne! Sur ses flancs les nuées formaient comme une cascade.
 
Puis je vis une chose plus étrange encore: sur une route d’or que le soleil couchant avait tracée dans les nuages, allèrent les guerriers avec Captain Savoy, après être descendus; loin de s’enfoncer ils y marchèrent - galerie-paysages-lieux-cite-nuages-kaerl-img.jpgou plutôt y glissèrent, car ils allaient à vive allure, et pourtant je ne les voyais pas courir. Se tenaient-ils sur le vaisseau que j’avais vu, et que je ne voyais plus? Sur un chemin qui de lui-même avançait? Sur le dos d’un oiseau invisible et rasant la surface des nuées? Je ne sais. Tout ce que je pus voir fut ces hommes qui s’éloignaient et qui à la fin se fondirent dans la clarté du soleil. Je ne les distinguai plus; ils disparurent comme des étoiles ayant plongé dans l’astre du jour!
 
Où s’en étaient-ils allés? Où étaient-ils à présent, ces divins êtres éthériques? Étaient-ils dans un autre royaume, plus beau, plus radieux que tous ceux qui s’étendent sur la Terre?
 
Car ces héros sont tissés des rayons que font partir les étoiles de leur sein; à peine perceptibles à l’être humain, sauf sur les nuages qu’illumine le soleil levant ou le soleil couchant ainsi que dans les arcs-en-ciel, ces habits de lumière teintée n’en sont pas moins les corps de ces êtres immortels! Des 10375909_664913833604633_6741340463802241563_n.jpgflux de vie constituent leurs membres qu’attachent des sortes d’agrafes de feu,  et l’ensemble constitue des costumes rutilants, s’apparentant à des armures, ou bien à des armoiries qu’ils portent à même leur peau, et qui semblent briller d’elles-mêmes. À vrai dire, on dirait parfois qu’il s’agit de leur peau, que cet habit qui scintille! Qu’ils ne sont rien, en dessous, d’un trait de lumière, une flamme. Mais c’est un profond mystère, qui ne peut être dévoilé aujourd’hui.
 
Certains hommes ont pu accéder à cet état grandiose, après avoir laissé derrière eux tout ce qu’ils avaient de mortel, par la grâce d’un dieu qui les en a purifiés - et c’est le cas de Captain Savoy. Il ne fut qu’un simple mortel, autrefois! Un jour, il passait en voiture dans la montagne, avec sa famille. Un démon se dressa devant lui sur la route sous la forme d’un horrible monstre, mélange d’ours, de serpent et de taureau, parce qu’il l’avait défié: il avait prétendu échapper à son destin, et diriger seul sa vie, sans écouter aucun conseil, et sans prendre garde aux forces des ténèbres, qui le guettaient: il se croyait très au-dessus! Il avait, en effet, commis un péché grave, et il refusait la pénitence. Il bravait le châtiment!
 
Dès qu’il eut la vision de la bête, il donna un coup de volant. Comme il était dans la montagne, la voiture tomba dans un gouffre, et sa famille fut tuée: sa femme et ses deux enfants, un garçon et une fille, ne survécurent pas. Quant à lui, il fut retrouvé à demi brûlé, les membres brisés, et on ne donnait pas cher de sa vie, quand on le retrouva.
 
Il fut emmené à hôpital, et les médecins se déclarèrent très pessimistes.
 
Bientôt, même, son cœur s’arrêta de battre. Mais alors, dans l’obscurité, sa conscience se réveilla. Il vit devant lui un être terrible, aux ailes flamboyantes, au visage de feu, qui le regardait des mêmes yeux que le monstre qu’il avait aperçu sur la route. Il voulut fuir, mais ne le put. Il était inlassablement rStRaphael@NDdelaCompassion.JPGattrapé par cet être. 
 
Un éclair jaillit, il entendit une voix qui était comme le tonnerre, et d’abord il ne comprit pas ce qu’elle dit: il se crut devant un simple orage. Mais il distingua ensuite des mots: la voix l’enjoignait de payer sa dette! Il tomba à genoux, et s’y déclara prêt, en larmes. L’être affreux s’effaça; un beau jeune homme apparut, avec des ailes. Puis  il sombra dans l’inconscience. Un moment après, il sursauta, et bondit dans son lit, criant, hurlant, effrayant les infirmières, étonnant le médecin qui l’avait en charge. Puis il ouvrit les yeux et se calma. Peu à peu il recouvra ses esprits et ses forces, à la grande surprise du personnel médical, qui le pensait condamné. On jugea sa guérison miraculeuse; on ne se l’expliqua pas.
 
Mais ce qu’il advint ensuite doit être laissé à une autre fois.

Commentaires

J'aime votre façon de visiter le temps. J'ai envoyé vos coordonnées de votre site à une peintre (Michèle Katz) aux origines Samoëns et Genève. Il y aura là aussi pour vous une bibliothèque d'images pour des traversées des siècles.

Écrit par : gavard-perret | 16/09/2014

Mille mercis. Espérons que cela l'intéresse.

Écrit par : Rémi Mogenet | 16/09/2014

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